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Les routes de la mort

Par Synda Tajine

Trente accidents de la route depuis le début de ramadan. Trois mortels, rien qu’hier. Une dizaine de morts en un mois. Tombeau à ciel ouvert, nos routes nous dévorent chaque jour.

Les routes tunisiennes sont devenues cet immense parc d’attractions où chacun joue à « qui rentrera vivant ce soir », ou, à défaut, sans avoir égratigné sa voiture, perdu son sang-froid ou définitivement sa foi en l’humanité. Klaxons en rafale, dépassements suicidaires, marquages au sol effacés comme nos illusions collectives : l’asphalte s’est transformé en loterie nationale.

En ce mois de Ramadan, les comportements à risque sont aggravés par le jeûne et son impact sur la vigilance. Mais le problème ne se résume pas à une baisse passagère de concentration. Les failles sont structurelles, anciennes, accumulées sans jamais être réellement traitées.

L’impunité comme règle

Absence d’éclairage public, de signalisation claire, de marquage visible, de feux fonctionnels, de plaques correctement posées. À cela s’ajoute un autre angle mort : l’absence de sanctions adéquates et dissuasives en cas d’infraction.

Car le souci ne tient pas seulement au conducteur imprudent, ce bouc émissaire idéal que l’on brandit pour se dédouaner collectivement. Oui, il y a les excès de vitesse, l’alcool au volant, le téléphone collé à l’oreille ou tenu à la main comme une perfusion numérique. Mais il y a surtout l’impunité.

Faites l’exercice autour de vous : combien de fois, en une seule journée, verrez-vous un automobiliste stationner en pleine voie, un bus griller un feu rouge, un poids lourd circuler en dehors des horaires autorisés, un taxi rouler en sens inverse, un conducteur ignorer les limitations de vitesse ? Et parmi eux, combien seront réellement sanctionnés ?

Nos routes figurent parmi celles où le nombre d’accidents et de morts reste élevé au regard des standards internationaux. Elles ressemblent de plus en plus à une jungle où le plus téméraire l’emporte, parfois au péril de sa vie et de celle des autres. Circulation à contresens, dépassements dangereux, stationnements anarchiques, mépris élémentaire du code de la route et du bon sens : tout prospère sur le même terreau, celui de l’absence de conséquences.

Pourquoi respecter un feu rouge quand tant d’autres le franchissent sans la moindre crainte ? Pourquoi se conformer aux règles si l’on peut rouler à contresens aux côtés d’une patrouille de police sans être inquiété ? Il arrive même que ceux censés faire respecter la loi s’en affranchissent sans urgence apparente. Or, plus de sanctions signifierait non seulement davantage de discipline, mais aussi des recettes supplémentaires pour l’État. La formule n’a pourtant rien de magique.

Des infrastructures à bout de souffle

Au-delà de la question punitive, l’état des infrastructures aggrave la situation. Routes crevassées, nids-de-poule devenus décor permanent, panneaux invisibles, éclairage défaillant : le bitume aussi vieillit. L’entretenir suppose une vision, une planification, des choix budgétaires assumés. Nous préférons colmater et repousser, comme si la route pouvait indéfiniment encaisser. Comme pour tout le reste, d’ailleurs.

L’expansion démographique se fait aux dépens de plans d’urbanisme clairs, de routes véritablement pensées et d’espaces de circulation et de stationnement suffisants. Les villes s’étendent sans cohérence, les quartiers poussent plus vite que les infrastructures, et l’on construit d’abord, on réfléchit ensuite. Résultat : des axes saturés, des embouteillages permanents et des conducteurs contraints de se disputer violemment, loin de tout civisme, des mètres carrés devenus rares.

L’État promet de réduire, d’ici 2034, de moitié le nombre d’accidents mortels, mais qu’a-t-il concrètement prévu pour y parvenir ? Et surtout, a-t-il déjà commencé à entreprendre ce projet pharaonique, qui exigera souffle et planification sur plusieurs années ?

L’absence de stratégie, la voiture par défaut

Mais le cœur du drame réside peut-être ailleurs, dans l’absence d’une véritable stratégie nationale de transport. Pas de maillage ferroviaire modernisé, des transports publics saturés, irréguliers ou inexistants dans certaines régions. La voiture individuelle s’impose alors comme unique solution crédible.

Chaque famille aspire à posséder la sienne pour travailler, étudier, se soigner. On ne choisit pas la voiture par amour des embouteillages, mais par nécessité. Faute d’alternative, les routes se remplissent, les tensions montent, les marges de sécurité se réduisent. En attendant, les projets s’entassent. On promet depuis des années un métro pour la ville de Sfax, dont les routes sont connues pour être un gouffre de chaos et un aspirateur de civisme, un TGV pour relier tout le pays, du nord au sud, un projet beau sur le papier, difficile à réaliser sur le terrain.

Dans les faits, les projets tardent et la voiture reste l’unique rempart, responsable chaque année de dizaines de morts et de centaines de blessés inutiles.

Ce carnage routier révèle une faillite plus large : l’incapacité à penser le long terme, à planifier la mobilité comme un droit fondamental et un levier de développement. La route ne tue pas seule. Elle reflète nos renoncements et nos priorités inversées.

Combien de morts sommes-nous prêts à accepter pour continuer à ne rien changer ?

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3 commentaires

  1. Judili58

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    4 mars 2026 | 11h38

    Deux réflexions. La première nos députés veulent voter une loi de « régularisation foncière » des quartiers dits « populaires » alors que ces quartiers ont été érigés sans aucune norme ni règle d’aménagement urbanistique. Demain quand il s’agira de les connecter au réseau de transport en commun comment fera t on ? Le populisme n’a pas de vision stratégique voire de vision tout court .
    La deuxième réflexion me vient d’un constat quotidien. Les agents de circulation sont de moins en moins nombreux à Tunis et quand ils sont là « ils préfèrent » verbaliser les contrevenants au lieu d’organiser la circulation. Les patrouilles n’existent pas alors qu elles sont indispensables pour relever et réprimer les infractions en roulant surtout celles commises par les deux roues, les camions et les taxis collectifs.

  2. Gg

    Répondre
    3 mars 2026 | 18h08

    Le plus drôle est qu’on se fait engueuler si on respecte le code.
    Un jour, près de la place Barcelona à Tunis, je m’arrête à un feu rouge.
    Puis viennent des voitures à ma droite, à ma gauche, derrière…
    Après quelques secondes, une voiture démarre et grille le feu. Puis une autre et une autre et d’autres… le mec derrière moi me klaxone rageusement, et me crie en français: « Alors tu roules comme ca en France ? »
    Ben… oui!

  3. zaghouan2040

    Répondre
    3 mars 2026 | 17h30

    Le comportement psychopathe sociopathe d’une grande partie des Tunisiens sur route est évidemment significatif; il témoigne d’une société profondément aliénée névrosée déstructurée.
    Elle témoigne parallélement de l’absence de l’Etat de Droit.
    Cette situation de barbarie latente prête a exploser a tout moment est la résultante directe et concrète de 60 années de dictature et d’absence de véritable citoyennete.
    Nous sommes semblables a. ces poulets d’élevage en batterie où promiscuité saleté arbitraire et cruauté règnent : la pathologie du conducteur fou en Tunisie est l’expression d’une perte de sens et de dignité collectives

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