Surprise politique en ce mercredi 2 septembre 2020, Mohamed Abbou démissionne de son parti Attayar et de la vie politique. Une manœuvre politique ou une démission sincère ? On le saura avec le temps, puisque sur ce registre, on ne peut pas trop faire confiance au bonhomme. Il a bien quitté la présidence d’Attayar pour laisser sa place à Ghazi Chaouachi avant de la lui reprendre plus tard. Ils ont juste copié le modèle Poutine-Medvedev dans leur jeu de chaises musicales.
Cette démission est une page de tournée dans la vie politique tunisienne post-révolutionnaire. Voilà un monsieur qui était au CPR, le parti connu par sa bêtise bête et méchante, par son révolutionnisme primaire, par sa chasse aux sorcières, par ses dirigeants limités et aigris.
Ce parti fondé par Moncef Marzouki a causé beaucoup de peine au pays, il a causé beaucoup de dégâts, il a falsifié l’Histoire, il nous a empêché de regarder les années de Bourguiba et Ben Ali avec sérénité et justesse, il a été méprisant, éreintant.
Mohamed Abbou fut le premier à quitter la barque CPR parce qu’il estimait être différent d’eux. Il est d’un autre acabit, dit-il et fait-il croire. Après lui, on ne comptait plus les démissions et les échecs.
Où sont-ils les Sihem Badi et Salim Ben Hamidène ? Revenus là où ils étaient, en France.
Où est Moncef Marzouki ? Revenu là où il était, en France.
Où sont Adnène Mansar et Tarek Kahlaoui ? Là où ils étaient, sur Facebook.
Seul Imed Daïmi a survécu pour continuer à mener son bâton de pèlerin et lutter contre de l’hypothétique corruption de différentes personnalités politiques.
Sur un véritable corrompu, combien y a-t-il d’honnêtes hommes politiques et hommes d’affaires sacrifiés dans les médias et les palais de justice par ces CPR aigris ? On ne les compte plus. Plusieurs sont morts par dépit en essayant, en vain, de démontrer leur innocence et l’absence de tout fondement des accusations infâmantes des CPR.
Les CPR ont essayé le pouvoir et ils ont échoué. Les noms des Sihem Badi, Salim Ben Hamidène et Moncef Marzouki sont étroitement liés à l’époque la plus sombre de l’Histoire tunisienne.
Mohamed Abbou, parce qu’il a quitté tôt la barque CPR, a survécu. En créant son parti Attayar, il a réussi à se ménager quelques années de plus. Il était bien entouré, il faut dire, car les Larbi Jelassi, Hichem Ajbouni, Mohamed Ammar et Nabil Hajji étaient comme des garde-fous pour calmer ses ardeurs CPRistes.
Grâce à eux, et grâce à Elyes Fakhfakh, Mohamed Abbou était encore vivant en 2020 en dépit de son très maigre score à la présidentielle quelques mois plus tôt (3,63%, 122.000 voix).
Il a donc eu la possibilité d’exercer le pouvoir et de voir que la mission est bien plus grosse que lui. Les scandales frappant ses collègues du gouvernement étaient nombreux, mais lui était étrangement silencieux. Fini le Abbou qui crie au scandale à la moindre suspicion. Alors qu’il évoquait la corruption pure et dure contre les ministres de Ben Ali, Abbou plaide l’erreur et l’omission involontaire pour les ministres de Fakhfakh. Hypocrisie, caméléonisme, les deux probablement.
CPR un jour, CPR toujours. En dépit des garde-fous qui l’entourent, Abbou le ministre est revenu à ses bonnes vieilles habitudes de chasseur de sorcières.
Avec son toutou Ghazi Chaouachi, il s’est mis dans la tête d’attaquer Marouen Mabrouk l’homme d’affaires et ex gendre de l’ancien président Ben Ali. « Il a fraudé l’Etat en usant de la loi », a-t-il écrit dans un rapport interne. Son ami Chaouachi a fait pire, il a publiquement évoqué un arrangement avec l’homme d’affaires, avant d’avouer, par écrit, qu’il n’en est rien.
Où est la présomption d’innocence ? Où sont les preuves ? Quelles sont les charges ? Ce lexique si cher à tout homme de loi intègre, à tout magistrat honnête, à tout avocat respectueux de sa profession, est inconnu pour Abbou et Chaouachi.
Paradoxalement, la recherche de la petite bête n’est valable qu’avec ceux qui ne le financent pas. Les affaires dûment déclarées de Mabrouk sont suspectes quoiqu’il en advienne. En revanche, les affaires opaques de Nasr Ali Chakroun ou Salah Ben Youssef ne souffrent d’aucune suspicion, même si on apporte les preuves et les témoignages.
Quand un ministre de Ben Ali recrute quelqu’un, on crie au népotisme. Mais quand Nasr Ali Chakroun fait employer sa fille à la présidence de la République, ça s’appelle services rendus à l’Etat. Quand Ben Ali se fait financer par une entreprise, ça s’appelle de la corruption et de l’argent sale. Mais quand Nasr Ali Chakroun donne des avantages en nature au CPR et Attayar, ça s’appelle financement ordinaire.
Quand un document de Ben Ali est perdu, ça s’appelle obstruction à la justice et cacher la vérité. Mais quand le registre des comptes du CPR disparait, ça s’appelle allah ghaleb, ça arrive.
Mohamed Abbou au pouvoir a montré ses limites et les limites de l’exercice. Il a été clément envers ses collègues ministres et envers lui-même. S’il avait fait preuve de cette même clémence à l’égard des hommes d’Etat ayant travaillé sous Ben Ali, la Tunisie aurait évité les chasses aux sorcières, les procès injustes et les mensonges historiques. Il aurait été juste à l’égard des ministres de Ben Ali, on aurait connu ce qui s’est vraiment passé durant les 23 ans du 7-Novembre. On aurait compris que les ministres jetés en pâture avaient fait ce qu’ils pouvaient avec les limites qu’ils avaient. On aurait compris que l’Histoire n’est pas en « noir ou blanc » comme ils nous le chantaient.
La vérité est que Mohamed Abbou et tous ses camarades CPR avaient besoin d’un faire-valoir pour exister. Ils ont alors inventé l’épouvantail Kamel Letaïef pour nous faire peur. Le feuilleton Letaïef a beaucoup duré, mais la justice n’avait rien trouvé, car il n’y avait rien à trouver.
Ce filon épuisé, Mohamed Abbou est allé chercher un autre et il s’appelle Marouen Mabrouk. Dix ans que l’homme d’affaires traine la justice à ses pieds et dix ans que la justice n’a rien trouvé. Peu importe, l’opinion publique ne comprend pas tout cela et elle peut continuer à croire aux bobards et aux méchants qu’on lui désigne.
Mohamed Abbou est parti par la petite porte, comme Moncef Marzouki avant lui. Eux ils sont partis et Kamel Letaïef et Marouen Mabrouk sont restés. Rien, absolument rien, ne lie ces deux hommes à part le fait qu’ils ont servi, malgré eux, d’épouvantails à des hommes politiques aigris et limités. Ils étaient des faire-valoir malgré eux et ils ont subi cela dans leur chair, dans leur honneur. Que pourra-t-il leur dire et que pourra-t-il dire à leurs enfants, maintenant qu’il a quitté le pouvoir et la vie politique ? Que pourra-t-il nous dire après dix ans passés à mentir de bonne foi parfois et de mauvaise foi le plus souvent ?










