Par Ridha Zahrouni
La rentrée scolaire en Tunisie s’est ouverte cette année sur une polémique singulière qui, loin d’être un simple fait divers, agit comme le miroir de préoccupations fondamentales et profondément légitimes au sein de notre société. L’attention s’est cristallisée autour de l’illustration de la couverture d’un cahier de la gamme privée « Samara ». Un visuel y met en scène, de dos, un personnage féminin issu de l’univers de la fantasy, doté d’ailes et de bâtons, mais affichant des formes anatomiques particulièrement prononcées sous une tenue jugée légère et transparente.
Pour de nombreuses familles, cette esthétique est immédiatement jugée comme un sacrilège lorsqu’on évolue dans l’espace sacré de l’école. Dans un pays qui se veut attacher à ses racines arabo-musulmanes, le milieu scolaire demeure le sanctuaire de la réserve morale et de la pudeur. L’apparition de ce type d’imagerie commerciale, combinée à une annotation interprétée comme un message politique, a déclenché une vive réaction protectrice collective. Ce réflexe des parents ne relève ni de l’ignorance ni d’un complotisme gratuit, mais exprime une inquiétude profonde et juste face à la porosité croissante des espaces éducatifs.
I. Le diagnostic d’une rupture : la dégradation multiforme des valeurs
Pour comprendre l’intensité de la réaction, il faudrait la replacer dans un contexte beaucoup plus large et systémique. Cette affaire n’est que la manifestation visible d’un malaise plus profond : la perception d’une crise éducative globale et d’une dégradation des valeurs culturelles dans la sphère publique de notre société. C’est un sentiment désormais partagé par les parents, les sociologues et les éducateurs tunisiens. Et la Tunisie vit aujourd’hui un véritable défi sociétal. D’un côté, les familles restent viscéralement ancrées dans leur perception des traditions de décence et de respect. De l’autre, elles subissent de plein fouet une exposition passive et continue à une sous-culture médiatique et numérique que les structures d’encadrement actuelles peinent à gérer et à réguler. Cette dégradation des valeurs se manifeste concrètement, de mon point de vue, à plusieurs niveaux majeurs de notre quotidien.
Le premier est celui de nos productions de fictions, d’œuvres dramatiques et même des émissions de divertissement. Depuis plusieurs années, les feuilletons tunisiens — notamment ceux diffusés en masse durant le mois de Ramadan — font l’objet de vives critiques. Nombreux sont ceux qui leur reprochent de mettre en avant la délinquance, la violence, la drogue ou des relations humaines purement conflictuelles. Au lieu de proposer des messages constructifs, d’honorer l’effort intellectuel ou d’offrir des modèles inspirants pour la jeunesse, ces œuvres privilégient trop souvent le scandale facile et la course à l’audimat.
Une détérioration qui se reflète également dans le langage de la rue et dans les espaces publics, où le glissement de la parole est devenu la réalité du quotidien. Les expressions familières, voire vulgaires, se sont banalisées dans les discussions ordinaires, y compris chez les plus jeunes, notamment aux abords et au sein des établissements scolaires. Ce relâchement marque une rupture nette avec les codes traditionnels de respect et de retenue qui préservaient autrefois l’harmonie des rapports sociaux et intergénérationnels.
Ce paysage se détériore de plus en plus à cause du vide laissé par les médias destinés à la jeunesse. En effet, contrairement aux générations précédentes qui ont grandi avec des émissions de divertissement éducatives et culturelles structurées à la télévision nationale, l’offre médiatique locale pour les enfants est aujourd’hui quasi inexistante. Les productions d’animation tunisiennes sont d’une rareté alarmante, laissant un vide culturel immense au sein de l’imaginaire des plus jeunes. Ce vide, resté malheureusement inoccupé, a été immédiatement envahi par les écrans et les smartphones.
Faute de temps, de moyens ou de sensibilisation aux enjeux du numérique, de nombreux parents se résignent à laisser leurs enfants livrés à eux-mêmes sur des applications comme TikTok, Instagram ou YouTube Shorts. Or les algorithmes de ces plateformes mondiales exposent quotidiennement les mineurs à des contenus hypersexualisés, hyperviolents, agressifs et dégradants, sans aucun filtre éthique ou culturel adapté à notre société tunisienne.
C’est précisément ce sentiment d’invasion numérique incontrôlée qui explique la virulence de la polémique du cahier scolaire : les parents ont perçu ce visuel inadapté comme l’intrusion d’une sous-culture d’Internet dans le dernier sanctuaire protégé qu’était censé être l’outil de travail de leur enfant.
II. L’urgence d’une réponse structurelle : vers un plan d’action global
Pour remédier à cette situation grave et profonde, les ajustements superficiels ne feront qu’amplifier les dégâts. Il est temps d’appeler à un véritable « plan Marshall » pour la mise en œuvre de réelles politiques et stratégies en rapport avec l’éducation, la culture et l’audiovisuel en Tunisie. Ce projet d’État à long terme doit mobiliser des budgets conséquents pour redynamiser les médias publics, créer des chaînes et des productions d’animation locales et éducatives, et redonner de réels pouvoirs de régulation afin d’imposer des chartes d’éthique strictes aux diffuseurs privés. De même, un accompagnement des familles à la parentalité numérique est indispensable pour aider les parents à reprendre le contrôle face aux algorithmes.
