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Après les délestages de l’été, les factures commencent à tomber…et elles sont salées !

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Service IA, Business News

Par Marouen Achouri

    L’été 2026 restera sûrement dans le souvenir des Tunisiens comme celui des coupures, des délestages et des pénuries. Ils garderont en mémoire les coupures d’électricité, les délestages à répétition, les climatiseurs réduits au silence en pleine canicule et cette impression persistante de vivre dans un pays où l’on peut tout prévoir, sauf le moment où la lumière s’éteindra. À présent que l’été s’éloigne, une autre mauvaise surprise s’invite dans les foyers : les factures d’électricité commencent à arriver, et plusieurs consommateurs les jugent particulièrement salées.

    Après avoir subi des interruptions d’alimentation électrique pendant les journées les plus chaudes de l’année, les ménages doivent désormais régler la consommation enregistrée durant cette même période. Une consommation qui, en temps normal, aurait déjà pesé sur les budgets familiaux, tant l’utilisation des climatiseurs et des appareils de refroidissement fait grimper les compteurs. Cette année, la pilule est d’autant plus difficile à avaler que le souvenir des coupures reste vif. Payer pour une électricité dont on a été privé à plusieurs reprises : nul doute que cela va faire grincer des dents.

    Mais réduire l’épisode des délestages de l’été 2026 à une succession de désagréments domestiques serait passer à côté de l’essentiel. Les conséquences dépassent largement les quelques heures passées dans le noir. Elles touchent la production industrielle, les exportations, les commerces, l’activité touristique et, plus largement, la confiance dans la capacité du pays à garantir un approvisionnement énergétique fiable. La facture ne se limite donc pas à celle que la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) adresse aux consommateurs. Elle se construit aussi dans les ateliers à l’arrêt, les marchandises perdues et les investissements qui pourraient ne jamais voir le jour.

    L’industrie textile en a fourni une illustration particulièrement frappante. Selon les chiffres présentés le 22 septembre par Tarek Belhaj Ali, vice-président de la Fédération tunisienne du textile et de l’habillement, la production du secteur a reculé de 40% à 60% en juillet et août 2026. Plusieurs entreprises n’ont pas fonctionné à plus de la moitié de leurs capacités, notamment en raison de l’imprévisibilité des coupures, qui a compliqué l’organisation du travail et le respect des commandes. Les conséquences se répercutent sur les exportations, tandis que les salariés doivent désormais effectuer des heures supplémentaires pour tenter de rattraper une partie du retard accumulé.

    Ce n’est pas un accident isolé dans un secteur particulier. C’est un signal adressé à l’ensemble de l’appareil productif tunisien. Et il n’a rien de rassurant.

    Une économie plongée dans le noir

    Pour les industriels, l’électricité n’est pas un simple poste de dépense ni un service accessoire dont on pourrait se passer quelques heures sans conséquences. C’est une condition élémentaire de fonctionnement. Une chaîne de production ne s’arrête pas toujours proprement lorsque le courant disparaît. Certaines matières premières deviennent inutilisables, des équipements peuvent être endommagés et des processus industriels entiers doivent être relancés. Le retour du courant ne signifie pas nécessairement celui de la production.

    Le président de l’Union des petites et moyennes industries (UPMI), Wissem Ben Amor, avait tiré la sonnette d’alarme dès le début du mois de septembre. Selon les remontées recueillies par son organisation, certaines entreprises auraient enregistré des pertes équivalant à environ un mois de chiffre d’affaires. Des productions ont été jetées, des équipements endommagés et des unités ont dû interrompre leur activité pendant plusieurs semaines, parfois dans l’attente de pièces importées. Dans certains cas, les pertes matérielles se chiffrent en millions de dinars, selon les témoignages rapportés par l’UPMI.

    Ces dégâts ne concernent pas uniquement les propriétaires des usines. Derrière chaque ligne de production immobilisée, il y a des salariés qui continuent d’attendre leur rémunération, des fournisseurs qui espèrent être payés, des clients qui réclament leurs commandes et des entreprises exportatrices qui doivent expliquer à leurs partenaires pourquoi les délais ne seront pas respectés. Une coupure de courant peut ainsi se transformer en problème de trésorerie, puis en difficulté commerciale, avant de fragiliser durablement une relation avec un client étranger.

    Le textile n’est d’ailleurs pas le seul secteur exposé. Les commerces de proximité, les cafés, les restaurants et les épiceries ont également subi les conséquences des interruptions d’alimentation électrique. Un réfrigérateur qui ne fonctionne plus, des produits alimentaires qui se détériorent, une salle de restaurant privée de climatisation en pleine chaleur ou une journée de travail amputée de plusieurs heures : autant de pertes qui ne font pas nécessairement la une des journaux, mais qui pèsent lourd dans les comptes des petits entrepreneurs.

