Tables, chaises, parasols, banquettes et parfois même gazon synthétique… Les terrasses des cafés et restaurants gagnent du terrain, grignotant les trottoirs et débordant parfois sur les portions de chaussée réservées au stationnement. Une situation qui exaspère les citoyens, contraints de se faufiler entre les installations, de marcher au milieu des voitures ou de chercher désespérément une place pour se garer. Si certaines de ces occupations sont légalement autorisées, leur multiplication soulève une question : jusqu’où peut-on laisser les commerces s’approprier l’espace public ?
Un café ouvre, quelques tables apparaissent sur le trottoir. Puis viennent les chaises, les parasols, les jardinières, les barrières et parfois même une terrasse entière, soigneusement aménagée avec du gazon synthétique. En quelques mètres, l’espace public prend des allures de salon privé. Le décor est agréable, les clients sont confortablement installés, mais les passants, eux, doivent se débrouiller pour circuler.
Le phénomène n’a rien de nouveau, mais il prend des proportions particulièrement agaçantes dans certaines artères où cafés et restaurants se succèdent. Les terrasses s’étendent, occupent une bonne partie du trottoir et empiètent parfois sur les espaces habituellement réservés au stationnement. Résultat : les piétons doivent slalomer entre les obstacles, tandis que les automobilistes voient disparaître des places déjà difficiles à trouver.
Sur les réseaux sociaux, les photographies de ces installations suscitent régulièrement des réactions indignées. Certains internautes dénoncent l’accaparement de l’espace public, d’autres s’interrogent sur les autorisations accordées et les contrôles effectués. Une même question revient : à qui appartient finalement cet espace que chacun devrait pouvoir utiliser ?
Des places de stationnement transformées en terrasses
Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement les trottoirs. Dans certaines rues commerçantes, des terrasses s’étendent directement sur des portions de chaussée habituellement réservées au stationnement des véhicules. Des espaces où les automobilistes pouvaient auparavant se garer se retrouvent ainsi occupés par des tables, des chaises et des aménagements parfois imposants.
Une situation qui suscite d’autant plus d’agacement que ces rues concentrent souvent de nombreux commerces. Où les clients sont-ils censés stationner pour faire leurs achats lorsque les places disponibles se raréfient au profit des terrasses ? Et pourquoi un établissement pourrait-il bénéficier d’un espace qui servait jusque-là à l’ensemble des usagers de la rue ?
Certains citoyens contestent d’ailleurs jusqu’à la légitimité des municipalités à mettre ces emplacements à la disposition d’exploitants privés. À leurs yeux, les portions de chaussée destinées au stationnement devraient conserver leur vocation première, plutôt que d’être transformées en extensions commerciales.
Sur le plan juridique, la question mérite toutefois d’être nuancée. Le Code de la fiscalité locale prévoit expressément, dans son article 85, une redevance pour l’occupation temporaire de la voie publique par les cafetiers et restaurateurs. Une telle occupation n’est donc pas automatiquement illégale. Encore faut-il qu’elle soit dûment autorisée, qu’elle respecte les conditions imposées et qu’elle soit compatible avec les règles de circulation et de sécurité.
Reste une interrogation de fond : même lorsqu’elle est légalement possible, est-il judicieux d’autoriser la disparition de places de stationnement dans des rues où se garer relève déjà du casse-tête ?
L’agacement va parfois jusqu’au refus de consommer. Un citoyen rencontré confiait ainsi qu’il ne fréquenterait pas un établissement dont la terrasse accapare abusivement l’espace public, même si l’enseigne lui paraît intéressante. Une question de principe, expliquait-il, estimant qu’un commerçant qui s’approprie ainsi un espace destiné à tous ne mérite pas qu’il lui accorde sa clientèle.

Des terrasses autorisées, mais à quel prix ?
Il faut toutefois distinguer les installations anarchiques des occupations autorisées. Les cafés et restaurants peuvent, sous certaines conditions, obtenir auprès des municipalités une autorisation d’occupation temporaire du domaine public, moyennant le paiement d’une redevance.
Autrement dit, une terrasse installée sur un trottoir ou sur une portion de la voie publique n’est pas nécessairement illégale. Mais cette autorisation ne constitue pas un droit illimité à étendre tables et chaises au gré des besoins de l’établissement. Elle doit respecter les conditions et les limites fixées par les autorités compétentes.
C’est précisément là que le problème se pose. Même lorsqu’une terrasse est autorisée, son emprise peut devenir gênante si elle réduit considérablement le passage. La situation est encore plus compliquée pour les personnes âgées, les parents avec poussette ou les personnes à mobilité réduite, pour lesquelles contourner une installation peut relever du parcours du combattant.
L’espace public, censé être partagé, devient alors un terrain de concurrence entre les différents usagers. Et la légalité d’une installation ne suffit pas toujours à apaiser le sentiment de dépossession éprouvé par les riverains.
