Par Amin Ben Khaled, avocat au barreau de Tunis
Entretien imaginaire
Il n’a jamais mis les pieds à Tunis. Il est mort en 1939, exilé à Londres, un cancer de la mâchoire achevant ce que l’âge avait commencé. Et pourtant, si l’on pouvait convoquer Sigmund Freud dans un salon de Tunis, s’asseoir face à lui avec un dictaphone, que dirait-il d’un pays où la révolution a eu lieu mais où rien, depuis, ne s’est vraiment résolu ? Ce qui suit est une fiction – une prosopopée, pour employer le mot juste – construite à partir de ce que Freud a réellement écrit sur l’autorité, la culpabilité, le meurtre du père et les impasses du pardon. Aucune parole ici n’est authentique. Toutes sont plausibles.
Professeur Freud, si vous deviez poser un diagnostic sur la Tunisie de 2011 à aujourd’hui, par où commenceriez-vous ?
Par le commencement, naturellement : par « le meurtre symbolique du père ». En 2011, les Tunisiens ont fait descendre dans la rue quelque chose de bien plus ancien que la dictature de Ben Ali. Ils ont rejoué, à l’échelle d’une nation, ce que j’ai décrit dans Totem et Tabou : le meurtre du chef de la horde primitive. Le despote n’est jamais seulement un homme au pouvoir ; il occupe, dans l’inconscient collectif, la place du père – celui qui interdit, qui possède, qui punit, mais aussi celui qui protège et qui structure. Le renverser procure une jouissance immense, presque orgiaque. On l’a vue, cette jouissance, sur l’avenue Bourguiba. Mais un meurtre, même symbolique, laisse toujours une dette. Et cette dette, contrairement à ce que croyaient les révolutionnaires, ne s’efface pas avec le tyran : elle se déplace.
Vous voulez dire que la Tunisie n’a jamais vraiment fait le deuil de cette figure paternelle ?
Exactement. Le deuil, le vrai travail du deuil, exige qu’on reconnaisse la perte, qu’on l’affronte, qu’on la traverse. Or les Tunisiens ont célébré la mort du père sans jamais l’enterrer proprement. Ils ont cru qu’en votant, en écrivant une Constitution, en multipliant les gouvernements de coalition, ils construisaient une famille sans patriarche – une fratrie horizontale, égalitaire. Mais une fratrie sans père devient très vite une fratrie qui se dévore elle-même. C’est le paradoxe que j’ai identifié entre frères après le meurtre du père primitif : chacun veut prendre sa place, et la rivalité fraternelle – ce que les Tunisiens ont vécu comme un chaos parlementaire, des dizaines de gouvernements en dix ans – n’est que la conséquence logique d’un vide non assumé. On a tué le père sans faire le travail psychique qui permet de vivre sans lui.
C’est dans ce vide qu’apparaît Kaïs Saïed, le 25 juillet 2021 ?
Précisément. Le 25 juillet est un retour du refoulé au sens le plus classique. Ce que la société avait chassé – le besoin d’un père, d’une autorité unique, d’une voix qui tranche – revient, mais déguisé, méconnaissable pour ceux qui le vivent. Kaïs Saïed ne se présente pas comme un nouveau despote ; il se présente comme le sauveur du peuple contre les élites corrompues, comme celui qui restaure l’ordre menacé. C’est le propre du symptôme : il revient sous une forme qui permet au sujet de ne pas reconnaître ce qu’il désire vraiment. Les Tunisiens fatigués du désordre parlementaire n’ont pas dit « nous voulons un père » – ils auraient eu honte de le dire, après avoir versé le sang pour s’en débarrasser. Ils ont dit « nous voulons l’ordre, l’efficacité, la fin de la corruption ». Mais la structure psychique est la même : une autorité unique, incontestée, qui prétend incarner à elle seule la volonté nationale.
Vous parlez souvent, dans votre œuvre, du complexe d’Œdipe. Peut-on l’appliquer à une nation entière ?
Avec toute la prudence méthodologique requise, oui – à titre de métaphore heuristique plutôt que de diagnostic clinique littéral. Le complexe d’Œdipe décrit le désir de tuer le père et de posséder ce qu’il possédait, suivi de la culpabilité qui en découle et qui pousse le sujet à intérioriser l’autorité qu’il a abattue – c’est ainsi que se forme le surmoi. La Tunisie révolutionnaire a voulu tuer le père-Ben Ali et prendre sa place : la souveraineté, la parole publique, la rue elle-même. Mais très vite, la culpabilité de ce désir – une culpabilité rarement consciente, souvent déplacée sur d’autres objets, l’islam politique, l’ancien régime, les puissances étrangères – a créé les conditions d’un nouveau surmoi, plus punitif encore que l’ancien. Kaïs Saïed n’est pas seulement un homme qui a repris le pouvoir ; il est, psychiquement, l’incarnation d’un surmoi collectif qui vient punir la faute originelle du régicide. Voilà pourquoi son discours est si souvent moralisateur, accusateur, à la recherche de traîtres et de complots : le surmoi ne pardonne jamais, il accuse.
Ce qui nous amène à votre point le plus provocateur : l’absence de pardon dans le discours politique tunisien.
Il faut d’abord se débarrasser d’une idée fausse : le pardon n’est pas de la faiblesse, et le refus de pardonner n’est pas de la force. C’est même souvent l’inverse. Ne pas pardonner, c’est rester attaché à la blessure, continuer d’y penser, continuer d’organiser sa vie – ou sa politique – autour d’elle. En Tunisie, quinze ans après la révolution, on n’a jamais vraiment cessé de parler de Ben Ali, des symboles de l’ancien régime, des « résidus » de la dictature. Cette obsession n’est pas un signe de vigilance démocratique, comme on voudrait le croire ; c’est le signe qu’on n’a jamais réussi à s’en détacher.
Pensez à un couple qui se sépare mal. Celui qui n’arrive pas à tourner la page continue, des années après, à parler de l’autre, à ressasser les torts, parfois même devant de nouveaux partenaires. Celui qui a vraiment fait le deuil de la relation, lui, n’a plus besoin d’en parler du tout – il est passé à autre chose. Une société qui parle encore autant de son ancien dictateur, une décennie plus tard, n’est pas une société libérée de lui : elle reste, psychiquement, sous son emprise, simplement inversée.
Et il y a une autre raison, plus cynique, à cette absence de pardon : elle est politiquement rentable. Désigner un ennemi – l’ancien régime, les islamistes, les « comploteurs », selon le camp qui parle – permet de ne jamais avoir à répondre de ses propres échecs. Tant qu’il y a un coupable désigné, on n’a pas besoin d’expliquer pourquoi le chômage n’a pas baissé, pourquoi les hôpitaux manquent de tout, pourquoi la dette explose. Le pardon obligerait à changer de sujet : à parler enfin de ce qu’on fait, plutôt que de ce qu’on accuse.
Et la justice ? Est-elle « revancharde » ?
Le mot est de vous, mais il décrit bien ce que j’observe. Une justice fondée sur le pardon chercherait la réparation, la réintégration du coupable dans le pacte social. Une justice revancharde, elle, cherche la répétition du châtiment paternel : elle rejoue sans cesse la scène de la punition, parce que c’est cette scène, et non sa résolution, qui procure la satisfaction pulsionnelle. On le voit dans l’acharnement judiciaire tunisien contre les figures de l’opposition, dans la manière dont chaque camp politique, une fois au pouvoir, poursuit ses adversaires plutôt que de gouverner. Ce n’est pas de la justice au sens où l’entendrait un juriste ; c’est de la vengeance mise en scène avec les habits du droit. Et la vengeance, contrairement au deuil, ne libère jamais : elle enchaîne le vengeur à son objet, indéfiniment.
Y a-t-il, malgré tout, une issue à ce que vous décrivez ?
L’issue existe, mais elle n’est pas là où on la cherche habituellement – dans une nouvelle Constitution, un nouveau chef, une nouvelle élection. Ces solutions restent à l’intérieur du symptôme, elles ne font que déplacer la scène sans jamais l’interrompre. La véritable issue commence par un renoncement plus modeste et plus difficile : accepter qu’aucune figure, si vertueuse soit-elle, ne viendra réparer la faute originelle ni combler le vide laissé par le père déchu. C’est le fantasme du sauveur – celui qui purifiera enfin la nation – qui doit être abandonné.
Il faudrait aussi que la Tunisie cesse de traiter sa propre histoire comme un procès permanent, où chaque camp attend son tour pour juger l’autre. Le deuil ne se décrète pas par une loi ni par une commission ; il se fait dans la durée, par la répétition patiente d’un récit commun que plus personne n’a intérêt à falsifier. Tant qu’il y aura un bénéfice – électoral, moral, narcissique – à rester la victime ou à désigner le coupable, ce travail n’aura pas lieu. L’issue, si elle vient, viendra probablement de la génération qui n’a pas participé au meurtre du père et qui, pour cette raison même, pourra un jour regarder la scène sans y être personnellement engagée – ni comme bourreau, ni comme victime, ni comme héritière d’une dette qu’elle n’a jamais contractée.
Un dernier mot, Professeur Freud ?
Oui ! Méfiez-vous de ce qui vous console trop vite. Un peuple, comme un patient, préfère souvent la répétition de sa souffrance à l’incertitude de sa guérison – au moins la souffrance connue a un visage, un coupable, une forme familière. La guérison, elle, n’a pas de visage : elle demande d’inventer quelque chose qui n’existait pas encore. C’est là tout le travail qui reste devant vous – non pas trouver qui punir, mais trouver quoi construire.










