Le chef du gouvernement désigné Elyes Fakhfakh a déclenché un véritable tollé suite à sa première conférence de presse. Le fait saillant de cette conférence aura été l’aveu fait par M. Fakhfakh qu’il ne consulterait pas Qalb Tounes ni le PDL lors des négociations pour la formation du gouvernement.
Il semble clair que cette décision est, au moins, inspirée par le président de la République Kaïs Saïed et qu’Elyes Fakhfakh est, au moins, d’accord avec un tel choix. Mais n’est-ce pas cohérent ? Le choix de ne pas consulter un parti comme Qalb Tounes est en harmonie avec ce que représente le président de la République et ce pour quoi il a été élu. Si les choses ont fait qu’il doive procéder à un « transfert de légitimité » en faveur d’Elyes Fakhfakh ou autre, cela ne veut pas dire qu’il est dans l’obligation de s’allier avec son adversaire pendant les élections.
Le parti Qalb Tounes a tout de suite dénoncé « l’exclusion » de ce processus et s’est échiné, à longueur de communiqué, à tenter de comprendre s’il s’agissait ou pas d’un « gouvernement du président », terme qui n’existe nulle part dans la Constitution. Mais ce parti, malgré son très jeune âge, devrait savoir qu’il est possible de faire de la politique au sein de l’opposition et qu’il n’est pas obligé de gouverner tout de suite. Si Qalb Tounes a vraiment une identité politique, un socle de valeurs et de principes qui a réuni tous ces gens, il devrait pouvoir survivre à un mandat dans l’opposition. Dans le cas contraire, il est préférable qu’il ne soit pas au pouvoir, surtout si c’est Ennahdha qui négocie ses places.
Il existe une différence fondamentale entre l’approche faite par Elyes Fakhfakh et celle que proposent des partis comme Ennahdha et Qalb Tounes. Ces derniers souhaitent débuter des négociations concernant les partis qui vont composer le gouvernement comme si on sortait tout juste des élections. Jusqu’à hier, Ennahdha veut un gouvernement d’union nationale, de taille réduite et comprenant des compétences politiques partisanes. D’ailleurs, c’est sur cette même base que le parti islamiste réclame la présence de Qalb Tounes. Donc, Ennahdha souhaiterait repartir d’une feuille blanche pour constituer un gouvernement qui serait respectueux des équilibres existants à l’ARP.
De son côté, Elyes Fakhfakh ne part pas d’une feuille blanche et prend en considération l’épisode Habib Jamli. Les négociations menées par le chef du gouvernement désigné par Ennahdha ont démontré que la seule coalition politique possible est composée d’Ennahdha, Echaâb, Attayar, Al Karama et Tahya Tounes. Donc, pourquoi M. Fakhfakh devrait-il s’acharner à mener les mêmes discussions pour arriver aux mêmes conclusions ? Pourquoi ne pas repartir dans les négociations au même point où elles s’étaient arrêtées, quand les leaders des quatre partis se faisaient prendre en photo derrière Habib Jamli ? D’autant plus qu’Elyes Fakhfakh n’a pas le temps nécessaire pour tout recommencer, avec en plus, une issue loin d’être garantie.
Par ailleurs, n’avons-nous pas assez chèrement payé le prix du consensus ? Cette démarche collégiale qui exige la présence de tous était relativement justifiée lorsqu’il s’agissait de rédiger une Constitution. Toutes les sensibilités devaient être représentées puisque l’on écrivait le contrat qui allait régir la Tunisie pour les décennies à venir. C’est dans cette logique que la loi électorale a été conçue et c’est grâce à cette loi que l’on a pu faire une constituante regroupant, à des niveaux divers, toutes les sensibilités existant dans le pays.
Sauf que tout cela devient obsolète et même handicapant lorsqu’il s’agit de gouverner. Le consensus a été difficile à mettre en place en 2014 entre Nidaa Tounes et Ennahdha sous l’égide de Béji Caïd Essebsi et de Rached Ghannouchi. Il s’agissait alors que de deux partis évoluant dans un contexte d’urgence, vu l’état du pays. Aujourd’hui, si l’on écoute les nouveaux alliés objectifs que sont Ennahdha et Qalb Tounes, il faudrait parvenir à établir ce même consensus mais avec cinq ou six partis, dans un délai réduit d’un mois et avec une situation bien plus urgente, sur tous les plans, qu’elle ne l’était en 2014. En plus, au niveau purement politique, Habib Essid et même Youssef Chahed ont payé au prix fort le coût de ce consensus.
A l’heure où le pays a besoin de décisions courageuses et d’un cap clair, l’on voudrait nous astreindre à un arrangement qui sauvegarde les intérêts de chacun, sauf ceux du pays. Si par miracle on pouvait obtenir un consensus entre Echaâb, Attayar et Qalb Tounes par exemple, cela ne serait que le niveau zéro de la politique car on serait condamné à l’immobilisme pour la sauvegarde de ce fameux consensus. Et pour être tout à fait honnêtes, l’idée même du consensus est un gros mensonge. A un moment donné toutes les forces du pays s’étaient accordées sur un programme en 64 points qui devait sauver le pays et qui s’appelait « Accord de Carthage 2 ». Au final, on a renoncé au « sauvetage du pays » pour bloquer sur le dernier point concernant l’éviction du chef du gouvernement, Youssef Chahed. Donc, la vieille sauce selon laquelle on va tous s’accorder pour le bien du pays a bien tourné depuis 2014 et son odeur fétide est perceptible à des kilomètres.
Le choix fait par Elyes Fakhfakh n’est pas, non plus, au-dessus de la critique. Cette règle selon laquelle il se baserait sur les votes de second tour est critiquable à souhait. Car, selon cette logique, un peu plus de 82% des français étaient de droite en 2002. Or, ce n’est pas du tout le cas. Il y a également cette question de « partis révolutionnaires », une dénomination aussi vide de sens et de contenu politique que celle de la famille démocrate moderniste progressiste etc. Toutefois, Elyes Fakhfakh a fait un choix, il a tranché sans essayer de contenter tout le monde. L’opinion publique a été dure avec Habib Jamli parce qu’il recevait tout le monde, y compris des gens comme Saïd Jaziri. Elle est aussi dure avec Elyes Fakhfakh parce qu’il a choisi de ne pas traiter avec tout le monde. Or, c’est pile ce qu’on demande à un chef du gouvernement, décider et trancher.










