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Face à un énième plan d’assassinat, Kaïs Saïed se discrédite gravement

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    Une nouvelle fois, Kaïs Saïed parle d’un plan d’assassinat le visant ou visant des personnalités politiques. Jeudi 23 décembre 2021 au cours d’un conseil des ministres, il parle de ce nouveau complot : “Je le dis devant tout le monde, il y a des complots qui se trament, et qui vont jusqu’à la suggestion d’assassinats. Les Tunisiens doivent être vigilants et attentifs aux plans trafiqués par certains traitres, vendus aux services de renseignements pour exécuter un nombre de responsables […] Nous savons ce qui se trame à l\’intérieur et à l\’étranger”.

     

    Tout en s’adressant au ministre de l’Intérieur, il dit : “Nous sommes au courant de l’existence d’un appel téléphonique qui évoque la date même de ces assassinats”.

    Qu’en est-il réellement ? Peut-on croire le président de la République et les rapports que lui soumet son ministre de l’Intérieur ?

    Pour bon nombre de Tunisiens, et d’observateurs étrangers, les propos de Kaïs Saïed prononcés sans aucune preuve n’ont aucun crédit, d’autant plus qu’ils ne sont pas suivis d’arrestations et de traduction devant la justice.

     

    Ce n’est pas la première fois que le président évoque un plan d’assassinat. Comme par hasard, cela coïncide toujours avec une crise politique ou l’annonce de mesures difficiles.

    Pour hier, lors de ce même conseil des ministres, le président de la République a évoqué le projet de la Loi de finances comprenant des décisions audacieuses et difficiles. Les textes de ce projet prévoient plusieurs nouvelles pressions fiscales qui vont, inévitablement, peser sur l’inflation et le pouvoir d’achat des Tunisiens.

    La première fois que l’on a évoqué un plan d’assassinat visant le président de la République remonte au 21 août 2020. Le tabloïd arabophone Achourouk a publié ce jour là un article, basé sur des renseignements de police, parlant d’un plan machiavélique visant à empoisonner le pain de la boulangerie qui fournit le palais présidentiel. Une enquête judiciaire en bonne et due forme a été ouverte et on a réussi, en quelques jours, à obtenir des conclusions. Le substitut du procureur de la République près le Tribunal de première instance de Tunis, Mohsen Dali, a alors remis en doute le sérieux de cette affaire. Il s’agissait d’un différend entre deux concurrents et non d’un véritable complot. Un individu a approché un ouvrier de la boulangerie fournissant la présidence pour qu’il mette du poison dans le pain. L’objectif étant de nuire au patron de la boulangerie.

     

    Circulez, il n’y a rien à voir ? Ce n’était pas l’avis du président de la République qui a rebondi sur le fait divers pour jouer aux héros devant un public sensible à ce genre d’histoires. Le matin même, il parcourt une bonne vingtaine de kilomètres pour aller à la cité Ennasr acheter lui-même du pain chez le boulanger de son ancien quartier. Les jours suivants, il a reçu plusieurs lettres de soutien de chefs d’Etat. Du pain bénit pour les services défunts de la communication de la présidence qui les a publiées toutes.

     

    28 janvier 2021, la présidence parle de tentative d’empoisonnement du président de la République. Toute la presse internationale a relayé l’information à l’époque. D’après les premiers éléments communiqués, le courrier a été réceptionné par Nadia Akacha, cheffe du cabinet, qui a reçu en plein visage une sorte de poudre. Elle se serait évanouie tout de suite et a été transportée en urgence à l’hôpital. Une enquête a été ouverte. Les conclusions ? On en rit encore à Tunis.

     

    Il s’avère ainsi que la bonne dame qui s’est évanouie de suite n’a pas saisi immédiatement les services concernés. Mieux encore, elle a eu le temps de mettre l’enveloppe suspecte dans la déchiqueteuse compliquant ainsi le travail des enquêteurs. Le parquet a quand même réussi à tirer « quelque chose » des restes de l’enveloppe : aucune trace de matière toxique !

    L’évanouissement de Mme Akacha serait dû à un simple burn out. Plausible puisqu’on apprend que la dame ouvre elle-même le courrier destiné au palais.

     

    3 novembre 2021, on parle de nouveau d’un complot ourdi visant la Tunisie. Cette fois, ce n’est pas la présidence de la République qui est ciblée, mais la résidence de l’ambassadeur de France à la Marsa. L’affaire serait sérieuse puisqu’on parle d’un tunnel qu’on a commencé à creuser depuis une maison abandonnée du voisinage de Dar Kamila. L’affaire est tellement sérieuse que le président lui-même est allé examiner les lieux, vers 22-23 heures, en compagnie de la cheffe du gouvernement et du ministre de l’Intérieur. Business News, ainsi que d’autres médias, tombent dans le piège et relaient l’histoire tout de suite en parlant du tunnel menant à la résidence de l’ambassadeur. Comment pouvait-on douter de nos sources au ministère de l’Intérieur, d’autant plus que le président de la République, lui-même, était sur terrain ?

    L’ambassadeur de France s’avéra plus mesuré et, en guise de réponse aux médias de son pays, il a indiqué qu’il n’a rien de concret sous la main et qu’il ne peut pas répondre aux rumeurs.

    L’histoire aurait pu s’arrêter là en accablant les médias de propagateurs de fake news. Sauf que non, la présidence elle-même décida, le lendemain, de communiquer sur l’affaire et de parler de tunnel.

    L’histoire est donc vraie ? Pas du tout, finalement, car le tunnel en question n’était qu’un trou ! La maison abandonnée n’était pas si abandonnée que cela, elle était en chantier.

    En clair, le président de la République, la cheffe du gouvernement et le ministre de l’Intérieur se sont déplacés tard le soir pour inspecter … un trou ! Et la présidence de la République a communiqué un jour après sur un trou !

     

    En dépit de tout ce qui précède, on pourrait quand même croire que l’histoire relatée hier, jeudi 23 décembre, est authentique et qu’il y a réellement un complot armé visant une personnalité politique. Le président a, quand même, évoqué un enregistrement téléphonique !

    Au vu des histoires rocambolesques précédentes, le doute est désormais de mise. On se doit, dorénavant de prendre avec des pincettes, les propos présidentiels. On exige des preuves, des noms, des visages, des aveux publics.

    Concrètement, et à l’exception des propos du président, nous n’avons aucun fait tangible pour étayer ces dires, ou plutôt, ces délires présidentiels. Aucune arrestation de la part de la police et le parquet n’a rien communiqué à ce sujet.

    Quand bien même le président de la République serait sincère, la crédibilité du ministère de l’Intérieur lui-même est entachée. On se rappelle encore du communiqué officiel de ce département, le 14 novembre dernier.

    Lors d’une manifestation anti Kaïs Saïed, le ministère de l’Intérieur a évoqué la saisie de plusieurs armes blanches chez les manifestants. Pour étayer ses propos, il a fourni une photo où l’on pouvait voir les fameuses armes blanches : des miroirs, des coupe-ongles, des ciseaux d’écolier, un rasoir jetable… Le directeur de la communication du ministère s’est bien opposé à la publication d’un tel communiqué, mais il n’a pas été suivi par sa hiérarchie. Il fut limogé quelques jours plus tard.

    Ce même ministère qui est toujours incapable de mettre la main sur des fugitifs notoires, tels Rached Khiari, Mohamed Affes et Maher Zid, a donc intercepté une communication évoquant un assassinat ? On croirait à cette histoire quand un juge d’instruction indépendant dévoilera des noms et nous montrera les comploteurs.

    En attendant, et au vu de tout l’historique des véritables fausses informations ourdies par la présidence et le ministère de l’Intérieur, le doute est de mise.

     

    Cette politique de communiquer au public (tunisien et étranger) de fausses informations ou d’informations non vérifiées est dangereuse. C’est vrai que sur le court terme, cela pourrait rapporter de la sympathie pour le président. Sauf que voilà, cette sympathie est des plus éphémères, car elle discrédite totalement le président de la République ainsi que le ministère de l’Intérieur.

    Non seulement, il n’y aura plus personne pour les croire, même s’il y a réellement un attentat ou un complot déjoué, mais cela donne une mauvaise image du chef de l’Etat et de l’Etat lui-même. Une image d’un menteur et adepte de la complotite, incapable de prendre de la hauteur par rapport aux informations qu’on lui fournit.

    Par ses propos légers et enfantins, le président de la République met à mal les services de renseignement. S’il y a réellement un projet d’assassinat, et que la police est dessus, le fait que le président en parle pourrait  déjouer les plans mis en place pour arrêter les instigateurs et leurs donneurs d’ordre. S’il n’y a pas de projet réel d’assassinat, cela donne l’image d’un ministère de l’Intérieur qui est en train d’intoxiquer le président avec des informations non vérifiées ou encore au stade de l’enquête préliminaire.

    Quelle que soit la formule retenue, une chose est sûre, le président de la République se discrédite et discrédite ses services.

     

    Raouf Ben Hédi

     

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