Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Les comptables de l’échec

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

     

    Pendant que nos députés s’amusent et s’espionnent, les Tunisiens affrontent les vrais problèmes de la vie. Le cauchemar contre lequel tout le monde avertit depuis des trois mois commence à pointer du nez. Ici et là on commence à voir des licenciements et des faillites de PME. On peut même parler de licenciements massifs dans plusieurs secteurs, notamment les BTP. Hier, dans son interview, Elyes Fakhfakh a parlé d’aides à destination de 11.000 entreprises. Je veux lui dire que cela est faux et qu’il est en train d’être trompé et de nous tromper par conséquent. Il y a eu plus de 10.000 dossiers déposés à la « Commission d’accompagnement et d’appui aux entreprises affectées par les répercussions de la propagation du Coronavirus « Covid-19 » »*, mais il n’y a pas eu d’aides. Aucune aide n’a encore été consentie, quoique dise le chef du gouvernement devant les caméras ! Les banques continuent encore à exiger des garanties réelles, l’Etat continue à ne pas payer ses fournisseurs, l’Etat n’a toujours pas donné de garantie pour que les PME puissent obtenir des crédits bancaires et la circulaire de la Banque centrale de Tunisie est encore lettre morte. Quand Elyes Fakhfakh dit que 11.000 entreprises ont été aidées, Elyes Fakhfakh (se) trompe. Est-ce qu’il le fait sciemment ou pas, on l’ignore, mais dans un cas comme dans l’autre, le résultat est le même car son statut lui interdit de tromper le public ou d’être trompé par son équipe.

    De quoi on parle ? Des promesses qu’Elyes Fakhfakh a données dans son speech du 21 mars et dans lequel il a promis d’être aux cotés des entreprises pour qu’elles ne fassent pas faillite et qu’elles ne licencient pas le personnel, à la suite de la crise provoquée par le confinement du Covid-19. Au début du mois de mai, les promesses ont été mises en boite, le fameux décret 308 a été publié dans le Jort, le ministère des Finances a mis en place une plateforme pour que les entreprises puissent déposer leurs requêtes et la Banque centrale a émis une circulaire pour que les banques accèdent aux demandes des PME à travers un mécanisme intitulé « crédit exceptionnel ». Nous sommes à la mi-juin et rien de tout cela n’a vu le jour.

    La raison ? Elle se cache dans un petit détail du décret 308, comme se cacherait le diable. Une commission multipartite* a été créée pour examiner les différents dossiers (il y en a onze mille donc) et c’est cette commission qui bloque tout. On a cru,  à un moment que c’est l’administration qui bloquait tout, mais il s’est avéré que non. Pas que en tout cas. Mes excuses aux fonctionnaires qui ont été critiqués par le passé, ce ne sont pas eux qui prennent en otage les entreprises, mais une autre corporation, celle des experts-comptables qui a siégé avec eux dans ladite commission. Les fonctionnaires sont responsables d’une partie du problème avec un système d’information incapable de prendre en charge les décisions politiques. Les banques sont responsables d’une autre partie du problème, avec un système d’information encore inadapté et un manque total de visibilité sur les recours à faire en cas d’insolvabilité d’une PME garantie par l’Etat.

    Les experts-comptables, eux, ont créé un problème là où il n’y en avait pas et ont réagi avec une mentalité d’épicier médiéval. Ils ont exigé des PME un audit spécial pour certifier des chiffres déclarés par les PME, chose qui n’était pas consignée dans le décret. La commission, par leur grâce, s’est auto-octroyée des prérogatives pour imposer des règles aux entreprises de telle sorte à compliquer et retarder tout le mécanisme d’aide et ce en se basant sur une question : « qui nous dit que les  chiffres présentés sont vrais ? Au nom de la transparence, il faut auditer les comptes avant d’aider quiconque ! ». Ils ont mis des dates butoir presque impossibles à satisfaire et ont imposé tout un foutoir aux entreprises. Au lieu que celles-ci s’occupent de leur activité principale et de la relance, on les a obligé à mettre de l’ordre dans leur comptabilité afin de prouver leur bonne foi, leur intégrité et leur statut « miséreux ».