    Pour ces derniers, il n’existe pas toujours de solution de secours. Un groupe électrogène représente un investissement coûteux, auquel s’ajoutent les dépenses de carburant et d’entretien. Et même lorsqu’une entreprise peut s’équiper, elle doit encore supporter le coût de l’énergie de remplacement, sans garantie que l’activité pourra se poursuivre normalement.

    À ces dommages directs s’ajoute une autre difficulté : l’incertitude. Les coupures signalées pendant l’été ont suscité une colère croissante parmi les citoyens, notamment en raison de leur caractère imprévisible et du manque d’explications générales de la Steg. Dès juillet, des habitants de plusieurs régions dénonçaient des interruptions répétées, parfois sans préavis, alors que les températures dépassaient les 40 °C.

    Or, à l’issue de cette séquence, les réponses attendues restent essentielles : les dommages seront-ils évalués et pris en compte ? Quelles mesures permettront d’éviter une répétition de la crise ? Les entreprises et les ménages peuvent-ils espérer une meilleure visibilité sur la disponibilité de l’électricité à l’avenir ? L’absence de réponses suffisamment rassurantes entretient le sentiment d’abandon et nourrit une défiance qui dépasse largement la question de la fourniture d’énergie.

    La facture invisible, celle qui pourrait coûter le plus cher

    La facture des ménages arrive donc dans un climat déjà chargé. Les montants réclamés par la Steg peuvent être élevés après plusieurs mois de forte chaleur, notamment en raison de l’utilisation des climatiseurs. Mais cette fois, la contestation ne porte pas seulement sur le montant à payer. Elle s’inscrit dans un contexte où les consommateurs ont subi des coupures tout en continuant à supporter leurs dépenses énergétiques habituelles. Il ne s’agit pas ici d’affirmer que la facturation est erronée, mais de constater que son acceptabilité devient une question économique et sociale à part entière.

    L’inconfort domestique est une chose. Le sentiment de payer pour un service dont la continuité n’est pas garantie en est une autre. Dans un pays où le pouvoir d’achat reste une préoccupation majeure, la facture d’électricité devient ainsi le symbole d’une relation de plus en plus tendue entre l’usager et le service public.

    Mais le plus inquiétant pourrait bien se trouver ailleurs. Dans une intervention diffusée le 24 septembre sur Diwan FM, l’économiste Moez Hadidane a souligné que les effets des délestages pourraient se prolonger bien au-delà de l’été. Il estime que les premières conséquences devraient apparaître dans les chiffres de la croissance du troisième trimestre, dont la publication par l’Institut national de la statistique est attendue le 15 novembre 2026. Les effets à moyen terme, notamment sur le tourisme, les retours des Tunisiens résidant à l’étranger et l’investissement industriel, pourraient se manifester plus tard.

    Le risque est particulièrement sensible pour l’investissement. Un industriel qui envisage de construire une usine ne regarde pas uniquement le coût du foncier, de la main-d’œuvre ou du financement. Il doit aussi pouvoir compter sur une alimentation électrique stable. Si cette garantie devient incertaine, il lui faut intégrer le coût d’équipements de secours, les pertes potentielles liées aux interruptions et les retards susceptibles d’affecter ses livraisons. Dans un environnement où plusieurs pays se disputent les mêmes projets, ces contraintes peuvent modifier le calcul de rentabilité et conduire à choisir une autre destination.

    Le tourisme pourrait lui aussi subir les répercussions de cette séquence. Les coupures de courant et les difficultés rencontrées pendant l’été risquent d’affecter l’image de la destination tunisienne auprès de certains visiteurs. Moez Hadidane évoque également la possibilité d’un recul des retours de Tunisiens résidant à l’étranger, dont les séjours contribuent à l’activité commerciale et touristique. Il s’agit, à ce stade, de risques anticipés et non de pertes déjà mesurées. Mais c’est précisément ce qui rend la situation difficile à évaluer : les conséquences les plus lourdes pourraient n’apparaître que plusieurs mois après les coupures.

    La Tunisie se retrouve ainsi face à une addition à plusieurs étages. Les ménages paient leurs factures, les entreprises tentent de rattraper leur production, les commerçants absorbent leurs pertes et les investisseurs réévaluent les risques. À cela s’ajoute une question qui demeure sans réponse claire : que fait-on pour éviter que le même scénario ne se reproduise ?

    Car l’électricité n’est pas un luxe dont on pourrait suspendre la fourniture au gré des difficultés. C’est l’un des fondements de l’activité économique moderne. La fiabilité du réseau, la transparence de la communication et la capacité à anticiper les tensions énergétiques conditionnent aussi bien le quotidien des familles que les perspectives de développement du pays.

    Les délestages de l’été 2026 ont peut-être pris fin, mais leur facture, elle, continue de s’écrire. Et les montants les plus difficiles à supporter ne seront pas nécessairement ceux qui figurent sur les prochaines factures de la Steg.

    Marouen Achouri

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