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La rue a parlé, le pouvoir n’a toujours rien compris

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Par Synda Tajine

    Des milliers de personnes ont défilé samedi 17 octobre à Tunis. Cela faisait longtemps qu’un vent de liberté aussi fort n’avait pas soufflé sur le pays. Les slogans emblématiques de la contestation populaire ont été repris à pleins poumons par une foule chauffée à blanc. « On nous a affamés, puis jetés en prison. » Il n’en fallait pas davantage pour descendre massivement dans la rue et crier sa colère et son exaspération.

    Pareille mobilisation est devenue rare dans le pays ces dernières années. Des manifestations ont été organisées, mais peu ont réellement réussi à réunir les masses. On en retiendra quelques-unes, dont l’incomparable marée humaine de Gabès, en octobre 2025, qui avait rassemblé des milliers de Tunisiens étouffés et essoufflés, venus réclamer le démantèlement des unités polluantes du complexe chimique de Chott Essalem.

    Les revendications de samedi ne sont pas si éloignées de celles exprimées à Gabès. Les Tunisiens suffoquent et réclament, en tête de liste, la liberté et une vie digne. Ce ne sont pas des slogans de circonstance : ce sont les mêmes exigences, formulées depuis des années par des corps sociaux qui n’ont jamais été entendus, ni même reconnus, par le pouvoir.

    Le refrain de la minimisation

    Si les revendications sont légitimes, les tentatives des pro-régime pour minimiser la portée de cette mobilisation deviennent de plus en plus ridicules. Des « oui, mais », des images filmées à différents moments de la manifestation : tout est bon pour expliquer que, oui, la vie est dure, mais qu’il n’y a pas de quoi sortir crier sa colère.

    Tous ceux qui réclament une vie moins chère, des conditions dignes, un environnement plus sain ou des libertés minimales auraient forcément un agenda caché. Ils seraient mandatés, financés, manipulés par des tiers, des étrangers, des puissances obscures, et voudraient tout sauf le bien du pays.

    La démonstration a le mérite de la cohérence : si la contestation est toujours l’œuvre d’un autre, alors le mécontentement n’a jamais d’auteur légitime.

    Les initiateurs de la marche du 17 octobre ont été accusés par les proches du régime de chercher à « déstabiliser le pays » et d’agir « sous l’influence de parties étrangères ». Ils ont dénoncé une prétendue « instrumentalisation des revendications sociales et professionnelles à des fins politiques ». Les ficelles sont désormais trop grosses, et les arguments pour faire taire les voix contestataires se font de plus en plus difficiles à assumer.

    Une rue qui appartient à tous les Tunisiens

    Une idée s’est dégagée de cette manifestation : la Tunisie appartient aux Tunisiens, à tous les Tunisiens, et la rue appartient au peuple, peu importe le bord auquel il appartient. Des organisations en désaccord sur tant de sujets ont réussi à se retrouver le temps d’une journée, le temps d’un mouvement, pour dire que, malgré leurs différends, elles veulent toutes la même chose : que la Tunisie appartienne à chacun d’entre nous.

    C’est précisément cette idée que les aficionados du régime ont tenté de mettre à terre, de balayer. Il fallait faire croire que « ces gens-là » ne représentent pas le pays et sont trop peu nombreux pour prétendre parler en son nom. Un pouvoir qui a besoin de réduire une foule à une minorité avoue surtout sa propre fragilité. Malgré leurs tentatives, la rue leur a prouvé qu’ils avaient tort.

    Reconnaître sans répondre

    Le dernier discours du secrétaire général du Massar du 25-Juillet prétendait résumer l’ambiance des derniers mois. Les Tunisiens étaient tellement habitués à la médiocrité, à la détérioration de leur situation et au vent liberticide que leur léthargie ne laissait présager aucun mouvement de cette ampleur.

    Badr Eddine Gharsellaoui avait reconnu « le bien-fondé des revendications des diplômés chômeurs et des jeunes médecins », tout en accusant ceux qui voulaient les exprimer dans la rue « d’exploiter la détresse des populations les plus démunies et marginalisées pour mobiliser la rue contre le pouvoir ». Autrement dit, ils ont le droit d’être en colère, mais surtout pas celui de l’exprimer.

    Comment reconnaître la légitimité des revendications sociales tout en accusant ceux qui les portent de les instrumentaliser ? En mettant en doute leurs intentions, le pouvoir évite surtout de répondre de sa propre responsabilité dans les problèmes dénoncés. Reconnaître les revendications tout en condamnant ceux qui les expriment, c’est admettre que le problème existe sans jamais avoir à y remédier.

    Des arguments, il n’y en avait point. Le propagandiste zélé Riadh Jerad n’avait, de son côté, pas trouvé mieux qu’une image prise à un moment où la manifestation n’était pas à son comble, pour illustrer ce qui, selon lui, résumait le « poids réel » du rassemblement.

    Il a qualifié la manifestation de rassemblement des « partis, des instances et des associations financés par l’étranger, ainsi que des mouvements défendant l’homosexualité et la déviance sexuelle ». Voilà donc le meilleur argument trouvé pour rabaisser tous ceux qui sont sortis crier leur colère après des mois, voire des années, de détérioration sans précédent de leur pouvoir d’achat et perspectives d’avenir. Quand on ne peut pas répondre à un problème, il est certes plus facile de disqualifier ceux qui le portent.

    En plus d’être marginalisées par un pouvoir qui refuse de s’asseoir à la même table qu’elles, les instances civiles sont aussi dénigrées par ses aficionados, qui veulent faire croire qu’elles n’ont d’autre utilité que de « semer le trouble ».

    En réalité, le trouble, c’est ce que le pouvoir laisse s’installer depuis des années.

    C’est cet amateurisme devenu la norme, contre lequel on essaie de nous faire croire qu’il serait déviant de s’insurger.

    C’est cette absence de vision, ce rafistolage permanent qui font que ceux qui partent ne cherchent même plus à justifier leur départ, tandis que ceux qui restent vivent un parcours du combattant à chaque instant.

    Ce sont toutes ces personnes injustement et arbitrairement emprisonnées, privées de cette liberté que d’autres ont encore la possibilité d’exercer dans la rue.

    Mais on ne peut pas indéfiniment emprisonner les uns, disqualifier les autres et espérer que le silence finisse par s’imposer. Samedi, la rue a rappelé que les Tunisiens avaient encore des raisons de se mettre en mouvement et de crier leur colère face à une situation devant laquelle il est devenu impossible de continuer à se taire…

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