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Entre Lazhar Sta et Carthage Cement, une ardoise et un compte courant associé de dizaines de millions de dinars

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Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

    Lazhar Sta est mort en détention dans la nuit du 7 au 8 septembre 2026. Au lendemain de son décès, sa fille Amina a raconté ses derniers jours et résumé d’une phrase une longue histoire : Carthage Cement était le rêve de son père avant de devenir son cauchemar. Vendredi 11 septembre, trois jours après sa mort, la société publiait ses états financiers du premier semestre 2026. Son nom y figure toujours, associé à 52,277 millions de dinars. De quoi revenir sur un dossier vieux de près de quinze ans, fait de millions, de procès, d’acquittement puis de condamnation, et qui n’était toujours pas soldé à la veille de sa mort.

    Lazhar Sta avait 72 ans. Il est mort dans la nuit du 7 au 8 septembre, après la dégradation de son état de santé et son transfert de la prison civile de Mornaguia vers un hôpital.

    Sa fille Amina a livré après son décès un témoignage particulièrement dur sur ses derniers jours. Elle affirme que l’eau avait été coupée pendant trois jours à la prison, que son père ne disposait que d’une bouteille d’un litre par jour et que la température dans sa cellule dépassait les 50 degrés. Elle rappelle également qu’il souffrait d’insuffisance cardiaque, de troubles respiratoires et d’arythmie.

    Selon son récit, Lazhar Sta aurait été transféré à l’hôpital le samedi précédant sa mort. Il serait tombé dans le coma le lundi sans que sa famille en soit avertie. Lorsque ses proches ont finalement pu le voir, raconte-t-elle, il était inconscient, sous assistance médicale et menotté aux chevilles.

    Ce sont les accusations de la famille. À ce jour, aucune communication détaillée des autorités pénitentiaires ou judiciaires n’a permis d’établir publiquement les circonstances précises du décès, ni un éventuel lien entre celui-ci et les conditions de détention dénoncées par sa fille.

    Au milieu de ce récit, Amina Sta a prononcé une phrase sur son compte Instagram qui dépasse les circonstances de la mort de son père. « Carthage Cement, a-t-elle dit en substance, était son rêve. L’entreprise est devenue son cauchemar. »

    Les comptes de Carthage Cement publiés vendredi dernier donnent à cette phrase une résonance particulière.

    Au commencement, un projet industriel

    Lazhar Sta n’était pas seulement un ancien dirigeant de Carthage Cement. Il était au cœur de sa création.

    La société est constituée en octobre 2008 à la suite de la scission des Grandes Carrières du Nord. Le projet est immense : construire une cimenterie à Djebel Ressas et faire émerger un nouvel acteur majeur dans un secteur stratégique.

    Les traces de cette période sont encore visibles dans les états financiers de Carthage Cement.

    Le 10 novembre 2008, une assemblée générale extraordinaire décide une réduction du capital de 66,319 millions de dinars. Quelques jours plus tard, deux conventions de comptes courants d’actionnaires sont conclues avec Bina Corp et le groupe Sta. Pour Lazhar Sta, le montant initialement prévu atteint 33,159 millions de dinars.

    Différentes opérations interviendront par la suite. Le principal du compte courant de Lazhar Sta finira par s’établir à 23,227 millions de dinars. Avec les intérêts accumulés, la somme atteindra 52,277 millions de dinars. Elle est toujours dans les comptes aujourd’hui.

    Le dossier des trente millions d’euros

    Entre-temps, Carthage Cement a changé de mains et les relations avec son ancien dirigeant ont radicalement changé de nature.

    Le 17 décembre 2013, la société dépose une plainte pénale en Tunisie. Elle allègue l’existence d’une surfacturation frauduleuse de trente millions d’euros dans le contrat de construction de la cimenterie. Lazhar Sta est poursuivi avec Belhassen Trabelsi, un employé de FLS et deux intermédiaires, Mongi et Issam Saadi.

    Il faudra attendre plus de cinq ans pour un premier jugement.

