Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a vivement dénoncé, mercredi 28 octobre 2026, la condamnation du journaliste Zied El-Heni à quatre ans de prison dans l’affaire dite des « enregistrements audio fuités ». L’organisation internationale réclame sa libération immédiate et l’annulation du jugement, estimant qu’il a été condamné pour avoir exercé son métier et refusé de révéler ses sources. Une réaction qui intervient alors que le journaliste a annoncé, depuis sa cellule à la prison de la Mornaguia, sa décision de ne pas faire appel.
Dans un communiqué publié au lendemain du verdict, le CPJ qualifie cette condamnation, prononcée sur la base de la législation antiterroriste, de nouvelle atteinte à la liberté de la presse en Tunisie.
« Condamner Zied El-Heni à quatre ans de prison pour terrorisme, simplement pour avoir exercé son métier de journaliste et protégé ses sources, constitue une escalade scandaleuse dans les attaques contre la presse en Tunisie », a déclaré Sara Qudah, directrice régionale du CPJ.
L’organisation appelle les autorités tunisiennes à libérer immédiatement le journaliste, à annuler sa condamnation et à cesser, selon ses termes, d’utiliser les lois antiterroristes et l’appareil judiciaire pour criminaliser le journalisme et intimider les professionnels des médias.
De témoin à accusé dans une affaire d’enregistrements fuités
L’affaire remonte à septembre 2023 et concerne des enregistrements audio attribués à Mondher Ounissi, ancien président par intérim du mouvement Ennahdha.
Selon le CPJ, Zied El-Heni avait initialement été convoqué en qualité de témoin après avoir évoqué ces enregistrements dans son émission radio. Le journaliste avait expliqué avoir contacté les personnes concernées afin d’en vérifier l’authenticité, conformément à sa démarche journalistique.
Les enquêteurs l’avaient alors interrogé sur ses relations avec ses sources, avant que son statut ne soit modifié, le faisant passer de témoin à accusé.
Il a finalement été poursuivi pour quatre chefs d’accusation, notamment la constitution d’une organisation terroriste, la divulgation de secrets au profit d’une organisation terroriste, la non-dénonciation d’une infraction terroriste et des contacts avec des agents d’un État étranger dans le but de porter atteinte aux intérêts nationaux. Il encourait jusqu’à vingt ans de prison.
Mardi 27 octobre, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme du tribunal de première instance de Tunis l’a condamné à quatre ans d’emprisonnement.
Dans cette même affaire, Mondher Ounissi a écopé de neuf ans de prison, tandis que Chahrazed Akecha, Ahmed Gaaloul, Rafik Abdessalem et Maher Zid ont été condamnés à 25 ans d’emprisonnement chacun.
Des interrogations sur les conditions du procès
Le CPJ soulève également des préoccupations concernant le déroulement de l’audience et le respect des droits de la défense.
Selon le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), Zied El-Heni a comparu à distance depuis la prison civile de la Mornaguia, sans être autorisé à se présenter physiquement devant la juridiction.
Son comité de défense avait pourtant demandé sa comparution en présentiel, une requête à laquelle la juridiction n’a pas donné suite.
L’audience a également été perturbée par un incident technique ayant duré plus d’une heure. Après le rétablissement du système, les échanges ont repris, mais le journaliste ne parvenait pas, selon ses avocats, à entendre les plaidoiries et les discussions dans la salle.
Le CPJ, citant le SNJT, affirme par ailleurs que le verdict a été prononcé sans que les avocats aient pu présenter leurs arguments, soulevant des inquiétudes quant aux garanties d’un procès équitable.
Zied El-Heni refuse de faire appel et dénonce un « scandale judiciaire »
Quelques heures avant la publication du communiqué du CPJ, Zied El-Heni avait lui-même réagi à sa condamnation dans un message publié mercredi depuis la prison de la Mornaguia. Le journaliste a annoncé qu’il ne ferait pas appel du jugement, qu’il qualifie de « scandale judiciaire ».
« La presse n’est pas un crime », a-t-il écrit, estimant que les poursuites engagées contre lui constituent des représailles pour son exercice d’un journalisme libre et indépendant et ses prises de position critiques à l’égard du président de la République, Kaïs Saïed.
Il tient personnellement le chef de l’État pour responsable de ce qu’il considère comme un acharnement judiciaire à son encontre.
« Je continuerai à répéter ce qu’a dit l’imam Al-Hussein : “Loin de nous l’humiliation” », a-t-il affirmé, réitérant son attachement à la liberté de la presse.
Zied El-Heni purge déjà une peine d’un an de prison, prononcée sur le fondement de l’article 86 du Code des télécommunications à la suite d’une publication sur les réseaux sociaux en avril dernier. Il fait également l’objet d’une troisième affaire distincte, liée à ses anciennes fonctions au conseil municipal de Carthage.
Cinq journalistes emprisonnés
Au-delà du cas de Zied El-Heni, le Comité pour la protection des journalistes alerte sur la situation de la liberté de la presse en Tunisie.
L’organisation rappelle que cinq journalistes sont actuellement emprisonnés : Zied El-Heni, Mohamed Yousfi, Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies et Hajer Aouadi.
Elle précise qu’au moins six autres journalistes ont été condamnés à des peines de prison, mais demeurent en liberté ou à l’étranger, tout en restant exposés à un risque d’incarcération.
Pour le CPJ, la condamnation de Zied El-Heni illustre les dangers que représente, selon l’organisation, le recours à la législation antiterroriste dans des affaires liées à l’exercice du journalisme et à la protection des sources.
L’organisation indique enfin avoir sollicité les autorités tunisiennes afin de recueillir leur réaction, sans avoir obtenu de réponse au moment de la publication de son communiqué.
M.B.Z












