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Creusement du déficit commercial : Ridha Chkoundali pointe des importations « obligatoires » et difficilement compressibles

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Par Imen Nouira

    Le déficit commercial tunisien a atteint 17,8 milliards de dinars durant les huit premiers mois de 2026. Et l’énergie n’en explique que la moitié. Pour le professeur universitaire en économie Ridha Chkoundali, derrière ce déséquilibre se dessine une dépendance plus structurelle : celle d’une économie confrontée à des besoins d’importation « obligatoires » et difficilement compressibles à court terme.

    M. Chkoundali est revenu, jeudi 17 septembre 2026, au micro de Walid Ben Rhouma dans l’émission « Le Mag Express » sur Express FM, sur le creusement du déficit commercial et, surtout, sur ce qu’il révèle du fonctionnement de l’économie tunisienne.

    Sur les huit premiers mois de l’année, le déficit est passé de 11,9 milliards de dinars en 2024 à 14,6 milliards de dinars en 2025, puis à 17,8 milliards de dinars en 2026. Une progression qui traduit, selon l’économiste, une augmentation continue des besoins du pays en devises.

    Les données de l’Institut national de la statistique (INS) confirment cette détérioration. Les exportations ont atteint 44,67 milliards de dinars à fin août 2026, en hausse de 8%, tandis que les importations ont progressé plus rapidement, de 11,6%, pour atteindre 62,53 milliards de dinars. Le déficit s’est ainsi établi précisément à 17,854 milliards de dinars.

    L’énergie n’explique que la moitié du déficit

    C’est surtout la composition de ce déficit que Ridha Chkoundali invite à regarder. Alors que la facture énergétique est souvent mise en avant pour expliquer son creusement, les chiffres montrent un partage presque parfait : le déficit énergétique atteint 8,930 milliards de dinars, tandis que le déficit hors énergie s’élève à 8,924 milliards de dinars.

    Pratiquement la moitié du déficit commercial tunisien est donc extérieure au secteur énergétique. Pour M. Chkoundali, le problème renvoie également aux limites de la base productive nationale et à sa capacité à couvrir les besoins de l’économie.

    Dans le détail, le déficit atteint 4,544 milliards de dinars pour les matières premières et demi-produits, 3,126 milliards de dinars pour les biens d’équipement et 2,237 milliards de dinars pour les biens de consommation. L’alimentation fait exception, avec un excédent de 983,1 millions de dinars.

    C’est dans ce contexte que M. Chkoundali décrit une économie tunisienne tributaire de besoins d’importation obligatoires et difficilement compressibles à court terme. La Tunisie doit importer de l’énergie alors que sa production nationale recule, mais aussi des produits essentiels et des intrants indispensables au fonctionnement de son appareil productif.

    Les importations énergétiques ont ainsi bondi de 28,5% sur un an. Celles des produits alimentaires ont augmenté de 17,1%, celles des matières premières et demi-produits de 7,9%, celles des biens d’équipement de 6,2% et celles des biens de consommation de 8,2%.

    L’économiste apporte néanmoins une nuance importante concernant les matières premières et les demi-produits. Leur progression n’est pas, en elle-même, nécessairement négative puisqu’ils sont appelés à entrer dans le processus de production et peuvent ensuite contribuer aux exportations. Encore faut-il, selon lui, que ces importations se traduisent effectivement par davantage d’investissement, de production et de valeur ajoutée.

    Or, M. Chkoundali relève que la part de l’investissement dans le produit intérieur brut suit une trajectoire descendante depuis plusieurs années. Il estime que les intentions d’investissement existent, mais que le climat des affaires ne permet pas suffisamment de les transformer en investissements effectifs.

    Cette contradiction renvoie, selon lui, à une question plus profonde : celle du modèle économique tunisien. Une partie importante de l’industrie, notamment exportatrice, repose sur la sous-traitance et nécessite elle-même l’importation de matières premières, de demi-produits et de biens d’équipement. C’est tout le paradoxe d’un appareil productif qui doit importer pour produire, puis produire pour exporter et ramener les devises nécessaires à ses importations.

    Des exportations qui couvrent de moins en moins les importations

    Et l’équation se resserre. Les exportations couvrent une part toujours plus faible de la facture des importations. Le taux de couverture est passé de 77,7% sur les huit premiers mois de 2024 à 73,9% en 2025, puis à seulement 71,4% en 2026.

    Pour Ridha Chkoundali, cette trajectoire signifie que la capacité des exportations à financer les importations en devises se réduit d’année en année. La Tunisie doit alors compter davantage sur d’autres sources de devises, notamment les recettes touristiques et les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger.