    Le 7 février 2019, le tribunal de première instance de Tunis acquitte tous les prévenus.

    Le répit sera cependant de courte durée.

    Le 15 novembre de la même année, la cour d’appel de Tunis infirme le jugement. Lazhar Sta et Belhassen Trabelsi sont condamnés pour abus de biens sociaux, les autres prévenus pour complicité. Tous sont également condamnés solidairement à payer à Carthage Cement trente millions d’euros, calculés selon le taux de change en vigueur en 2010.

    Lazhar Sta avait été jugé en son absence. Onze jours plus tard, le 26 novembre 2019, il forme opposition à l’arrêt. Ces différentes étapes sont encore retracées, sept ans plus tard, dans les états financiers du premier semestre 2026 de Carthage Cement.

    C’est aussi à cette époque que quelque chose change dans son compte courant associé.

    Les intérêts s’arrêtent, les 52 millions restent

    À la clôture de 2020, Carthage Cement doit toujours de l’argent à Lazhar Sta au titre de son compte courant d’actionnaire, selon les états financiers de 2020. Mais l’entreprise a cessé de calculer de nouveaux intérêts.

    Les états financiers de 2021 permettent de le constater précisément. Le compte comprend 23,227 millions de dinars de principal auxquels s’ajoutent 29,050 millions d’intérêts, soit 52,277 millions de dinars. La société précise que le décompte des intérêts a été suspendu à compter de novembre 2019 « suite à l’affaire de surfacturation ».

    Le rapprochement des dates est évident : la cour d’appel prononce sa condamnation le 15 novembre 2019 et, ce même mois, Carthage Cement cesse de faire courir les intérêts sur son compte courant.

    En 2022, le montant n’a pas bougé d’un millime. Les états financiers 2022 affichent encore 23,227 millions de dinars de principal, 29,050 millions d’intérêts et un total de 52,277 millions. La même explication accompagne les chiffres : les intérêts sont suspendus depuis novembre 2019 à cause de l’affaire de surfacturation.

    D’un côté, Carthage Cement cherche donc à obtenir réparation d’un préjudice qu’elle chiffre en dizaines de millions d’euros. De l’autre, elle conserve dans ses propres comptes une dette de plusieurs dizaines de millions de dinars au titre du compte courant de Lazhar Sta. Cette situation va durer jusqu’à son décès.

    Douze millions d’euros récupérés en 2024

    Le contentieux autour de la construction de la cimenterie ne concernait pas seulement les anciens dirigeants tunisiens.

    Le 31 janvier 2022, Carthage Cement avait engagé une procédure d’arbitrage devant la Chambre de commerce internationale contre FLS, EKON et PROKON. Elle leur réclamait 28 millions d’euros pour violation des conditions contractuelles.

    Deux ans plus tard, les parties parviennent à un accord, selon le rapport 2024 des commissaires aux comptes.

    Le 27 mai 2024, après autorisation du conseil d’administration, Carthage Cement signe avec FLS, EKON et PROKON un règlement amiable portant sur le dossier de surfacturation et celui des commissions illégales liées au contrat d’exploitation.

    Les trois sociétés s’engagent à verser douze millions d’euros. Le paiement est intégralement effectué le 1er juillet 2024. Elles abandonnent également 3,8 millions d’euros leur revenant et gelés entre les mains de Carthage Cement. Ces montants s’ajoutent aux deux millions d’euros que FLS avait versés en avril 2020.

    Le contentieux avec les contractants étrangers trouve ainsi une issue négociée, mais pour Lazhar Sta, l’histoire judiciaire continue.

    28 millions d’euros à payer à Carthage Cement

    Le 31 janvier 2025, plus de cinq ans après l’opposition formée par Lazhar Sta, la cour d’appel statue.

    Elle le condamne à payer à Carthage Cement 28 millions d’euros, toujours calculés selon le taux de change en vigueur en 2010.

    Les états financiers 2025 apportent une précision qui ne figurait pas encore dans les comptes arrêtés à la fin de 2024 : Carthage Cement indique avoir « entamé les procédures judiciaires pour exécuter ce jugement ».

    Voilà donc Lazhar Sta condamné à verser 28 millions d’euros à une entreprise qui continue, dans le même temps, à porter dans ses comptes 52,277 millions de dinars au titre de son compte courant.

    On pourrait être tenté de convertir les euros en dinars, de placer les deux montants dans deux colonnes et de faire une soustraction. Les états financiers ne permettent pas de le faire.

    Ils ne renseignent ni sur les conditions juridiques dans lesquelles ces créances pouvaient éventuellement se compenser, ni sur le statut exact du compte courant au regard des différentes procédures, ni sur l’issue des démarches engagées pour exécuter le jugement de janvier 2025.

    Ce que les comptes permettent de savoir est beaucoup plus simple : les 52,277 millions de dinars n’ont pas disparu.

    Vendredi dernier, son nom était encore là

    Les derniers états financiers de Carthage Cement ont été publiés vendredi 11 septembre 2026. Ils sont arrêtés au 30 juin, un peu plus de deux mois avant la mort de Lazhar Sta.

    À la note 11, intitulée « Comptes courants actionnaires », son nom apparaît toujours.

    Le principal est toujours de 23.227.401 dinars. Les intérêts sont toujours de 29.049.955 dinars. Soit exactement 52.277.356 dinars.

    Et il ne s’agit pas d’un chiffre ancien repris par inadvertance. Le tableau donne trois situations successives : 30 juin 2025, 31 décembre 2025 et 30 juin 2026. Les trois colonnes affichent rigoureusement les mêmes montants. Carthage Cement rappelle encore que le calcul des intérêts est suspendu depuis novembre 2019 en raison de l’affaire de surfacturation.

    Le compte courant de Lazhar Sta est ainsi resté figé pendant des années, tandis que les procédures judiciaires suivaient leur chemin.

    En 2019, il est condamné en appel après avoir été acquitté en première instance. Il forme opposition. En 2024, Carthage Cement transige avec les entreprises étrangères impliquées dans le contentieux. En janvier 2025, Lazhar Sta est condamné à verser 28 millions d’euros et Carthage Cement engage des démarches pour faire exécuter le jugement.

    Au 30 juin 2026, la société lui doit toujours, dans ses livres, 52,277 millions de dinars.

    Un compte toujours ouvert

    Amina Sta parlait d’un rêve devenu cauchemar. Les états financiers ne racontent évidemment ni un rêve ni un cauchemar. Ils racontent des conventions, des créances, des intérêts, des procès et des millions. Mais, mis bout à bout, ils permettent de mesurer combien Carthage Cement est restée liée à Lazhar Sta longtemps après qu’il en eut perdu le contrôle.

    Le projet qu’il avait porté à la fin des années 2000 l’a accompagné devant les tribunaux pendant des années. En janvier 2025 encore, une condamnation de 28 millions d’euros venait alourdir ce dossier. Puis Lazhar Sta est mort en détention dans des conditions très troubles.

    Vendredi dernier, lorsque Carthage Cement a publié ses derniers états financiers, l’homme était mort depuis trois jours.

    Son nom, lui, était toujours dans les comptes avec 52,277 millions de dinars en face.

    Le rêve avait tourné au cauchemar. Le compte, lui, était toujours ouvert.

    Raouf Ben Hédi

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    Commentaire

    1. Hannibal

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      17 septembre 2026 | 11h14

      Est-ce que la suspension de production d’intérêt est légale ? J’en doute dans le sens où on ne peut pas faire justice soi-même.
      Il fallait sommer l’entreprise de rembourser immédiatement le CC associé dès la suspension de la production d’intérêt.
      Les héritiers doivent agir immédiatement et sans états d’âmes : pourvoir en cassation du jugement en appel et déposer plainte concernant le CC associé.
      Il reste à savoir si la justice fonctionnera correctement selon le droit …

    Répondre

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