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Grève des carburants : passe d’armes entre l’UGTT et l’Utica à la veille du mouvement

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Par Imen Nouira

    À quelques heures du début de la grève annoncée dans le transport des carburants, les 23 et 24 septembre 2026, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et les représentants des entreprises se livrent à une véritable passe d’armes. Mardi 22 septembre, deux interventions sont venues alimenter le bras de fer : le président de la Chambre nationale du transport des produits dangereux relevant de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), Mohamed Fethi Zouari, a assuré que l’approvisionnement devrait se poursuivre malgré la grève, tandis que le chargé de communication de l’UGTT, Ghassen Ksibi, a répliqué sur la question du préavis en publiant des documents destinés à contester la version patronale.

    80% des camions prêts à rouler, selon Mohamed Fethi Zouari

    Invité mardi matin au micro de Jihene Miled dans l’émission Sbeh Ennes sur Mosaïque FM, Mohamed Fethi Zouari a voulu écarter le scénario d’un arrêt généralisé du transport des carburants pendant les deux journées de grève. Selon les contacts menés avec les professionnels, a-t-il expliqué, environ 70 à 80% des chauffeurs seraient disposés à travailler les 23 et 24 septembre. En fin d’intervention, il a résumé la situation en évoquant environ 80% des camions prêts à assurer l’approvisionnement.

    Cette disponibilité n’est toutefois pas inconditionnelle. M. Zouari a expliqué que les chauffeurs avec lesquels la Chambre a été en contact se disent prêts à prendre la route à condition de pouvoir travailler en sécurité et de ne pas rencontrer de problèmes avec leurs collègues participant au mouvement. Autrement dit, la capacité des camions à circuler effectivement pendant la grève dépendra aussi de la situation sur les routes.

    Sur ce point, le président de la Chambre a renvoyé la responsabilité aux pouvoirs publics. La sécurisation des trajets des camions-citernes relève, selon lui, des autorités, notamment du ministère de l’Intérieur.

    Mohamed Fethi Zouari s’est également voulu rassurant sur l’approvisionnement. Il a estimé qu’il n’y avait pas lieu pour les automobilistes de se précipiter dans les stations-service ou de constituer des réserves par crainte d’une rupture.

    Le secteur s’est d’ailleurs préparé en amont, selon le responsable patronal. Les opérations de ravitaillement ont été renforcées et le travail s’est poursuivi samedi, dimanche et lundi afin d’alimenter les stations avant le début annoncé du mouvement. L’objectif affiché est de disposer d’un niveau d’approvisionnement permettant d’absorber les deux journées de grève, parallèlement aux rotations que la Chambre espère voir maintenues les 23 et 24 septembre.

    Ghassen Ksibi contre-attaque, documents à l’appui

    Mais la journée de mardi a également été marquée par une riposte syndicale sur un autre front du conflit : celui de la notification du préavis. Mohamed Fethi Zouari a contesté la régularité de la procédure, affirmant que les entreprises de transport concernées n’avaient pas été officiellement informées conformément aux dispositions du Code du travail. Selon lui, le préavis avait d’abord circulé sur Facebook.

    Quelques heures plus tard, Ghassen Ksibi a répliqué sur le même terrain. Dans une publication sur Facebook, le chargé de communication de l’UGTT affirme que deux correspondances de la centrale syndicale ont été adressées par voie postale à la Chambre nationale et que leur livraison a été confirmée par la Poste tunisienne.

    Parmi les pièces publiées figure un télégramme portant le numéro 106926082800007, adressé au président de la Chambre nationale du transport des produits dangereux relevant de l’Utica et daté du 28 août 2026. Le document rappelle la réunion des représentants des travailleurs du transport des carburants tenue le 26 août au siège de l’UGTT et évoque une dégradation de leur situation professionnelle et sociale que la partie syndicale impute au non-respect d’accords antérieurs.

    Deux revendications y sont explicitement mentionnées : la couverture sociale auprès de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et l’application de l’accord conclu le 2 mai 2019. Le télégramme appelle les partenaires sociaux à intervenir et à trouver des solutions afin d’éviter que les travailleurs ne soient contraints de recourir à une grève sectorielle les 23 et 24 septembre dans les différents lieux de travail à travers le pays.

    Le suivi postal correspondant au même numéro de télégramme indique que l’envoi a été réceptionné au centre de distribution le 28 août à 11h37, avant d’être enregistré comme « livré » le 31 août à 11h30.

    Ghassen Ksibi s’appuie sur ces éléments pour contester directement la version patronale. Il reproche à l’Utica de nier avoir reçu la correspondance relative à la grève alors que, selon lui, les courriers ont été envoyés par voie postale et leur livraison confirmée.

    Mais son intervention ne s’arrête pas à la bataille du préavis. M. Ksibi rappelle que le dossier est posé depuis août et évoque également l’augmentation de la marge dans le transport des carburants, qu’il attribue à une décision du ministère de l’Industrie. Il s’interroge, dans ce contexte, sur les raisons pour lesquelles l’accord réclamé par les travailleurs n’a toujours pas été appliqué. Il affirme aussi que la partie patronale a reconnu l’existence de salariés concernés par des problèmes de cotisations à la CNSS.

    Le ton se durcit lorsqu’il accuse les représentants patronaux de faire perdurer le blocage et va jusqu’à s’interroger sur leur volonté réelle d’éviter la grève. Une interrogation qu’il formule lui-même sans apporter de réponse.

