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Rumeur sur la santé d’Abdelhamid Jelassi : quand le buzz joue avec l’angoisse des familles

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    Dans la soirée du dimanche 13 septembre 2026, plusieurs pages tunisiennes, mais aussi des comptes et des publications relayées par des internautes, ont annoncé qu’Abdelhamid Jelassi, détenu politique dans le cadre de l’affaire dite du complot contre la sûreté de l’État, aurait été victime d’un grave problème de santé.

    Au fil des publications, l’information s’est aggravée : certains ont parlé d’un état critique, d’autres d’un coma et certains sont même allés jusqu’à évoquer une « mort clinique ».

    Une information particulièrement sensible dans le cas d’un détenu dont la famille ne peut pas vérifier immédiatement l’état de santé. Elle l’était d’autant plus dans un contexte où les conditions de détention et la situation sanitaire dans les prisons tunisiennes font régulièrement l’objet d’alertes de la part d’avocats, de familles de détenus et d’organisations de la société civile.

    Ces dernières semaines, plusieurs organisations et acteurs de la société civile ont notamment alerté sur le nombre de décès enregistrés dans les prisons, en évoquant notamment les effets de la canicule, la dégradation des conditions de détention et les difficultés d’accès aux soins. Dans ce contexte, une information annonçant qu’un détenu serait entre la vie et la mort ne pouvait donc pas être reçue comme une simple rumeur sans conséquence.

    Pour la famille d’Abdelhamid Jelassi, il faudra attendre le lendemain pour avoir la confirmation que l’information était fausse.

    « Je blâme les gens qui se sont précipités pour publier une information pareille sans la vérifier »

    Sa fille, Mariem Jelassi, a alors publié un témoignage particulièrement explicite sur les conséquences de cette rumeur. « Papa va bien, il tient debout, il est en excellente santé et il rit et sourit comme à son habitude », écrit-elle.

    Avant de revenir sur la manière dont la rumeur a été diffusée, elle pose une question qui résume à elle seule le problème : « Qu’est-ce qui pousse une personne adulte, consciente et en pleine possession de ses facultés mentales à publier qu’une autre personne détenue, dont la famille et les proches n’ont aucun moyen de s’assurer de l’état, est dans un état critique ? Et certains ont même parlé de mort clinique. »

    La jeune femme s’interroge également sur la logique qui conduit certains à privilégier une page Facebook plutôt que les personnes directement concernées : « Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à prendre cette information de n’importe où ailleurs que de sa fille, de sa femme ou de son avocat ? Quel cerveau s’est dit que la page “Ambiances tunisiennes” avait reçu l’information avant la famille ? »

    Elle raconte ensuite les conséquences concrètes de cette publication sur sa mère et sur elle-même : « Quel est son tort pour qu’elle reste sur les nerfs toute une nuit ? Quel est son tort de se lever à l’aube pour préparer le couffin [destiné à la prison] avec la peur que les rumeurs soient vraies ? Quel est son tort de passer chaque porte de la prison la main sur le cœur, en craignant qu’on lui annonce qu’il est arrivé quelque chose à son mari ? »

    Et pour elle : « Quel est mon tort, moi, à l’autre bout du monde, de passer une nuit entière éveillée parce qu’à chaque fois que je ferme les yeux, je rêve qu’il est arrivé quelque chose à mon père ? »

    Mariem Jelassi explique qu’au moment de l’arrestation de son père, sa mère l’avait prévenue avant même de contacter les avocats, précisément parce qu’elle craignait qu’elle n’apprenne la nouvelle par Facebook. Elle dit avoir ensuite passé « toute une journée, d’une crise de panique à l’autre », à imaginer sa mère seule et « tous les scénarios possibles ».

    Mais son reproche principal ne vise pas nécessairement celui qui aurait lancé la rumeur. « Je ne blâme pas le malade qui a lancé la rumeur en premier. Je blâme les gens qui se sont précipités pour publier une information pareille sans la vérifier, comme s’ils se disputaient un prix », écrit-elle.

    Elle rappelle que sa famille est réduite à deux personnes, sa mère et elle, et qu’il n’était pas particulièrement difficile de consulter leurs profils ou de prendre contact avec les proches avant de diffuser une information aussi grave.

    Le lendemain, son père était donc bien vivant et en bonne santé.

    Son épouse, Monia Ibrahim, a elle aussi confirmé son état après lui avoir rendu visite en prison. « Abdelhamid va bien, Dieu merci. Il salue tous ceux qui ont pris de ses nouvelles et qui se sont inquiétés pour lui à cause d’une rumeur malveillante », écrit-elle.

    Une rumeur parmi tant d’autres ?

    L’épisode pose une question qui dépasse largement le cas d’Abdelhamid Jelassi : que devient l’information lorsque la recherche du buzz prend le pas sur la vérification ?

    Pages identifiées, influenceurs, comptes anonymes ou simples internautes peuvent aujourd’hui diffuser une accusation, une rumeur ou une information totalement infondée à une vitesse considérable. La reprise par plusieurs comptes donne ensuite à l’information une apparence de crédibilité : si plusieurs pages disent la même chose, certains en déduisent qu’il doit bien y avoir quelque chose de vrai.

    C’est précisément l’un des mécanismes classiques de la désinformation. La répétition ne transforme pourtant pas une rumeur en information. Elle ne constitue pas davantage une vérification.

    Dans le cas présent, il aurait pourtant suffi d’un principe journalistique élémentaire, vérifier auprès des personnes directement concernées avant de publier.

    L’épisode est d’autant plus intéressant qu’il intervient dans un paysage médiatique où l’impunité ne semble pas répartie de la même manière selon ceux qui prennent la parole.

    Des pages, des influenceurs et des comptes anonymes peuvent publier des rumeurs, des accusations ou des contenus potentiellement diffamatoires et les voir se propager massivement sans que la question de leur responsabilité ne soit nécessairement posée avec la même vigueur.

    Dans le même temps, des journalistes, des avocats et des activistes sont poursuivis, arrêtés ou emprisonnés pour des prises de position, des publications ou des opinions exprimées publiquement.

    La question n’est évidemment pas de réclamer davantage de poursuites contre ceux qui publient des rumeurs. Elle est plutôt de constater une contradiction devenue difficile à ignorer. Dans un espace public où certains peuvent diffuser impunément des informations fausses ou nuisibles, la parole de ceux qui exercent leur métier d’informer, enquêter ou critiquer fait, elle, l’objet d’un contrôle judiciaire de plus en plus lourd.

    R.B.H

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