Par Saïf Ghrairi Thairi*
En 1871, et suite à la conclusion de l’armistice franco-allemande, vécue comme une humiliation par les Français, les parisiens, rejoints par une partie de la garde nationale, se sont soulevés. Adolphe Thiers, tout juste élu président de la 3ème République naissante, réprime le conflit dans le sang. Des milliers d’insurgés ont été tués ou fusillés à l’issue de procès sommaires.
Les révoltés mettent ainsi le feu au palais des Tuileries, symbole du pouvoir politique. La bibliothèque du palais, composée de plus de 80.000 ouvrages, part en fumée. Victor Hugo s’en est inspiré et a écrit « à qui la faute ». Dans le poème, il est une discussion entre un garçon qui a incendié une bibliothèque et un homme de lettres. L’homme, en reprochant au garçon son crime, fait l’éloge du livre, de la lecture, des sciences et de la philosophie. Toute sa rhétorique tombe à plat quand l’enfant rétorque à la fin du brillant plaidoyer « Je ne sais pas lire ».
Peut-on reprocher à cet enfant son analphabétisme ? En est-il responsable ?
En contrepartie, peut-on lui tolérer son crime abject ? De cette réticence et de cette dubitation, vient la question de Victor Hugo.
L’enfant tunisien
La Tunisie vient juste de « fêter » ses dix ans de révolution, dans un auto-encensement voulu, et en dépit de toute dévolution. Ce dixième anniversaire sent le Molotov, le gaz lacrymogène, la fumée et … le sang.
Depuis presque deux semaines, tous les soirs, ont lieu des confrontations violentes entre les jeunes des quartiers les plus défavorisés et les forces de l’ordre. Tous les jours, ont lieu des manifestations.
Depuis presque deux semaines, plus de 1300 personnes ont été arrêtées, dont un grand nombre de mineurs. Si besoin est de schématiser, nous dirions que nous avons des manifestants nocturnes et des manifestants diurnes. Entre les deux, les lignes de départage sont claires. Les premiers sont les jeunes les plus démunis et dont les formes contestataires sont plus violentes. Les deuxièmes sont, pour la plupart, des activistes de la société civile et/ou dans les organisations de jeunes des partis politiques de gauche. Ou de ce qui en reste.
Dans cette première partie de notre lecture, nous nous intéressons à ce que nous avons appelé, ci-haut, les manifestants nocturnes. Ces jeunes, éternels délaissés pour compte, dix ans après la même révolution fêtée, scandent les mêmes slogans, quand il y en a. Parce que souvent, fuites et poursuites, incendies, feux d’artifice et vandalisme viennent traduire leurs slogans et leurs revendications essentiellement socio-économiques. Rappelons à ceux qui se ravissent de l’oublier que les taux de chômage, de déscolarisation précoce, de pauvreté et de criminalité (et nous en passons) ne cessent d’augmenter.
Tout acte de violence est condamnable. Certains sont explicables, politiquement et sociologiquement. Notons que la géographie des protestations nocturnes est la même géographie de la marginalisation économique et culturelle. Aussi, pour ces jeunes, les deux premiers et principaux espaces de socialisation politique, à savoir la famille puis l’école, s’alternent (alternance de temps et d’espaces) à exercer toutes les formes de violences (physique, verbale, psychologique et symbolique) à l’égard des enfants. La violence de ces jeunes, donc, et cela a été démontré par plusieurs sociologues, est le fruit pourri des politiques publiques. C’est la résultante de l’absence d’une vision politique claire, des violences à l’égard des femmes et donc de la reproduction de la violence, des politiques d’austérité et donc d’appauvrissement des plus pauvres, des atteintes aux libertés fondamentales et surtout individuelles, des politiques répressives de l’Etat, des violences policières notamment dans les stades de football, des injustices (et là aussi, nous en passons).
Rappelons qu’expliquer n’est pas cautionner. Victor Hugo explique, sans cautionner, l’acte de la mise au feu de la bibliothèque. L’enfant est à la fois la victime et le bourreau. Hannah Arendt étudie la compatibilité de cette dualité dans « La banalité du mal ; Eischmann à Jérusalem » et dans la première partie de sa trilogie « le totalitarisme ». Toute similitude ou ressemblance avec « L’enfant tunisien » est voulue.
Quant aux manifestants diurnes, leurs formes et expressions contestataires sont encore pacifiques et politiquement chargées. Néanmoins, ce qui nous interpelle chez ces jeunes-là, c’est leur penchant anarchiste qui se manifeste de plus en plus. Ainsi le pacifisme est devenu un dogme libéral (sic), la pression politique qu’exerce la société civile « un mécanisme de bobo » et le vandalisme l’ultime arme contre le système. Un « système », rappelons-le, aux contours indéfinis puisque même le président de la république semble le combattre. « Où est le système ? », se serait demandé le sixième calife auto-proclamé.
La bibliothèque du palais des Tuileries n’était pas la cible privilégiée des insurgés mais un dommage collatéral. En serait-il ainsi pour nos jeunes ?
L’Etat, dommage collatéral ?
En janvier 2011, les Tunisiennes et les Tunisiens se battaient encore pour un Etat de droit. Ce fut une première, la Tunisie, ne l’ayant jamais été pleinement.
Aujourd’hui, au bout de dix ans du règne d’Ennahdha, dont les leaders, mais les bases aussi, ont reçu des dédommagements colossaux en contrepartie de leur combat pour une entité supranationale et théocratique, l’Etat, sans parler de celui du Droit, risque de n’être qu’un dommage collatéral.
Même la mise en scène est plagiée.
Village Potemkine, et politique de « tamkin »
Dix ans de terrorisme, de corruption, de vandalisme, de clientélisme et de règlements de comptes ne mènent qu’à la déliquescence de l’Etat. Cette ambiance générale délétère est légitimée par « l’ambiance démocratique » qui n’en est qu’un simulacre.
Et Ils ne sont pas sans savoir que la démocratie ne se limite pas au dispositif électoral, même pas libre et transparent, selon le rapport de la cour des comptes.
Ils ne sont pas sans savoir que la démocratie est d’abord un socle commun de valeurs démocratiques, républicaines et égalitaires.
Ils ne sont pas sans savoir ( ou si, peut-être ! ) qu’ils ont beau calquer le village Potemkine, l’enfant finira par apprendre à lire.
*Étudiant en littérature française, chroniqueur littéraire et jeune activiste féministe.










