Est-ce que la Tunisie est prête pour la rentrée scolaire ? Il est évident que non, mais rares sont les pays qui le sont vraiment. Dans ce contexte inédit aux évolutions incertaines, les solutions proposées relèvent plus du rafistolage que de la véritable stratégie.
Le 15 septembre coïncide cette année avec un pic épidémique sans précédent en Tunisie. C’est la rentrée de toutes les peurs. Enseignants, parents, élèves, autorités et syndicalistes redoutent ce retour en classe depuis la fermeture des écoles en mars dernier, pour cause de confinement décidé dans l’urgence.
C’est avec une carte épidémique totalement dans le rouge que les parents devront – la mort dans l’âme – laisser leurs enfants rejoindre les bancs de l’école et que le cadre enseignant devra – en trainant les pieds – reprendre les cours.
Plus de 2 millions d’élèves retrouveront, à partir d’aujourd’hui, le chemin vers l’école. Alors que plusieurs établissements privés ont déjà rouvert leurs portes depuis quelques jours déjà, l’école publique, elle, passe son grand test aujourd’hui. Elle continuera à le passer pendant plusieurs semaines et mois, jusqu’à prouver ses limites.
L’équation insoluble cette année, difficile à résoudre, et qui donne des cheveux blancs aux autorités est celle de faire réussir l’année scolaire avec des écoles qui peinent déjà à assurer le minimum.
Distanciation sociale, port des masques pour les plus de 12 ans, classes réduites au maximum, cours de l’année dernière à rattraper… comment concilier toutes ces variables avec des écoles en-deçà du minimum syndical ? Tout comme l’épidémie a mis à nu l’état insalubre de l’infrastructure sanitaire en Tunisie, elle en fera de même pour l’état des établissements éducatifs du public.
Comment rattraper les cours de l’année dernière et assurer le programme de l’année en cours, tout en garantissant un système de rotation et en des classes remplies à moitié ?
Comment rattraper le retard qui risque de s’accumuler si les écoles sont de nouveau contraintes à fermer leurs portes pour cause d’infection ?
Comment assurer le respect d’un protocole sanitaire dans des écoles dépourvues du minimum, comme l’eau courante et des sanitaires en état de marche ?
La rentrée scolaire sera une véritable épreuve, non seulement pour le ministère de la Santé qui copie des modèles qui n’ont pas nécessairement fonctionné ailleurs, que pour le syndicat qui saute pieds joints dans cette occasion en or pour attiser des tensions déjà bien vives. Le gouvernement de Hichem Mechichi, bébé de la scène politique avec seulement trois semaines d’exercice, devra relever l’ « irrelevable ».
Les données sur la pandémie restent floues et les études se contredisent. L’école représente-t-elle un risque pour la santé de nos enfants ? Qu’en est-il de celle des adultes, cadre enseignant, parents et grands-parents ? La Covid-19 est-elle une maladie pédiatrique ? Les enfants peuvent-ils être des porteurs sains et asymptomatiques du virus ? Peuvent-ils le ramener chez eux en rentrant de l’école ? Allez demander à un adolescent de 15 ans de porter un masque en discutant avec ses camarades ou à un enfant de 5 ans de ne pas se mêler aux autres élèves. Ce serait franchement et ridiculement impossible.
Il y a trois mois, plusieurs professeurs en pédiatrie de par le monde avaient affirmé qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter pour les plus jeunes. Mais face à une situation qui évolue à chaque instant, qu’en est-il aujourd’hui ? Personne n’est actuellement en mesure de donner une réponse définitive et satisfaisante. Voilà qui n’arrange pas une situation déjà bien chaotique.
La pandémie mettra, encore plus, à nu l’état lamentable et alarmant de l’infrastructure éducative publique en Tunisie. L’impossibilité de l’école à distance, face à une numérisation qui tarde, et l’approximation d’un protocole sanitaire impossible à appliquer, sonneront-ils le glas d’une situation qui aurait dû être résolue depuis longtemps ? Alors que l’enseignement public a, ces dernières années, largement cédé le terrain à un enseignement privé qui promet, lui, d’offrir le minimum requis, que fera-t-on lorsque plusieurs écoles privées fermeront leurs portes à cause de la crise financière qui sévit ?
Plusieurs voix appellent aujourd’hui à un retour au confinement général, mais la situation économique, sociale et même politique ne le supporterait pas. Plusieurs autres soulignent la nécessité de se réfugier dans l’école à la maison, mais l’infrastructure du système éducatif et la quasi-absence de cours numériques, ne le permettrait pas. Que faut-il faire donc ?
Plusieurs écoles ont été obligées de reporter la rentrée en attendant des jours meilleurs. La crise économique et la pandémie auront raisons de la réticence de plusieurs parents à déscolariser leurs enfants à un âge avancé. Elles donneront des arguments massue à de nombreux jeunes collégiens et lycéens qui n’attendent qu’un prétexte pour quitter cette école qui ne leur apporte plus rien et qui ne les sauvera pas d’un chômage galopant. L’école, ascenseur social ? Peu de gens continuent à le croire et ils ont des raisons en béton.
On n’y pense pas tout de suite, mais les effets de la pandémie et de la crise économique, sociale et politique se feront ressentir dans quelques années et ils seront dévastateurs. La déscolarisation en fera tristement partie, accompagnée d’un taux de chômage, de délinquance et même de suicide qui monteront en flèche. Si la Tunisie délaisse son capital humain – sa plus précieuse richesse – que lui restera-t-il ? Encore une fois, il aura fallu une catastrophe pour que l’on se rende réellement compte de la gravité de la situation. Bougera-t-on suffisamment ?










