Le chef du gouvernement Elyes Fakhfakh a accodé une interview, dimanche 14 juin 2020, à la chaîne Attessia et à Radio Mosaïque FM. Il est revenu sur la situation sanitaire, sociale et économique dans le pays avec la fin de la période de confinement ciblé.
Elyes Fakhfakh a assuré que le Tunisien doit être fier que son pays a vaincu une pandémie. « Pour ce qui est de l’avenir nous y travaillons avec la même volonté. Nous aurions pu nous en sortir avec plus de dégâts mais nous avons priorisé la santé et nous avons réussi sur ce point. Le reste peut être reconstruit, pas les vies humaines. Nous n’avons abandonné personne ».
Le chef du gouvernement a relevé que L’Etat tunisien a tout mis en œuvre, avec toutes ses composantes, pour que cette période se passe dans les meilleures conditions. « Nous avons fait des efforts et nous avons pu réaliser une victoire. Le peuple s’est conformé aux mesures sans y être contraint par la force. Nous avons maîtrisé la propagation du virus mais nous devons sauvegarder cet acquis. Aujourd’hui, le pays a repris 100% de son activité et les frontières sont sur le point d’être ouvertes, cela a été possible en prenant en compte les recommandations du comité scientifique. Nous suivons quand même la situation mais il est peu probable que cela évolue négativement ».
Pour ce qui est du retour des Tunisiens de l’étranger et de l’arrivée des touristes, Elyes Fakhfakh a tenu à rappeler que les autorités n’ont abandonné aucun Tunisien à l’étranger et plus de 20.000 citoyens ont été rapatriés et rentrent en ce moment.
« Les touristes viendront pour séjourner à l’hôtel et nous avons demandé aux Tunisiens de se confiner chez eux. Les touristes sont accueillis selon un protocole strict. Nous ne privilégions pas les touristes. Ils auront à rester à l’hôtel, ceux qui feront des excursions auront à respecter un circuit bien défini et avons pris nos responsabilités ».
Le chef du gouvernement a déclaré que le responsable est celui qui évalue, qui écoute toutes les parties, prend en compte les répercussions, ajoutant que le gouvernement a préparé le déconfinement comme il prépare aujourd’hui l’ouverture des frontières. « Si on veut parler de risques, tout a été risqué, toutes les décisions que nous avons eu à prendre l’étaient. Il y a un risque partout. Un responsable doit prendre des risques mais en ayant toujours connaissance de toutes les données ».
Elyes Fakhfakh a affirmé que la Tunisie maitrise l’épidémie et « nous ne voulons pas que cela change. Nous avons ouvert nos frontières avant l’Europe et selon les expériences que nous avons pu observer. Nous pouvons dire que nous sommes un modèle et qu’on apprend de nous. Nous aussi nous prenons exemple sur d’autres mais nous prenons nos propres décisions ».
Dans un autre contexte, Elyes Fakhfakh est revenu sur la polémique suscitée par la violation du confinement par le ministre de l’Energie et des Mines, Mongi Marzouk. Il a assuré que M. Marzouk n’a pas été privilégié : « Il y a trois mois, je lui avais demandé de rejoindre le gouvernement seulement deux jours avant son arrivée en Tunisie. Il m’a demandé de repartir pour régler des affaires qu’il n’a pas eu le temps de régler alors. Oui, il est vrai que je n’ai pas vu les choses sous cet angle et mon évaluation de la situation était peut-être erronée mais sur le moment, j’ai autorisé son déplacement ».
Selon Elyes Fakhfakh, la décision la plus difficile qu’il a eu à prendre est celle du 20 mars quand le confinement total a été décidé alors qu’ils n’y étaient pas vraiment préparés. Et de préciser qu’il fallait fermer le pays et éviter que le peuple se révolte car il a faim. « Il y a eu des erreurs certes, d’évaluation notamment, comme dans la distribution des aides prévues pour un million de familles alors qu’il y en avait d’autres qui n’étaient pas présentes dans la base de données. Aussi, lorsque nous avons distribué les aides par la poste. Nous œuvrons d’ailleurs à ce que tout Tunisien porte désormais un identifiant unique pour que la base de données soit complète ».