     

    Le paradoxe, le grand paradoxe, est que le système fiscal tunisien est basé sur le déclaratif. Soudain, et alors qu’on est en pleine crise et en pleine urgence, voilà que la commission chargée d’éteindre l’incendie, décide que le déclaratif ne suffit plus et qu’il faut désormais un audit ! En passant et face à cet audit surprise imposé, les experts-comptables vont facturer leur mission à quelques milliers de dinars, alors que les entreprises sont au bord de la faillite et en manque énorme de trésorerie ! On marche sur la tête ? Oui !

    Les experts-comptables, plutôt que de sauver le tissu entrepreneurial, vont désormais comptabiliser nos pertes puis nos échecs. Que gagnent-ils en agissant comme aurait agi un comptable à l’époque des Soviets, crayon à l’oreille ? Quelques milliers de dinars dans leur compte et, éventuellement, quelques voix aux prochaines élections en plus d’avoir signalé l’utilité de leur existence à la commission.

     

    Quelle est la légalité de ce qu’a fait cette commission ? Aucune. Les experts-comptables ont-ils le droit d’auditer les comptes au milieu de l’exercice et en des délais très brefs ? Non ! La commission s’est octroyée tous ces droits en ayant une lecture tendancieuse du décret 308 du gouvernement, parce que le décret l’a chargée de pencher sur les aides. Elle a extrapolé et a imposé des décisions aberrantes, énergivores, budgétivores et, surtout, chronophages. Elle a fait perdre un temps très précieux aux entreprises avec, pour conséquences, plusieurs entreprises qui vont mourir avant de pouvoir être sauvées.

    Elle a surtout dénaturé toutes les décisions politiques d’Elyes Fakhfakh. Elle les a vidées de toute leur essence en agissant comme agirait n’importe quel pays sous-développé qui ne fait pas  confiance à ses administrés et jalouse leur succès.

     

    Il y a quelques années, les agents de sécurité du Festival de la Médina ont attrapé un resquilleur et l’ont emmené voir leur directeur Mokhtar Rassâa. Quelle a été sa réponse ?! Laissez-le entrer ! Ce jeune homme a pris le risque de resquiller pour regarder un spectacle culturel ! Il « vole » pour se cultiver, laissez-le et allez-vous occuper de choses plus utiles !

    Il faut avoir tout un bagage culturel et une certaine vision du monde pour comprendre l’utilité d’une telle démarche sur l’ensemble de la société. Chose que la commission soucieuse de paperasse, d’audit et de contrôle ne peut comprendre. Au lieu de sauver les entreprises, elle cherche les poux là où il n’y en a pas. Plutôt que de sauver 10.000 entreprises dont 2000 frauduleuses, elles vont sauver 3000 champions de la paperasserie et laisser péricliter 7000 autres.

    Voilà pourquoi la Tunisie est tirée vers le bas ! Ce n’est pas seulement la faute de ses gouvernants, qui acceptent que leurs décisions soient dénaturées sous différents prétextes, c’est la faute à tout un système cérébral gangréné par la suspicion et la volonté de casser ceux qui réussissent et handicaper ceux qui veulent réussir !

     

    * La commission d’accompagnement et d’appui aux entreprises affectées par les répercussions de la propagation du Coronavirus « Covid-19 » a été créée par l’arrêté du ministre des Finances n°40 du 8 mai 2020 et elle vient exécuter le décret gouvernemental n°308 du même jour. Elle est présidée par le ministre des Finances et est composée des membres de sept ministères, de la BCT, de l’Utica, de l’UGTT, de l’Utap et des banques. Le Président de la Commission peut convoquer toute personne dont il juge la présence utile à ses travaux, et ce, en fonction des questions inscrites à son ordre du jour et c’est comme cela qu’il a invité l’Ordre des experts comptables.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *