Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Menzel Bouzelfa : les habitants réclament des comptes sur l’usine de mouches soldats noires

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Nadya Jennene

    Les habitants de Menzel Bouzelfa ont manifesté de nouveau, dans la matinée du samedi 10 octobre 2026, pour protester contre l’implantation d’une usine d’élevage de mouches soldats noires, dont ils redoutent les répercussions sur leur environnement et leur santé. Dans une intervention consacrée à ce dossier, le président du conseil du deuxième district, Anis Khalfaoui, a mis en cause l’insuffisance des mécanismes de contrôle des installations industrielles de ce type, tout en réclamant la communication des autorisations délivrées à l’exploitant et des études environnementales afférentes au projet.

    Au-delà de la contestation locale, le responsable a soulevé une question de fond : celle de la capacité des autorités à encadrer une activité industrielle dont les incidences potentielles sur l’air, l’eau et les terres agricoles appellent, selon lui, une surveillance rigoureuse. Il s’est appuyé notamment sur l’expérience française en matière de réglementation de l’élevage d’insectes, ainsi que sur des observations effectuées à proximité d’une installation similaire.

    Pour étayer ses réserves, Anis Khalfaoui est remonté aux origines de cette activité et a évoqué une installation implantée en France, qui selon ses dires, a cessé ses activités en 2025 après avoir fait l’objet de procédures judiciaires liées à des dommages environnementaux et sanitaires. Il a invoqué, à cet égard, la rigueur du droit européen en matière de protection de l’environnement, de préservation des ressources hydriques et de santé publique.

    Pour le responsable, cette comparaison met en évidence la nécessité de renforcer l’encadrement juridique et les mécanismes de contrôle en Tunisie. Il a noté que l’octroi d’une autorisation d’exploitation ne saurait suffire à garantir l’innocuité d’une activité industrielle, en l’absence d’un suivi effectif de ses incidences sur le milieu environnant.

    Anis Khalfaoui a ajouté s’être rendu lui-même aux abords de l’usine afin de vérifier les plaintes exprimées par les riverains. Il a expliqué avoir choisi de s’y déplacer en fin de journée, après avoir entendu des témoignages faisant état de nuisances particulièrement perceptibles durant la nuit.

    Selon son récit, l’expérience a dépassé le cadre des désagréments olfactifs évoqués par les habitants. Il a affirmé avoir ressenti une irritation oculaire et une gêne respiratoire après une trentaine de minutes sur place. Il a ajouté avoir continué à éprouver un inconfort jusqu’au lendemain matin.

    Le responsable a rapporté également que des odeurs désagréables seraient perceptibles jusque dans les habitations avoisinantes, notamment à proximité des poubelles. Il a avancé l’hypothèse d’émanations liées à l’activité industrielle, sans toutefois présenter, dans son intervention, de résultats d’analyses atmosphériques permettant d’en établir précisément la nature, la concentration ou l’origine.

    Il a avancé néanmoins que ses observations personnelles justifient, à ses yeux, l’intervention des services compétents. Il a interpelé ainsi les structures chargées du contrôle environnemental et sanitaire, auxquelles il a demandé de procéder à des vérifications indépendantes, notamment pour déterminer si l’air ambiant contient de l’ammoniac. 

    Les inquiétudes exprimées par Anis Khalfaoui concernent également les ressources hydriques et les activités agricoles de la région. Il a évoqué le cas d’une pépinière située à proximité d’une installation industrielle similaire, dont le propriétaire lui avait signalé un ralentissement de la croissance des végétaux au fil des années.

    L’élu a avancé s’être rendu sur place et avoir examiné les installations ainsi qu’un puits utilisé par le propriétaire. D’après les informations dont il dispose des prélèvements ont été soumis à des analyses et les conclusions ont conduit à déclarer l’eau impropre à plusieurs usages,  en raison de la présence de bactéries. 