Le chef du gouvernement a indiqué que le coût du confinement total est aujourd’hui difficile à estimer : « 550 millions de dinars ont été dispensés par l’Etat, mais nous sommes encore en train de soutenir les entreprises notamment. La récession sera de – 4.3% et il est probable que ça s’aggrave car la croissance ralentit aussi dans les pays avec lesquels nous traitons ».
Elyes Fakhfakh a souligné que tout ceci a un coût et que les recettes fiscales vont manquer de 4500 millions de dinars. « Je suis contre l’endettement extérieur et nous avons bouclé nos besoins déjà programmés, dont nous avons reçu une partie et recevrons d’autres. Il n’est plus question d’en rajouter. Le pays est endetté à hauteur de 60%, il est hypothéqué à l’étranger et sa cotation est des plus faibles. Toutes les mesures prises vont dans ce sens, il faut désormais compter sur nos propres ressources. L’argent doit être investi, doit servir à la consommation, à alimenter l’économie et pas être épargné dans les banques. A travers les initiatives fiscales, nous encourageons cela, nous voulons créer une nouvelle dynamique ».
Le chef du gouvernement a précisé que l’Etat doit rembourser 8000 millions de dinars à ses fournisseurs et que son équipe va tout faire pour s’acquitter de la dette progressivement. Ainsi, 2500 millions de dinars seront remboursés cette année. Il a insisté sur le fait que l’Etat doit être fiable et digne de confiance.
« Nous avons créé une commission avec l’UGTT et avons tout mis sur la table. Nous avons voulu adresser un message à l’UGTT, expliquer que la situation du pays est critique et que nous ne pouvons continuer ainsi. Il faut retrouver la raison et relancer l’économie. Nous avons vu le résultat du travail commun lors de la crise sanitaire quand tout le monde s’est rassemblé, une victoire a été réalisée il faut continuer ainsi. La gouvernance et la bonne gestion sont de rigueur, si les caisses sociales restent dans la situation actuelle, les retraites ne pourront plus être payées dans leur totalité et les salaires du public seront réduits. Notre partenaire social est au courant de tout, nous avons tout exposé et débattons de ces sujets. Je suis moi-même d’accord avec certaines positions de l’UGTT mais il s’agit en ce moment de prioriser. Certaines choses peuvent être faites tout de suite mais d’autres pas ».
A propos du dossier de la confiscation, Elyes Fakhfakh a indiqué que son avis n\’ pas changé. « Depuis que j’étais ministre des Finances, j’ai préconisé la justice transitionnelle mais cela n’a pas réussi car tout était calcul et fausses promesses. Les gouvernants ont promis, ont été payés pour « régler » des problèmes mais ne l’ont pas fait et ont dissuadé les gens de se rendre à l’instance d’arbitrage et de réconciliation. Aujourd’hui, le président a une idée sur ce plan et travaille sur une initiative législative pour régler ce problème. Si cela se concrétise nous pourrons dépasser cela ».
En ce qui concerne les conflits au sein de la coalition gouvernementale, Elyes Fakhfakh a souligné que sa relation avec le chef d’Ennahdha et président de l’ARP, Rached Ghannouchi, est une relation de concertation et non de rupture. « Nous avons des différends mais il arrive aussi que nous soyons d’accord ».
Il a estimé que ce gouvernement a été approuvé par le parlement et qu’il a parié sur la reconstruction de la confiance et le rapprochement des points de vue en ayant toujours sur la balance l’intérêt des Tunisiens. Le chef du gouvernement affirme que son équipe a travaillé main dans la main durant la crise sanitaire. « La confiance est certes encore précaire mais nous y travaillons. J’ai eu une opportunité de servir les Tunisiens et j’y œuvrerai jusqu’au bout, qu’ils se mettent d’accord sur cela ce serait alors tant mieux, autrement moi je n’en ai pas d’autre. C’est le chemin que j’ai choisi et il est difficile, ce n’est pas la facilité qui permet la réalisation ».