III. Le cahier scolaire citoyen : réinvestir l’espace visuel du quotidien
Dans cette dynamique de reconquête culturelle, l’école doit redevenir le centre de la transmission. Et c’est là que l’objet du quotidien, à savoir la couverture d’un cahier scolaire, prendrait toute sa valeur. Plutôt que de déléguer cet espace visuel permanent aux seules lois du marché et du marketing générique, l’institution éducative, en lien avec la Chambre nationale des fabricants de cahiers scolaires, doit le réinvestir comme un support de transmission efficace, sain et constructif.
La toute petite surface de la couverture d’un cahiers peut redevenir un puissant vecteur de culture scientifique et de curiosité intellectuelle. En y intégrant des schémas explicatifs clairs — sur le système solaire, le cycle de l’eau, les énergies renouvelables — ou de courtes biographies de grandes figures scientifiques de l’histoire universelle et arabo-musulmane (comme Al-Khwarizmi ou Ibn Khaldoun), nous réintroduisons le goût du savoir et de l’effort au cœur du quotidien de l’élève.
De plus, ce support constitue une plateforme formidable pour diffuser des messages de civisme, de respect et de tolérance. Des illustrations de qualité mettant en scène l’inclusion d’enfants en situation de handicap, le respect des différences ou la sensibilisation écologique — à travers la préservation de la nature tunisienne et de l’olivier ancestral — agissent comme des rappels éthiques discrets mais constants. Enfin, en collaborant avec des artistes peintres et calligraphes locaux, nous pouvons habituer l’œil des enfants à la beauté et à la richesse du patrimoine tunisien, érigeant ainsi un rempart esthétique contre la vulgarité ambiante.
Conclusion
En conclusion, la polémique autour de la couverture de cahier de cette rentrée n’est pas un épiphénomène. Elle exprime le besoin profond d’une société en quête de repères stables pour ses enfants. En écoutant ce cri d’alarme assourdissant pour revenir à l’origine des maux que vit notre société dans ce domaine, il nous faut impérativement et urgemment réinvestir nos espaces culturels, médiatiques et scolaires, de la télévision jusqu’à l’habillage des fournitures, afin de transformer une inquiétude légitime en une formidable opportunité de renouveau éducatif pour la Tunisie.
BIO EXPRESS
Ridha Zahrouni – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
l'autre
Le lien entre la couverture d’un cahier scolaire et la dégradation de la moralité tunisienne n’est pas évident:
En effet, la polémique autour de la couverture d’un cahier scolaire en Tunisie mérite d’être examinée avec mesure. Qu’une famille puisse considérer certaines représentations comme inadaptées à l’univers scolaire est parfaitement compréhensible : l’école n’est pas un espace comme les autres, et le choix des images destinées aux enfants peut légitimement faire l’objet d’un débat sur la pudeur, l’âge du public et le contexte culturel.
Mais encore faut-il qualifier précisément ce que l’on voit. Une femme représentée de dos, vêtue, même si ses formes corporelles sont visibles, n’est pas une femme nue. le poète Elhoussari décrit avec plus de détails le corps des femmes de kairouan et il est enseigné à nos élèves. Il existe une différence importante entre montrer un corps féminin, suggérer certaines formes et proposer une représentation explicitement sexuelle. Assimiler automatiquement ces trois situations conduit à transformer une préférence esthétique ou morale en constat objectif.
Dans l’espace public tunisien, sur la plage par exemple, on peut rencontrer des femmes en bikini, d’autres entièrement couvertes, et toutes sortes de degrés de tenue. La question pertinente n’est donc pas simplement : « voit-on le corps féminin ? », mais plutôt : dans quel contexte le représente-t-on, de quelle manière et pour quel public ? Une couverture de cahier destinée à des enfants peut naturellement être soumise à des critères spécifiques. Mais ces critères doivent être formulés clairement plutôt que de reposer sur l’idée que toute visibilité des formes féminines serait en elle-même problématique.
C’est surtout le raisonnement qui suit la polémique qui mérite d’être discuté. Partir d’une illustration pour conclure à une « dégradation des valeurs », à une « invasion numérique » ou à une crise générale de la société tunisienne constitue un saut logique considérable. Les feuilletons, les réseaux sociaux, le langage des jeunes, les pratiques éducatives et les couvertures de cahiers sont des phénomènes différents. Ils peuvent certes faire l’objet de débats séparés, mais les réunir dans un même diagnostic suppose de démontrer leurs liens au lieu de les considérer comme les manifestations évidentes d’un même déclin.
Il serait également réducteur d’opposer simplement les « valeurs tunisiennes » à une supposée culture étrangère ou numérique. La Tunisie possède une histoire culturelle riche, traversée par différentes influences et différentes conceptions de la pudeur, de l’art et de la représentation du corps. La défense de la culture et de l’éducation ne nécessite donc pas de considérer toute représentation corporelle comme une menace culturelle.
La question essentielle devrait plutôt être celle de la qualité et de la pertinence des images proposées aux enfants. On peut souhaiter des couvertures davantage tournées vers la science, l’histoire, l’art, l’environnement, le patrimoine tunisien ou la créativité, sans pour autant présenter chaque image jugée trop séduisante ou trop moderne comme le symptôme d’un effondrement moral.
En définitive, la critique de cette couverture peut être légitime, mais elle gagne à rester proportionnée à son objet. On peut demander davantage de retenue dans le choix des illustrations scolaires sans confondre visibilité du corps et nudité, représentation féminine et sexualisation, ou désaccord esthétique et crise générale des valeurs.
Le véritable enjeu n’est peut-être donc pas de savoir s’il faut cacher toute forme féminine, mais de déterminer quelles images nous voulons mettre sous les yeux des enfants, pour quelles raisons, et avec quelle exigence culturelle, artistique et pédagogique. C’est sur ce terrain, beaucoup plus constructif, que le débat mérite d’être mené.