On a des formules qui finissent par devenir des rendez-vous, des refrains que l’on connaît si bien qu’on pourrait presque les réciter avant même que celui qui les prononce n’ait terminé sa phrase. En Tunisie, le discours présidentiel a ses classiques, ses mots fétiches et ses passages obligés, avec cette promesse inlassablement renouvelée que le travail se poursuit sans interruption, que la volonté est intacte et que rien ne saurait détourner le pays de la voie qu’il s’est choisie. À force de revenir, la formule finit par susciter le tournis et une question qui n’a rien d’accessoire. Si le travail ne s’arrête jamais, pourquoi avons-nous si souvent le sentiment que les mêmes problèmes, eux, ne prennent jamais leur retraite ?
Le 8 octobre, recevant le président de l’Assemblée des représentants du peuple, Brahim Bouderbala, et celui du Conseil national des régions et des districts, Imed Derbali, Kaïs Saïed a de nouveau assuré que le travail se poursuivait sans interruption pour répondre aux attentes des Tunisiens. Il a également évoqué ces obstacles, naturels ou « provoqués », que la volonté de les surmonter finirait, selon lui, par dépasser.
Rien de véritablement nouveau dans cette partition désormais familière, où la détermination du pouvoir est toujours réaffirmée avec la même solennité, tandis que les difficultés semblent trouver leur origine ailleurs, dans ces forces qui entravent, ces parties qui complotent et ces acteurs qui, d’une manière ou d’une autre, empêchent la marche de l’Histoire de suivre son cours.
Le refrain présidentiel et ses éternels obstacles
Il faut reconnaître à cette mécanique une certaine constance. Le travail continue, la volonté ne faiblit pas, la révolution/la guerre de libération poursuit sa route, mais les obstacles, eux, sont toujours là, comme s’ils avaient reçu pour mission de ne jamais laisser le pouvoir savourer les fruits de ses efforts. À croire que le pays est engagé dans une course d’endurance où l’exécutif court sans relâche, tandis que des adversaires invisibles s’emploient à déplacer la ligne d’arrivée. L’obstacle devient une explication si commode qu’il finit par occuper presque toute la place laissée au bilan.
A quoi mesure-t-on le travail qui se poursuit sans interruption ? Aux réunions qui s’enchaînent, aux déclarations qui se succèdent, aux instructions données et aux engagements réaffirmés ? Ou aux résultats que les citoyens peuvent constater, aux délais qui sont respectés, aux services publics qui fonctionnent et aux difficultés qui cessent, enfin, de faire partie du décor quotidien ? L’activité d’un pouvoir ne se confond pas nécessairement avec son efficacité, pas plus que la répétition d’une promesse ne constitue la preuve de sa réalisation. On peut travailler beaucoup, communiquer davantage encore et multiplier les réunions de suivi sans que cela dispense de répondre à la question la plus élémentaire. Qu’est-ce qui a concrètement changé ?
Le chômage, le pouvoir d’achat, les difficultés des services publics ou les lenteurs administratives ne se règlent pas par la seule invocation d’une volonté politique, aussi déterminée soit-elle. Ils exigent des décisions, des moyens, des échéances, des responsables identifiables et, surtout, une évaluation qui permette de distinguer ce qui a avancé de ce qui piétine.
Dans un discours où la volonté est constamment présentée comme plus forte que les obstacles, l’échec risque de devenir une anomalie dont la responsabilité incombe toujours à quelqu’un d’autre. Le passé, les pratiques héritées, les lobbies, les corrompus, les saboteurs… les coupables potentiels ne manquent pas. Encore faut-il établir les faits, désigner précisément les responsabilités et démontrer en quoi leur mise en cause permet de résoudre les problèmes dénoncés.
La reddition des comptes, une exigence à sens unique ?
C’est ainsi que le discours présidentiel rencontre sa propre exigence de reddition des comptes. Le 8 octobre encore, Kaïs Saïed a rappelé que personne ne devait bénéficier d’une immunité ou d’une exception et que chaque responsable devait être à l’écoute des préoccupations des citoyens, partager leurs difficultés et œuvrer à en éliminer les causes. Le principe est difficilement contestable. Dans une République, nul ne devrait être dispensé de répondre de ses actes. Mais cette exigence ne saurait se limiter à la recherche des fautes commises par ceux qui ont précédé, à la dénonciation des adversaires ou à la promesse de sanctions contre ceux qui auraient entravé l’action publique. Elle suppose aussi que les résultats de l’action menée soient examinés, que les engagements puissent être confrontés aux faits et que les citoyens aient les moyens de comprendre ce qui a été accompli, ce qui ne l’a pas été et pourquoi.
La reddition des comptes ne peut donc être une affaire à sens unique. Elle ne consiste pas davantage à désigner, à chaque difficulté, un responsable suffisamment commode pour que le débat puisse reprendre son cours sans que les résultats ne soient sérieusement interrogés.
Si des blocages existent, qu’ils soient identifiés, documentés et traités. Mais si les mêmes difficultés persistent malgré les discours, les instructions et les promesses, il devient tout aussi légitime de demander des comptes à ceux qui dirigent l’action publique, parce que gouverner implique précisément de répondre de ce que l’on entreprend, de ce que l’on obtient et de ce qui demeure en panne.
