« Fetfeta », c’est le nom d’un chat devenu célèbre en Tunisie. Certaines chaînes de télévision ont participé à créer cette notoriété en invitant le chat, accompagné de sa maitresse. Les mêmes journalistes et présentateurs donneurs de leçons et imbus de leurs personnes. Bref, il s’agit d’un chat coincé dans un arbre qui a été sauvé par les pompiers. La vidéo est devenue virale à cause de la manière dont la maitresse appelait son chat et que les Tunisiens ont trouvée drôle.
Par conséquent, les chaînes de télévision et de radio ont fait des pieds et des mains pour avoir l’exclusivité sur le félin, qui n’a rien demandé à personne. Il faut bien amuser une plèbe avide de nouvelles stars fabriquées de toutes pièces et aussi changeante qu’un bébé capricieux.
Il faut dire que même nos élus ont envie de s’amuser. Quand on voit Seif Eddine Makhlouf et Ghazi Karoui jouer ensemble dans le parking de l’Assemblée, on se dit que finalement les élections ne sont pas si mal faites et qu’elles sont représentatives de la réalité de ce peuple. Les projets de loi et les fameuses « réformes douloureuses » attendront, le temps d’un tour au parking et de quelques plateaux. En attendant, la douleur est bien là pour les entreprises.
Dans toute fête il faut un rabat-joie, et ce rôle est superbement campé en Tunisie par la situation économique et celle des entreprises. Une constance dans la présence scénique et une justesse dans l’interprétation qui forcent le respect. Le seul hic c’est que pour la plèbe, ce n’est pas très amusant et ce n’est pas « sexy » pour reprendre l’expression d’un politicien. En plus, c’est compliqué toutes ces histoires de pression fiscale, de liquidités, de prêts garantis par l’Etat. L’on préfère de loin s’occuper de « Fetfeta » et de ses congénères, même bipèdes.
Ce n’est pourtant pas compliqué : l’épidémie de Coronavirus a stoppé l’économie, donc les entreprises du monde entier sont en difficulté et il faut les aider pour préserver les emplois. On parle plus de sauvetage que d’aides, d’ailleurs. Mais le sauvetage suppose la rapidité d’intervention. Sinon, il n’y aurait aucune raison pour que les pompiers fendent les embouteillages toutes sirènes dehors pour venir en aide à un blessé. C’est souvent une question de timing d’ailleurs. Plus vite on intervient, plus on a de chances de sauver le blessé. Même « Fetfeta » pourrait comprendre cette logique enfantine, mais il semble qu’il y en ait qui ont du mal.
On s’y prend autrement en Tunisie. Avant d’aider qui que ce soit et le faire profiter de la garantie de l’Etat, on installe une commission d’abord. Cette commission, énième goulot d’étranglement d’un processus déjà bien assez long, doit déterminer qui mérite cette aide, et c’est à l’entreprise de démontrer qu’elle est impactée par la crise du Covid-19. C’est comme si le blessé, qui attend les pompiers, devait en plus leur montrer ses blessures pour justifier leur intervention. Toute cette procédure trahit en fait un mode de pensée qui caractérise l’Etat tunisien, même le chef de son gouvernement souhaite « changer de logiciel ». Pour l’Etat tunisien, à l’inverse des pays développés, tout le monde est coupable et suspect jusqu’à preuve du contraire. Tout le monde ment, et l’Etat doit contrôler avant de donner son aide et il serait complétement impensable d’aider d’abord, et de contrôler ensuite. En même temps, le même Etat ne supporte aucun retard et aucune tergiversation quand il s’agit de prélever son argent.
Bref, il parait absurde de rappeler que l’entreprise doit exister, que l’entreprise emploie des personnes et leur fournit de quoi subvenir à leurs besoins et que leur pérennité est un enjeu national. Et pourtant il faut le faire. Puisqu’on reste enfermés dans les préjugés et les idées reçues sur des entreprises qui brasseraient des milliards et qui arnaqueraient le peuple et l’Etat, il est utile de rappeler certains fondamentaux. Les entreprises sont composées dans une très large mesure de petites PME qui vivotent au gré des vents. Il ne s’agit pas de multinationales implacables, loin de là. C’est un tissu fragile qui porte le pays tout entier, qui lui fournit ses besoins, qui paye son train de vie, y compris celui de l’Etat, à travers les impôts et les taxes.
Les entreprises tunisiennes risquent la mort si on ne les aide pas plus rapidement et plus efficacement. D’un côté, elles sont bouffées par un secteur informel qui a désormais des représentants au Parlement et contre lequel rien n’est fait de façon concrète. D’un autre côté, elles sont pressées comme des citrons par le fisc tunisien et par une politique fiscale aberrante qui consiste, en gros, à aller chercher dans les poches de ceux qu’on connait, qui exercent dans la légalité et qui respecteront la loi. Même « Fetfeta » pourrait comprendre qu’il s’agit là d’un modèle qui ne peut pas tenir.
Il est facile de se dire que faire dans la contrebande est bien plus porteur puisque ça ouvre les portes des administrations, ça fait beaucoup d’argent et ça peut mener à la politique. L’économie tunisienne est ravagée et le contrecoup social sera terrible. L’Etat gère la situation d’une manière anachronique et procédurière, comme à son habitude, à coups de dossiers, de commissions et de tampons. Mais il ne faut pas jouer les rabat-joie. Continuons à nous amuser avec « Fetfeta », les histoires de Abir Moussi et de Samia Abbou, et les élus qui jouent sur les parkings…