    Des ressources que l’économiste juge toutefois vulnérables à la conjoncture économique internationale. Il estime que l’élargissement de l’écart entre exportations et importations accentue ainsi la pression sur les besoins en devises du pays et sa capacité à financer ses engagements extérieurs.

    M. Chkoundali met également cette situation en regard de la politique de financement de l’État. Alors que la Tunisie a réduit son recours à l’endettement extérieur au profit du marché intérieur, il rappelle qu’un financement en dinars ne permet pas de régler des importations facturées en devises. Pour lui, la dégradation continue du taux de couverture remet ainsi au premier plan la question des sources de financement extérieur.

    M. Chkoundali estime toutefois que la progression des exportations repose en partie sur des facteurs conjoncturels et saisonniers.

    L’huile d’olive en fournit une illustration. Ses ventes à l’étranger ont atteint 3,770 milliards de dinars, contre 2,702 milliards de dinars un an auparavant, contribuant à une progression de 20,8% des exportations agroalimentaires. Les industries mécaniques et électriques affichent également une hausse de 8,5%. À l’inverse, les exportations des mines, phosphates et dérivés ont reculé de 12%, et celles du textile, habillement et cuirs de 4,8%.

    Sur l’énergie, M. Chkoundali explique la forte progression des importations non seulement par l’évolution des prix, mais également par celle des volumes achetés. Selon les chiffres qu’il cite à l’antenne, les prix auraient augmenté de 12,4% et les quantités importées de 13,1%. Il relie cette évolution au recul de la production nationale de pétrole et de gaz naturel, parallèlement à l’augmentation des besoins intérieurs en énergie.

    Il relève également la hausse de 17,1% des importations alimentaires, qu’il rattache notamment aux perturbations des marchés internationaux, aux besoins d’approvisionnement en produits essentiels et au recul de la capacité nationale à produire certains produits stratégiques, notamment les céréales, dans un contexte marqué par plusieurs années de sécheresse.

    De la Chine à l’Égypte, des déséquilibres qui se creusent

    La géographie des échanges constitue un autre volet de son diagnostic. Les données détaillées de l’INS confortent les ordres de grandeur avancés par Ridha Chkoundali : le déficit atteint environ 7,78 milliards de dinars avec la Chine, 3,32 milliards de dinars avec l’Algérie, 2,37 milliards de dinars avec la Turquie, 2,33 milliards de dinars avec l’Égypte et 1,47 milliard de dinars avec la Russie.

    M. Chkoundali attire particulièrement l’attention sur l’Algérie et l’Égypte, avec lesquelles la Tunisie enregistrait, selon lui, des situations plus favorables au cours des années précédentes. Il relève notamment la forte aggravation du déficit avec l’Égypte, passé, selon les chiffres qu’il cite, d’environ 700 millions de dinars à 2,3 milliards de dinars, et estime que cette évolution mérite d’être examinée sous l’angle de l’indépendance économique et financière du pays. À l’inverse, il note que le déficit avec la Russie s’est réduit, passant d’environ trois milliards de dinars à 1,5 milliard de dinars.

    La Tunisie affiche parallèlement des excédents commerciaux d’environ 2,9 milliards de dinars avec la France, 1,21 milliard de dinars avec l’Allemagne et près d’un milliard de dinars avec la Libye. Ce dernier résultat est présenté par l’économiste comme un point positif dans les échanges avec un partenaire maghrébin.

    L’INS indique par ailleurs que l’Union européenne absorbe 70,2% des exportations tunisiennes et représente 45,1% des importations sur les huit premiers mois de 2026.

    Face à ces déséquilibres, Ridha Chkoundali appelle à agir sur les capacités productives et exportatrices. Il estime notamment que des mesures doivent être prises pour permettre aux secteurs exportateurs traditionnels de retrouver leur capacité à générer davantage de valeur ajoutée et de devises.

    Mais l’économiste ne renvoie pas seulement le problème à 2027. Il considère nécessaire de revoir les hypothèses sur lesquelles repose la LF 2026, qu’il juge désormais dépassées au regard de l’évolution de la conjoncture. Attendre le projet de loi de finances 2027 (PLF 2027) ne suffit donc pas, selon lui : il plaide pour l’adoption d’une loi de finances complémentaire pour 2026 avant de passer à l’élaboration du prochain budget.

    Les 17,8 milliards de dinars de déficit ne sont ainsi, dans son analyse, que la partie la plus visible du problème : derrière la facture commerciale se pose la question d’une économie qui reste largement dépendante des importations pour satisfaire ses besoins, mais aussi pour faire tourner son propre appareil productif.

    I.N.

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