Elyes Fakhfakh a ajouté que le président de la République ne lui a rien demandé depuis qu’il l’a choisi et que son choix n’était en rien conditionné. Il a aussi indiqué que Rached Ghannouchi est le président d’un parti partenaire, ainsi il fait ce qu’il veut dans et pour son parti. « On évaluera la coalition gouvernementale quand elle présentera ses décrets, quand son programme sera présenté. J’ai une coalition votée par 129 députés et je n’ai pas besoin de plus. Toutes les familles politiques sont représentées dans le gouvernement et c’est cela le consensus. Je ne vois pas pourquoi je changerai d’avis et élargirait la coalition gouvernementale et le retrait de confiance m’importe peu. Je porte un projet pour un pays qui croule sous les dettes, dont les acteurs économiques sont en stress permanent. Le gouvernement n’a pas encore échoué et il sera élargi quand il échouera ».
Par ailleurs, Elyes Fakhfakh assure qu’il a appelé les ministres à ne pas intervenir dans les chaînes illégales, car il faut que l’Etat retrouve son prestige. « Nous œuvrons d’ailleurs pour régler le problème de ces chaines. Nous avons foi en la liberté de la justice et de la presse et nous voulons consolider cela ». Et de s’exclamer : « Mon agenda n’est tracé par personne ! la motion du Parlement tunisien refusant toute intervention étrangère en Libye et la motion pour exiger les excuses de la France sont du ressort de l’ARP et son règlement intérieur, cela ne me concerne pas et je ne suis en rien obligé de donner mon avis. Il m’est arrivé cela dit de le faire notamment en ce qui concerne la Libye et plusieurs fois même. Je ne veux pas renter dans ces disputes qui sont honteuses et qui dégagent une mauvaise image du pays ».
Le chef du gouvernement affirme que la Tunisie s\’est remise de la crise Covid-19 et a maintenu 500.000 emplois, 11 000 institutions sont en train de bénéficier des mesures gouvernementales et l\’État devrait faciliter les procédures et l’accès aux licences, contrôler et veiller à l’application de la loi.
« Il y a des entreprises qui ont été affaiblies et il y a des travailleurs qui vont perdre leur emploi. Un comité continuera à soutenir ces entreprises et à prendre des mesures en leur faveur. Il y a des projets qui sont prêts, nous avons des secteurs prometteurs qui peuvent se positionner et nous allons tout superviser pour ôter toutes les entraves, nous avons aussi des projets en PPP pour 3000 MDT et des gens prêts à investir. Tout cela va rebooster l’économie. Il existe un projet spécial pour les jeunes, dont 500.000 seront réintégrés dans le système de l’auto-entreprenariat, à travers une économie solidaire et le deuxième projet est l\’autonomisation par la formation ».
Par ailleurs, Elyes Fakhfakh a indiqué que Tunisiair a son propre argent et que l\’État ne peut pas supporter ses coûts. « Chaque entreprise doit préparer son plan de sauvetage et veiller à son application. Oui il faut sauver les entreprises publiques mais sur de nouvelles bases. Il en est de même pour la RNTA, nous ne pouvons plus regarder des institutions foncer vers la ruine et rester les bras croisés. Nous avons adopté une nouvelle démarche pour les banques publiques et voyez le résultat. Tout le pays est dans le bricolage, il faut une toute autre gouvernance, cette gestion n’est pas logique pour Tunisair et nos ports aussi sont en otage, cela ne va pas durer ».
Pour le chef du gouvernement, les investisseurs ne viennent pas à cause de la logistique précaire, de la mauvaise gouvernance et du ballotage et cela doit cesser. Il déclame que les aides sociales c’est fini et que l’Etat doit encourager les gens à investir et à créer de la richesse et doit aussi être un modèle de bonne gestion. « L\’Etat est un mauvais gestionnaire », a-t-il affirmé, en ajoutant que si l\’Etat devait être personnifié en un PDG, il aurait été viré depuis longtemps, mais tout cela doit à présent changer.
A propos de la justice, le chef du gouvernement a déclaré : « c’est la première fois qu’un gouvernement propose une politique pénale qui sera annoncée jeudi prochain au Parlement. Elle comprend trois axes importants qui sont la poursuite de la guerre contre le terrorisme, la lutte contre la corruption et surtout la corruption politique et la lutte contre les préjudices portés aux personnes et aux biens. Le gouvernement appliquera la loi avec un système judiciaire efficace. L\’impunité est un fléau, et la loi doit être appliquée ».
M.B.Z