    Le responsable syndical renvoie enfin aux conséquences concrètes du conflit : d’un côté, les automobilistes contraints de faire la queue devant les stations-service ; de l’autre, les chauffeurs qui travaillent, selon lui, jour et nuit sur les routes en transportant des matières dangereuses sans bénéficier, pour certains, de garanties matérielles, sanitaires, sociales et professionnelles suffisantes. Il reconnaît lui-même que certaines entreprises respectent leurs obligations, mais met en cause celles qui, selon lui, ne le font pas.

    Une bataille engagée depuis plusieurs semaines

    La passe d’armes de mardi prolonge celle engagée officiellement la veille. Lundi 21 septembre, l’Utica avait publié un communiqué assurant que les entreprises de distribution pétrolière, les sociétés de transport de carburants et les stations-service étaient mobilisées afin de maintenir l’approvisionnement du marché pendant les deux journées de grève.

    L’organisation patronale avait également contesté la légalité du mouvement, affirmant que les entreprises concernées n’avaient reçu aucun préavis conforme aux dispositions de l’article 376 et suivants du Code du travail. Elle estimait ainsi que tout arrêt de travail ou toute entrave à l’activité ne respectant pas les procédures prévues serait irrégulier.

    Sur les revendications sociales, l’Utica avait également rejeté la lecture syndicale, tant sur la couverture sociale que sur l’accord du 2 mai 2019. Ces deux points demeurent au cœur du conflit.

    Celui-ci ne date toutefois pas de cette semaine. Le 20 août, un mouvement surprise de chauffeurs de camions-citernes dans la zone pétrolière de Radès avait perturbé l’approvisionnement de certaines stations et provoqué de longues files d’attente, notamment dans le Grand Tunis. Le mouvement n’avait pas été annoncé comme une grève générale par l’UGTT, mais la crainte d’une rupture d’approvisionnement avait rapidement poussé de nombreux automobilistes vers les pompes, accentuant la pression sur le réseau.

    Après cet épisode, les représentants des travailleurs du transport des carburants s’étaient réunis le 26 août au siège de l’UGTT pour examiner leurs revendications. Le préavis de grève pour les 23 et 24 septembre avait ensuite été annoncé le 27 août. Selon la partie syndicale, il avait été adressé aux ministères concernés, à l’Utica ainsi qu’aux représentants des entreprises du secteur.

    Le télégramme daté du 28 août publié mardi par Ghassen Ksibi s’insère donc dans cette chronologie, son suivi postal portant la mention d’une livraison le 31 août. C’est cette succession de démarches qui se retrouve désormais au cœur de la controverse : l’UGTT affirme avoir procédé aux notifications nécessaires, tandis que l’Utica conteste la conformité de la procédure.

    Entre-temps, la perspective de la grève avait déjà commencé à produire ses effets. Dès vendredi 18 septembre, plusieurs stations-service avaient enregistré un afflux d’automobilistes venus faire le plein par précaution. Des files d’attente avaient ainsi commencé à réapparaître cinq jours avant le mouvement annoncé, alors qu’aucune pénurie généralisée n’était signalée.

    CNSS et accord de 2019, le conflit de fond demeure

    Au-delà de la bataille autour du préavis, les raisons ayant conduit à la grève restent entières du côté syndical. Lundi, Salouen Smiri, membre du bureau exécutif de l’UGTT, avait réaffirmé que le mouvement des 23 et 24 septembre restait maintenu, tout en appelant le ministère des Affaires sociales à intervenir pour permettre une conciliation.

    La couverture sociale constitue l’un des principaux points de friction. La partie syndicale affirme que des travailleurs ont rencontré des problèmes de couverture auprès de la CNSS alors même que des cotisations auraient été prélevées. C’est également sur ce point que Ghassen Ksibi est revenu mardi. L’Utica répond, de son côté, que les difficultés étaient limitées à deux entreprises confrontées à des problèmes financiers et que celles-ci ont depuis régularisé leur situation.

    L’autre dossier central reste l’accord du 2 mai 2019. L’UGTT continue d’en réclamer l’application, alors que la partie patronale considère que le contexte a évolué depuis sa signature et qu’il ne peut plus être appliqué tel quel.

    Salouen Smiri avait expliqué lundi que le principal point de blocage concernait notamment une indemnité réclamée par les travailleurs depuis 2019. Selon lui, les évolutions intervenues depuis dans le secteur permettraient désormais d’envisager son financement et le problème porterait surtout sur la formalisation permettant son application effective aux salariés.

    Mohamed Fethi Zouari défend une lecture opposée. Il estime qu’un accord conclu plusieurs années auparavant ne peut être remis en application comme si le contexte n’avait pas changé entre-temps. L’Utica considère pour sa part l’accord comme caduc et met en avant les accords salariaux conclus depuis 2019 ainsi que les augmentations qu’elle affirme avoir appliquées, notamment au titre des périodes 2018-2019 et 2022-2024, pour justifier sa position.

    À quelques heures du début annoncé du mouvement, aucun règlement définitif n’est donc acté. L’UGTT maintient la grève des 23 et 24 septembre et ses revendications, tandis que l’Utica assure que l’approvisionnement en carburants pourra se poursuivre. Entre les assurances sur le ravitaillement, la bataille désormais documentée autour du préavis et un conflit social qui traîne depuis plusieurs années, les automobilistes ont, eux, déjà commencé à prendre leurs précautions.

    I.N.

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