Des discours aux résultats, le grand écart
À force d’entendre que le travail se poursuit sans interruption, le citoyen pourrait finir par se demander si cette continuité ne concerne pas davantage le discours que les résultats, et si la véritable permanence de l’action publique ne réside pas dans cette succession de déclarations où la volonté reste intacte, les obstacles se renouvellent et les explications se ressemblent.
Il ne demande pourtant pas nécessairement des miracles ni la disparition instantanée de difficultés accumulées depuis des décennies. Il demande que l’on distingue les efforts des résultats, les responsabilités établies des accusations générales, et les promesses des réalisations. En somme, il aimerait pouvoir mesurer le chemin parcouru sans avoir besoin de se fier uniquement à ceux qui lui assurent qu’ils avancent.
Le travail se poursuit donc sans interruption, nous dit-on. Mais depuis le temps, les résultats ne suivent pas le même rythme. A la longue, les discours ne sauraient tenir lieu de bilan, et les citoyens ne peuvent pas être éternellement priés de patienter au nom d’une « pensée révolutionnaire » portée par une « période historique » dont on leur promet, chaque fois, que le meilleur reste à venir.











6 commentaires
Mohamed Mabrouk
Mr le president a ete induit en erreur au sujet des causes des difficultés economiques de la Tunisie par le rapport de la banque mondiale de fin 2010, coincidant avec les fuites organisées de wikileaks.
Le stratagème etait basé sur la mise en cause d’investisseurs et d’un freinage de l’investissement afin de liberer de la main d’oeuvre pour des missions au moyen-orient.
Etant de formation litteraire, Mr le president ne dispose pas du bagage technique pour decoder ces messages emis a dessein par ces agences atlantistes.
Par consequent, cette constance que vous decrivez, dans le chemin suivi par le pays, ne pourra en aucun cas porter les fruits attendus. Ce n’etait pas le but.
Aujourd’hui, les objectifs atlantistes sont atteints. Le succés est total. Rappelez vous comment l’organe central des atlantistes, le congres americain, s’est levé pour applaudir le demarrage réussi du stratageme.
Desormais il n’y a plus lieu de suivre ce chemin. Ce n’est plus utile, ni pour eux ni pour nous.
Esperon que le constat criant de la debacle économique que nous vivons finira par convaincre Mr le president de quitter ce chemin generateur d’endettement, de fragilité et d’emigration des forces vives de notre pays.
Hannibal
C’est quoi un atlantiste ? 😂
قالوا لها ايش بيك قالت مسحوره
Mohamed Mabrouk
Demandez a google pour une explication detaillée. Le tournant resolument atlantiste de la Tunisie a commencé en 2011 avec la mise a la disposition de l’otan du territoire sud, des ports et aeroports pour les bandes armées actives dans la destabilisation de la Libye. Cette integration (sans porter de jugement sur son bien-fondé) a ete facilitée par la fin de la competition traditionnelle entre l’armée française et l’armée americaine pour le controle de la Tunisie, fin scellée par la decision de Sarkozy de mettre l’armée française sous commandement otan en 2009, juste avant le demarrage des operations en afrique du nord
Mohamed Mabrouk
Permettez moi de préciser en quoi le stratagème atlantiste a été un succès total:
le président bachar el assad a été détroné. le projet chinois de la route de la soie unissant le moyen-orient a été stoppé net. l’exemple de ce que peut faire la puissance destructrice de l’otan a gaza, en partenariat avec israel, en totale impunité et impuissance de l’ONU à faire respecter le droit international, a fait, à raison, s’agenouiller les gouvernants arabes devant les atlantistes par peur que cette brutalité ne s’abatte sur eux sans que ne branchent les autres puissances. rappelez-vous trump en voyage d’inspection en arabie, quand le opérations de massacre touchaient à leur fin, intimant l’ordre à ben salmane « johnny get up » auquel ce dernier s’est empressé, devant l’assistance et les caméras, d’obtempérer. rappelez-vous aussi, pour vous convaincre de la nature atlantiste du projet, comment tout appel public à la paix dans les pays atlantistes était considéré comme un acte de terrorisme. en outre, bien que la propagande atlantiste affirme le contraire, les capacités militaires de l’iran ont été en majorité détruites. la prétendue resistance de l’iran ne leur sert qu’à maintenir une situation d’insecurité régionale qui leur garantit un rôle de puissance protectrice dans la région, et des ventes d’armes. au passage remarquez que cette propagande sert aussi le regime iranien qui continue de se présenter comme héros de la resistance contre les sionistes. seuls les gens modestes de ces regions, civils ou militaires, continuent de servir de servir de chair à canon. mais ça, ça ne compte pas dans la stratégie atlantiste, ni meme dans les propagandes populistes dans le monde musulman, tres éloigné de la recommandation islamique « la destruction de la kaaba est moins grave que tuer un croyant »
Fares
Un gramophone qui coûte aux contribuables 30000 dinars tunisiens par mois et beaucoup plus en frais de « services ».
Hannibal
« Il faut reconnaître à cette mécanique une certaine constance.*
C’est un radotage avec une constance certaine.
Répéter les mêmes choses sans preuve et surtout sans montrer les actions curatives (emprisonner ceux qui critiquent ou dénoncent pour le bien commun n’est pas une action curative) c’est de la poudre aux yeux.