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Ces Tunisiens nostalgiques de l’époque soviétique

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    Par Nizar BAHLOUL

    L’année 2010 finit en queue de poisson. C’était prévisible. La crise économique et financière internationale devait bien impacter sur la Tunisie dont le marché est quasiment ouvert en totalité. Le revers de la fin du protectionnisme et de l’ouverture sur l’extérieur est que certains soient mis au bord de la route. Du bord de la route, on bascule rapidement au bord de la dépression et on ne voit plus rien. On perd tout espoir.
    Notre compatriote Mohamed Bouazizi est dans ce cas. Comme lui, à la recherche d’un emploi et qui ne retrouvent aucun interlocuteur, il en existe des centaines de milliers en Tunisie. Mais pas seulement.
    Des cas comme Mohamed Bouazizi, laissés sur le carreau par les effets de la mondialisation, il y en a des centaines de milliers de par le monde. Il suffit d’aller voir ou de visionner les reportages sur les SDF un peu partout, sur tous les continents. Il ne se passe pas un hiver sans qu’il n’y ait des dizaines de pauvres gens, morts par le froid et la faim.

    Ce qu’on a vu la semaine dernière à Sidi Bouzid, puis à Menzel Bouzayène, est identique à ce qu’on voit chaque semaine en France, en Espagne, au Portugal ou en Grèce. Les manifestations de gens remontés contre le système, contre les inégalités, contre l’injustice sociale, contre la cherté de la vie, contre la précarité, il y en a tout le temps dans les quatre coins du monde.
    La Tunisie prend la voie des pays occidentaux avec tout ce que cela a de bon, mais avec tout ce que cela a de mauvais également. Et c’est là la nouveauté. Nous ne sommes pas habitués aux manifestations, nous ne sommes pas habitués à rouspéter à haute voix.
    A force de n’enregistrer que les trains qui arrivent à l’heure, d’applaudir tout le temps nos petits succès, une manifestation de rue, avec des gens en colère, est quelque chose d’extraordinaire en Tunisie.

    L’occasion était belle pour certains de rebondir et remettre en question la politique d’ouverture du pays. On les voit défiler sur Al Jazeera. Ils se bousculent carrément. Ils ont une rage contre le régime, contre le RCD, contre Ben Ali. C’est leur droit de s’opposer, c’est leur droit d’avoir une opinion contraire, c’est leur droit de vouloir une politique contraire à la politique actuelle.
    Sauf que voilà, leur droit s’arrête, quand ils falsifient la réalité et présentent une manifestation de rue comme étant une révolte populaire généralisée.
    Samedi dernier, Al Jazeera a ouvert son journal par ces manifestations qui, à écouter les salariés de cette chaîne, ont atteint la capitale.
    On rouspète contre la mondialisation, contre les écarts de plus en plus grands entre les riches et les pauvres. Rouspétez, rouspétez, il en restera quelque chose.
    A écouter ces salariés, confortablement logés dans les palais de Doha et touchant des rémunérations mensuelles à cinq chiffres (en dollars), la Tunisie devrait abandonner sa politique d’ouverture, oublier la mondialisation et partager les richesses équitablement entre ses dix millions d’habitants.
    Karl Marx doit se retourner dans sa tombe. Il ne s’imaginait pas voir, parmi ses disciples, des rentiers de l’argent du pétrole. Al Jazeera aurait donné la parole à Fidel et Raul Castro, elle n’aurait pas obtenu un meilleur résultat qu’avec ces nostalgiques de l’époque soviétique qu’elle invite régulièrement sur son antenne.

    Ce qui s’est passé à Sidi Bouzid, puis à Menzel Bouzayane, est alarmant. Il invite à la réflexion. Il appelle à la réaction. Mais ce qui s’est passé à Sidi Bouzid n’a rien d’extraordinaire, comparé à ce qui se passe chaque semaine dans des dizaines de villes européennes.
    Partir d’un cas individuel, aussi dramatique soit-il, pour appeler à une révolte populaire, pour pousser les gens à se suicider, pour lancer des appels de défiance aux institutions de l’Etat est mille fois plus grave pour le pays.
    Quel que soit le régime en place, qu’on le méprise ou qu’on l’adule, les institutions de l’Etat doivent être préservées, car ce sont ces institutions qui garantissent l’emploi de 87% de la population et qui font que la Tunisie est à mille années lumière de la Libye, de l’Egypte ou de l’Algérie.
    13% de chômage, c’est beaucoup, voire même énorme. Mais nul n’a de baguette magique. Ni le pouvoir en place, ni ceux qui se bousculent sur l’antenne d’Al Jazeera. Si la solution résidait dans un partage égal des richesses entre les citoyens, l’Union Soviétique ne serait pas morte et Cuba aurait figuré dans la liste des pays où l’on vit le mieux.

    Restent les autres problèmes soulevés par les habitants de Sidi Bouzid, tels la corruption ou le mépris de certains responsables régionaux. C’est un fait indéniable. A chaque pays ses maux et nous avons notre lot. Quand Al Hak mâak a dénoncé la corruption d’un omda (sur la chaîne publique, rappelons-le, et en prime time), ce dernier a écopé de 40 ans de prison en première instance.
    Éradiquer des maux ne se fait pas, non plus, à coup de baguette magique. Et ce ne sont certainement pas des rentiers d’organismes étrangers, et des invités réguliers de monarchies pétrolières, qui ont la recette. Cela se saurait. La pauvreté dans ces contrées est bien plus aigue que chez nous. Allez interroger la main d’œuvre indienne et sri-lankaise qui leur construit des autoroutes à 5 voies et des gratte-ciel en plein désert.
    Oui, nous avons nos problèmes et ils sont multiples. Mais ce n’est certainement pas en défilant sur Al Jazeera qu’on va les résoudre.

    A lire également (et absolument) : Sidi Bouzid : la portée d’un fait divers

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