Une occupation qui rapporte 33 millions de dinars aux municipalités
Cette exploitation commerciale du domaine public représente également une source de revenus pour les municipalités. Ahmed Guidara, expert en finances publiques et en gouvernance locale, s’est notamment intéressé aux redevances perçues en contrepartie de l’occupation temporaire des espaces publics.
Il a expliqué que les cafés et autres commerces utilisant les trottoirs ou certaines portions du domaine public sont tenus de s’acquitter d’une redevance auprès des municipalités.
Selon les chiffres qu’il a avancés sur Express FM, cette redevance n’a rapporté que 33 millions de dinars en 2025 à l’échelle nationale, un montant qu’il a jugé particulièrement faible au regard du potentiel existant. Ce chiffre concerne l’occupation du domaine public dans son ensemble et non exclusivement les terrasses des cafés et restaurants.
L’expert a notamment pointé les difficultés rencontrées par les municipalités pour recenser les occupations et assurer le recouvrement des sommes dues, en raison, entre autres, du manque de ressources humaines. Il a également évoqué certaines installations commerciales de grande taille qui ne respectent pas toujours les exigences de sécurité routière.
Un constat qui soulève une double interrogation : les municipalités parviennent-elles à percevoir les redevances correspondant aux espaces réellement exploités ? Et surtout, les autorisations délivrées garantissent-elles toujours le respect des règles de circulation et de sécurité ?

Des opérations de démolition, mais des occupations qui persistent
Les autorités municipales ne restent toutefois pas inactives face aux dépassements. À Tunis notamment, des campagnes sont régulièrement organisées pour libérer les trottoirs et les espaces publics illégalement occupés.
Ces interventions se traduisent par le démantèlement de terrasses anarchiques, la démolition de certaines installations non autorisées et la saisie de tables, chaises et autres équipements appartenant à des cafés et commerces.
Ces opérations, parfois spectaculaires, permettent de récupérer des espaces accaparés illégalement. Mais elles soulèvent aussi la question de la continuité des contrôles. Car malgré les interventions municipales, les occupations abusives persistent dans plusieurs quartiers.
Le problème ne se limite d’ailleurs pas aux installations totalement illégales. Il concerne également le respect des superficies autorisées et la nécessité de préserver un passage suffisant pour les piétons, sans négliger les besoins de stationnement dans les rues commerçantes.
Quand marcher devient un risque
Au-delà des désagréments quotidiens, cette occupation des trottoirs soulève une véritable question de sécurité routière.
Samia Messaoud, cheffe du service de communication routière à l’Observatoire national de la sécurité routière, avait dénoncé, en avril dernier, l’accaparement des trottoirs par les cafés, les commerces et diverses installations informelles.
Elle avait notamment déploré que certains commerçants s’approprient le trottoir situé devant leur établissement comme s’il faisait partie intégrante de leur local. Une situation qui contraint les piétons à descendre sur la chaussée, au milieu de la circulation automobile.
Les chiffres communiqués à cette date donnaient la mesure de leur vulnérabilité. Depuis le début de l’année, 387 accidents impliquant des piétons avaient été recensés, faisant 89 morts et 385 blessés. Si ces accidents ne pouvaient être directement attribués à l’occupation des trottoirs, ils rappelaient les dangers auxquels sont exposés les usagers les plus fragiles de la route.
La responsable avait également rappelé l’existence d’une réglementation encadrant l’occupation des trottoirs depuis 2007, prévoyant notamment des sanctions financières allant de cent à deux mille dinars, ainsi que la possibilité de saisir les équipements installés illégalement.
À qui appartient finalement l’espace public ?
Le problème dépasse donc largement la simple présence de quelques tables devant un café. Il pose la question de la gestion de l’espace public, du contrôle des autorisations délivrées et des priorités retenues dans l’aménagement des rues.
Car si les municipalités peuvent tirer des recettes de l’occupation temporaire du domaine public, elles doivent aussi veiller à ce que cette exploitation commerciale ne se fasse pas au détriment des autres usagers. Une terrasse autorisée doit rester compatible avec la circulation des piétons, et les limites fixées doivent être respectées.
Il ne s’agit évidemment pas de supprimer les terrasses, qui participent à l’animation des quartiers et à l’activité économique. Mais entre quelques tables disposées devant un établissement et une installation qui transforme une portion entière de trottoir ou plusieurs emplacements de stationnement en espace commercial, la différence est considérable.
Le plus paradoxal reste que les citoyens finissent parfois par considérer comme normal de contourner une terrasse en marchant sur la chaussée, alors que c’est précisément le trottoir qui devrait leur garantir un espace sécurisé. Quant aux automobilistes, ils doivent parfois tourner longuement pour trouver une place dans des rues où les commerces ont pourtant besoin de leur clientèle.
Les cafés ont besoin de terrasses, les automobilistes de stationnements et les piétons de trottoirs. Reste à faire respecter un partage équitable de l’espace public. Car à force de laisser les terrasses gagner du terrain, ce sont finalement les autres usagers qui perdent leur place.
Myriam Ben Zineb










