Le président de l’Observatoire tunisien des droits de l’Homme (OTDH), Mostafa Abdelkebir, a de nouveau tiré la sonnette d’alarme, mardi 22 septembre 2026, sur la situation au poste-frontière de Ras Jedir. Invité de Wassim Ben Larbi dans l’émission Expresso sur Express FM, il a dénoncé des délais d’attente pouvant atteindre quatre jours pour les voyageurs tunisiens et appelé à une intervention des plus hautes autorités de l’État pour trouver une solution durable à une crise qui, selon lui, s’aggrave depuis près de deux ans.
Quelques heures auparavant, Mostafa Abdelkebir avait déjà dénoncé sur Facebook une situation qu’il qualifiait de « misérable », évoquant des citoyens tunisiens bloqués à la frontière libyenne pendant quatre jours. Il appelait les autorités à trouver une véritable solution, estimant que les interventions quotidiennes destinées à fluidifier le passage ne suffisaient plus et qu’une réponse radicale devait désormais être apportée.

Au micro d’Express FM, le président de l’OTDH a surtout insisté sur le changement d’échelle du problème. Les difficultés de Ras Jedir ne seraient plus, selon lui, de simples ralentissements ponctuels. Alors que le passage connaît des perturbations depuis près de deux ans, la situation se serait sensiblement détériorée au cours des derniers mois. « Aujourd’hui, le citoyen reste quatre jours pour parcourir cinq kilomètres », a-t-il lancé.
Quatre jours pour parcourir cinq kilomètres
Mostafa Abdelkebir rappelle qu’en temps normal, l’attente pouvait être de trois à quatre heures. Selon lui, les voyageurs libyens franchiraient actuellement le passage en trois à quatre heures, parfois cinq ou six en cas de ralentissement, alors que l’attente des Tunisiens aurait atteint 72 heures, voire davantage. Une durée qui peut, affirme-t-il, aller jusqu’à quatre jours.
Une situation qu’il juge d’autant plus difficile que les voyageurs concernés ne transporteraient pas nécessairement de marchandises litigieuses. Il évoque des voitures ne contenant que des produits autorisés et pointe, plus largement, le manque de visibilité entourant les règles appliquées : ce qui peut être transporté, ce qui peut être saisi et les procédures auxquelles sont soumis voyageurs et petits commerçants.
À cela s’ajoutent, selon lui, des pannes informatiques ou électriques et des difficultés logistiques au niveau du passage. Mais c’est surtout la longueur de l’attente et les conditions dans lesquelles elle se déroule qui concentrent ses critiques. Il décrit des voyageurs, dont des personnes âgées, contraints de patienter plusieurs jours dans des zones dépourvues d’ombre et d’espaces de repos, sous de très fortes chaleurs.
Pour le président de l’OTDH, la question dépasse désormais celle de la simple fluidité du trafic. Il parle ouvertement de dignité et estime que les conditions imposées aux voyageurs tunisiens ne peuvent plus être considérées comme acceptables.
« Soit le citoyen tunisien passe dans la dignité et est respecté à tous les niveaux (…) soit on l’empêche de passer », a-t-il résumé, réclamant une clarification des règles et leur application dans des délais raisonnables.
Un passage stratégique qui tourne au ralenti
L’enjeu est également économique. Mostafa Abdelkebir refuse de réduire Ras Jedir à une simple porte de passage pour les voyageurs. Il le décrit comme une véritable « artère de développement », essentielle aux régions frontalières, mais également au commerce entre la Tunisie et la Libye et au transit des marchandises.
Selon les chiffres qu’il a avancés, Ras Jedir enregistrait auparavant entre 5.000 et 6.000 voyageurs par jour, avec environ mille à 1.200 voitures et entre 300 et 350 camions. Avec les perturbations actuelles, les volumes seraient tombés bien en dessous de ces niveaux.
Interrogé plus précisément sur le trafic actuel, il a indiqué que le nombre de voitures se situerait désormais autour de 300 à 350, tandis que 150 à 200 camions franchiraient le passage en 24 heures. Ces chiffres, avancés par M. Abdelkebir au cours de l’interview, ne constituent pas des statistiques administratives officielles, mais donnent la mesure du ralentissement qu’il décrit.
« Le citoyen perd, l’État perd, les entreprises perdent », a-t-il résumé, soulignant que les difficultés affectent à la fois les voyageurs, les petits échanges, les transporteurs, les entreprises et, plus largement, l’économie des régions dépendantes de la circulation transfrontalière.
La question est particulièrement sensible à Ben Guerdène et dans le sud tunisien, où les échanges avec la Libye constituent depuis longtemps une composante importante de l’activité économique. Lors d’une précédente intervention, le 8 septembre, Mostafa Abdelkebir avait déjà averti que les difficultés de Ras Jedir s’inscrivaient désormais dans la durée et pesaient lourdement sur le commerce transfrontalier.
Les échanges tuniso-libyens restent pourtant importants : ils avaient progressé de 11% en 2025 pour atteindre environ 2,89 milliards de dinars. Un poids économique qui rend d’autant plus sensibles les dysfonctionnements persistants de l’un des principaux points de passage entre les deux pays.
Des réunions à répétition, mais « pas d’effet sur le terrain »
C’est précisément sur la réponse institutionnelle que Mostafa Abdelkebir se montre particulièrement critique. Il affirme avoir entendu, à plusieurs reprises, l’annonce de réunions, de contacts tuniso-libyens et de démarches engagées à différents niveaux, sans amélioration durable sur le terrain.
« Chaque fois, on nous dit que des solutions vont être trouvées (…) mais leur effet sur le terrain n’existe pas », a-t-il déploré. Pour lui, la situation ne peut désormais plus être réglée uniquement à l’échelle locale ou régionale.
Le président de l’OTDH considère le dossier comme une question « souveraine », qui doit être prise en charge par les autorités centrales. Il cite notamment la présidence de la République, le ministère de l’Intérieur et celui des Affaires étrangères, estimant que les difficultés rencontrées dépassent les capacités d’intervention des autorités locales et régionales.
Il appelle également à relancer le dialogue avec les autorités libyennes afin de parvenir à des solutions concrètes et durables. Selon lui, aucune des deux parties ne peut réellement se passer de Ras Jedir, aussi bien pour les déplacements des personnes que pour le commerce, la santé, l’investissement et les relations sociales entre les populations des deux pays.
Début septembre, il avait pourtant accueilli favorablement la visite à Ben Guerdène du ministre de l’Intérieur, Khaled Nouri, accompagné notamment du directeur général des frontières et des étrangers ainsi que de responsables des douanes. Il y voyait alors un signal susceptible de contribuer à relancer le dialogue avec les autorités de l’ouest libyen. Deux semaines plus tard, son constat est nettement plus sévère : les difficultés persistent et les démarches engagées tardent, selon lui, à produire des effets concrets.
Le problème n’est d’ailleurs pas nouveau. Début août, des centaines de Tunisiens avaient déjà été bloqués pendant plusieurs jours du côté libyen de Ras Jedir. Mostafa Abdelkebir avait alors multiplié les appels aux autorités, faisant notamment état de personnes âgées et de voyageurs privés d’eau, d’ombre et de conditions minimales de confort. Une amélioration progressive de la circulation avait finalement été signalée, sans pour autant mettre fin aux difficultés structurelles du passage.
Pour Mostafa Abdelkebir, la répétition de ces épisodes montre justement les limites des réponses ponctuelles. Après près de deux ans de perturbations et d’alertes répétées, il réclame désormais une « volonté politique réelle » et un règlement tuniso-libyen durable. Derrière les files de voitures et de camions se jouent la liberté de circulation et les conditions de voyage des citoyens, mais également les revenus de milliers de personnes et une partie des échanges économiques entre les deux pays.
I.N.