    Le président du conseil du deuxième district a par ailleurs exprimé ses préoccupations des conséquences potentielles sur les nappes phréatiques et les sols, surtout que des terres environnantes avaient subi des dégradations. Il a rappelé que le cap Bon constituait un bassin agricole majeur, où les cultures irriguées et les productions maraîchères occupent une place importante dans l’économie régionale.

    À ses yeux, les éventuelles atteintes aux ressources hydriques ne sauraient être considérées comme un problème circonscrit au voisinage immédiat de l’usine. Elles pourraient, si elles étaient établies, concerner un territoire plus vaste, caractérisé par l’intensité de ses activités agricoles et sa dépendance à l’égard de ressources en eau de qualité.

    Au-delà des éventuelles nuisances, Anis Khalfaoui a mis en cause les conditions dans lesquelles les installations de ce type obtiennent leurs autorisations et font l’objet d’un suivi administratif.

    Il a noté que le démarrage d’une première installation à Grombalia, dans le gouvernorat de Nabeul datait de 2019. Selon lui, cette unité avait bénéficié d’une période d’activité suffisamment longue pour réaliser des bénéfices importants, alors même que les mécanismes de surveillance qu’il estime nécessaires n’ont pas été mis en œuvre de manière satisfaisante.

    Il s’est interrogé dès lors sur la possibilité qu’un exploitant déjà présent dans la région puisse obtenir de nouvelles autorisations pour implanter une autre unité à Menzel Bouzelfa, sans que les éventuelles nuisances associées à son activité antérieure aient été pleinement évaluées.

    Il a appelé les autorités à rendre publiques les pièces permettant d’apprécier la conformité réglementaire du projet, notamment le cahier des charges, les autorisations administratives et les éventuelles études d’impact environnemental ainsi que les modalités de contrôle de l’installation. 

    Sur ce point, Anis Khalfaoui a indiqué que des membres de la société civile avaient entrepris des démarches administratives afin d’obtenir les documents relatifs au projet. Une demande a été adressée au gouvernorat de Nabeul le 25 septembre 2026, mais aucune réponse n’a été délivrée au moment de son intervention.

    Il a précisé que le conseil régional avait également engagé des démarches auprès des autorités compétentes afin d’accéder au dossier et d’examiner les autorisations accordées. Il a affirmé, en outre, avoir appris le matin même qu’une correspondance émanant de la présidence du gouvernement aurait demandé la transmission de l’ensemble des pièces relatives à l’installation.

    La contestation des habitants de Menzel Bouzelfa s’inscrit dans un mouvement de mobilisation engagé depuis plusieurs semaines. Le 5 octobre, Bayrem Hamada, membre du conseil local de Menzel Bouzelfa, avait précisé que les manifestants ne s’opposaient pas à l’investissement privé en tant que tel, mais réclamaient des garanties concernant la santé publique et la préservation de leur environnement. Il avait indiqué que l’usine avait obtenu les autorisations nécessaires et fait l’objet de contrôles, tout en soulignant sa proximité avec le centre-ville, situé à environ un kilomètre selon ses déclarations.

    L’élevage de la mouche soldat noire (Hermetia illucens) permet de valoriser des matières organiques en les transformant en biomasse protéinée destinée notamment à l’alimentation animale. Il génère également de l’huile et du frass, un résidu susceptible d’être utilisé comme fertilisant agricole. Toutefois, les bénéfices environnementaux de ce procédé dépendent étroitement des conditions d’exploitation.

    La nature des substrats utilisés, la consommation d’eau et d’énergie, la gestion des effluents, les émissions atmosphériques et le traitement des résidus constituent autant de paramètres déterminants. Le frass lui-même nécessite un encadrement adapté, sa composition et ses effets sur les sols variant selon les matières employées et les conditions de production.

    Dans une région agricole réputée pour ses agrumes et ses cultures maraîchères, les habitants attendent donc des réponses précises sur les incidences potentielles de l’installation. La publication des études environnementales, la transparence sur les matières utilisées et la réalisation d’analyses indépendantes apparaissent essentielles pour objectiver les risques et déterminer les garanties nécessaires à la protection des riverains et des terres agricoles.

    N.J

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *