Il y a des ruptures qui se règlent en privé, d’autres qui explosent sur les réseaux et finissent devant la justice. Le Parti destourien libre (PDL) semble avoir trouvé une voie bien à lui pour régler ses comptes : les lettres publiques, les accusations de trahison et les mises en garde, le tout sur fond de bataille pour le contrôle du parti. La fidélité, elle, est invoquée par tout le monde. Reste à savoir à qui et à quoi l’on est fidèle.
Alors que la scène politique tunisienne est plus que jamais désertée, vidée de sa substance, ceux qui y restent, ou prétendent y rester, offrent un spectacle qui fait vaciller la foi la plus solide en un soupçon de démocratie et de pluralisme politique. Non que le PDL y ait jamais été particulièrement attaché.
Le 9 octobre 2026, Abir Moussi a publiquement écarté Karim Krifa de son comité de défense, l’accusant de lui nuire. Trois jours plus tard, l’avocat rétorque qu’il ne se laisserait pas entraîner dans un échange d’accusations et a promis que certains éléments seraient présentés devant la justice.
Pourtant, des échanges d’accusations, il y en a eu. Et à foison. Les réseaux sociaux ont pris le relais et fait ce qu’ils savent faire de mieux. Chacun y allait de sa version, racontait sa propre histoire et cherchait à montrer qu’il était le plus loyal, le plus digne de confiance, tout en promettant des révélations qui feraient la lumière sur ce désaccord.
« Ni toi ni les autres ne pourrez supporter les éléments qui seront présentés à la justice », menace Krifa.
On n’en saura pas plus pour l’instant, mais cela suffit à donner le ton. Au fond, qu’importent les faits : il s’agit avant tout de prouver qui porte le mieux « l’intérêt supérieur » de ce qui reste du parti.
Le PDL, présenté comme l’un des derniers remparts d’une scène politique complètement nue, se met à nu lui aussi et le spectacle n’est pas des plus réjouissants.
Aux côtés de Karim Krifa, Samira Saïhi, elle aussi membre du bureau politique, serait à l’origine de la requête ayant conduit à la suspension du congrès. Le « Congrès de la fidélité » : le nom veut tout dire. Elle défend sa démarche en invoquant « une tentative de protéger le parti et ses règles internes ». Des règles que le parti peine à expliquer, et plus encore à appliquer.
Le conflit ne se limite donc plus à une rupture entre une dirigeante et son avocat. Il met en scène des conceptions concurrentes de la fidélité et de la légitimité. Pour chacun, l’autre est un traître, un déloyal qu’il faut écarter.
Quand le désaccord devient une trahison
Si l’offensive se joue clairement entre Abir Moussi et son ancien avocat, désormais adversaire, le suspense reste entier. La justice, elle, est appelée à trancher ce qui, pour l’heure, se joue aussi à coups de publications sur les réseaux sociaux.
Chacun expose sa version, conteste celle de l’autre et semble convaincu que la vérité lui appartient. Il en va de même pour les deux camps qui s’affrontent. Beaucoup de certitudes, souvent, bien trop souvent, reposent sur des considérations purement subjectives. La personne d’Abir Moussi et la place indétrônable qu’elle occupe au sein du parti n’y sont pas pour rien. Depuis son arrestation et au regard du caractère clairement politique des accusations formulées contre elle, Abir Moussi relève presque du sacré pour certains de ses soutiens. Nombre d’entre eux.
Concrètement, et dans une dimension plus prosaïque, le sujet de la discorde réside dans le fonctionnement interne du PDL et dans une supposée « tentative de le contourner ». Quel est donc ce fond que les invectives ne suffiraient pas à faire disparaître ?
Le déballage commence, petit à petit. Les accusations sont nombreuses : utilisation de cachets à des fins jugées irrégulières dans des documents relatifs aux congrès locaux et régionaux, manipulations matérielles et procédurales concernant les cartes d’adhésion de 2023, ou encore reproches adressés au parti pour sa politique d’« ouverture jusqu’à la prosternation ».
En somme, le parti ressemble à n’importe quel autre, avec ses luttes intestines, ses défaillances et ses guerres de pouvoir. Mais, ce qui rend le PDL si particulier, c’est qu’il s’est toujours articulé autour de la seule personne d’Abir Moussi. Aujourd’hui, ce parti, construit autour de cette figure, se retrouve dos au mur : sa présidente, également candidate à sa succession, est emprisonnée et tous les recours dans ses affaires ont été rejetés par la Cour de cassation.
Des règles collectives à l’épreuve de la loyauté
Les statuts existent précisément pour éviter qu’une organisation ne dépende exclusivement de la volonté de ses dirigeants, de leurs interprétations ou des rapports de force du moment. Mais leur lecture, aujourd’hui, dépasse toute considération technique. Elle touche à une question de loyauté, longtemps érigée en principe de fonctionnement au sein de ce parti. Une loyauté héritée d’une culture politique où le chef incarne à lui seul l’organisation, où sa personne se confond avec son intérêt supérieur et où toute remise en cause de son autorité est perçue comme une menace pour l’ensemble. Une conception du pouvoir qui accorde davantage de crédit à la figure du dirigeant qu’aux règles collectives et aux principes démocratiques censés régir la vie d’un parti.
Le problème, aujourd’hui, c’est que cette loyauté se heurte à une longue période d’emprisonnement durant laquelle le parti se retrouve sans sa dirigeante, donc sans boussole, et livré à lui-même.
Dans cette affaire, le vocabulaire n’est pas anodin. Parler de « putschistes », de « traîtres », d’« imposteurs » d’un côté, et de « véritables » défenseurs du parti de l’autre, ne relève pas simplement de l’emphase politique. Ces mots distribuent les rôles, désignent des ennemis et rendent parfois impossible toute discussion sur les faits. Contester une décision devient un aveu de trahison, invoquer des règles revient à comploter et réclamer des explications oblige à prouver sa loyauté.
Si la fidélité au PDL se mesure à la défense de son identité, de son indépendance et de ses règles, encore faut-il s’accorder sur ce que cela signifie concrètement.
La suspension judiciaire du congrès, le 2 octobre, a donné une dimension nouvelle aux tensions internes du PDL. Elle n’a pas fait disparaître les divergences sur les règles du parti, les conditions de désignation de ses responsables ou l’avenir de sa direction. Elle les a rendues plus visibles. La rupture entre Abir Moussi et Karim Krifa, anciens partenaires devenus adversaires, les a en outre entraînées sur un terrain où les attaques personnelles risquent de prendre le pas sur les questions de fond.
Le fond, aujourd’hui, est de savoir si le PDL sortira de cette crise, s’il survivra à l’incarcération de sa dirigeante et figure de proue, et s’il se relèvera de ces escarmouches qui, pour l’instant, semblent surtout relever de querelles personnelles. Le tout dans un contexte où la concurrence se fait affreusement rare sur la scène nationale…









