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Le ministre de l’Intérieur a d’autres priorités que les poubelles

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Par Nizar Bahloul

    Le président de la République, Kaïs Saïed, a reçu vendredi dernier le ministre de l’Intérieur Khaled Nouri pour lui parler, une nouvelle fois, des opérations de collecte des déchets.

    Selon un communiqué de la présidence publié à 3h07 dans la nuit de vendredi à samedi 28 mars 2026, Kaïs Saïed a exprimé son mécontentement face à la nécessité répétée de son intervention pour orienter les responsables régionaux et locaux. Il a même déploré devoir, dans certains cas, indiquer lui-même les quartiers concernés, sur la base de plaintes reçues.

    Le ton du communiqué est sévère. L’image qui l’accompagne l’est tout autant. Manifestement choisie avec soin, elle montre un président au regard frontal, soutenu, presque inquisiteur. Il ne regarde pas son interlocuteur, il le scrute.

    Une obsession qui se répète

    Ce n’est pas la première fois que le chef de l’État convoque son ministre pour lui parler d’ordures ménagères. Répéter les mêmes remontrances semble être devenu une routine.

    Il y a à peine quatre mois, le 25 novembre 2025, Kaïs Saïed avait convoqué Khaled Nouri pour des propos quasiment identiques. Même scène le 26 juin 2024. Même sujet. Même ton.

    À force de répétition, ce qui pouvait passer pour un rappel à l’ordre devient un mode de gouvernance.

    Un non-sens politique total

    Il faut le dire clairement : ce que fait Kaïs Saïed relève du non-sens politique.

    Un président de la République n’a pas à s’occuper d’ordures ménagères. Il n’a pas à traiter des plaintes de ce type ni à orienter des opérations de nettoyage quartier par quartier. À ce niveau de responsabilité, les priorités devraient être ailleurs : les équilibres budgétaires, les crises internationales, les grandes orientations stratégiques touchant les générations futures. À commencer par les répercussions de la situation au Moyen-Orient sur les prix du carburant et, par ricochet, sur le budget de l’État, calculé sur un baril à 63 dollars, alors qu’il est à 115 dollars, ce lundi 30 mars 2026.

    Il en va de même pour le ministre de l’Intérieur. Sa mission n’est pas de superviser des opérations de collecte des déchets, mais d’assurer la sécurité du pays, de lutter contre la criminalité, le terrorisme, les trafics, la contrebande, la drogue et l’insécurité.

    Si un ministre de l’Intérieur a du temps à consacrer à la gestion des ordures, c’est que toutes les autres urgences auraient disparu. Or chacun sait que nous en sommes très loin.

    Un ministre fragilisé en pleine lumière

    Mais au-delà de l’absurdité politique, la démarche présidentielle est dangereuse.

    En exposant publiquement son ministre dans une posture d’élève rappelé à l’ordre, le président affaiblit son autorité. Et pas seulement auprès de l’opinion.

    Que doivent penser les forces de sécurité sous sa hiérarchie ? Que doivent en déduire les réseaux criminels, les trafiquants ou les groupes terroristes, en voyant un ministre ainsi publiquement recadré pour des questions de déchets ?

    Un ministre de l’Intérieur doit incarner la fermeté, la maîtrise et la crainte. L’image renvoyée par la présidence est ici tout l’inverse : celle d’un responsable sous pression, dépendant et fragilisé.

    Des contrevérités et un refus des responsabilités

    Le président ne se contente pas de blâmer son ministre. Il avance également des arguments discutables.

    Il rejette les justifications liées au manque d’équipements, les qualifiant « d’inacceptables », en affirmant que ces moyens existaient lors des campagnes de nettoyage avant de disparaître.

    C’est inexact. Les municipalités mutualisent leurs moyens lors de ces campagnes. Et la réalité est connue : le manque d’équipements est généralisé, qu’il s’agisse des municipalités ou même des forces de sécurité, dont les véhicules sont souvent dans un état préoccupant et ne passeraient jamais le premier contrôle technique.

    Suggérer que les mairies disposent des moyens mais choisissent de ne pas les utiliser revient à accuser implicitement l’ensemble des collectivités de dysfonctionnements volontaires. Une accusation lourde, et dangereuse pour la confiance institutionnelle.

    Autre affirmation contestable : le refus de faire porter la responsabilité aux citoyens. Or chacun le constate au quotidien : la saleté de nos villes ne tombe pas du ciel. Ce sont les citoyens eux-mêmes qui jettent leurs déchets n’importe où, qui n’ont même pas une petite poubelle dans leur voiture et préfèrent balancer leurs détritus par la fenêtre, et qui continuent d’alimenter sans scrupule les décharges sauvages aux quatre coins du pays.

    Blanchir totalement les citoyens tout en accablant l’administration relève d’un discours facile, mais peu crédible, qui fragilise la parole présidentielle elle-même.

    Un pouvoir qui fuit ses propres décisions

    Le point le plus problématique reste toutefois ailleurs. En s’en prenant au ministre de l’Intérieur, Kaïs Saïed évite soigneusement de revenir sur ses propres décisions.

    Car si les communes dysfonctionnent aujourd’hui, c’est aussi parce que les conseils municipaux démocratiquement élus ont été dissous en 2023, sans qu’un nouveau cadre clair ne soit mis en place depuis. Trois ans après cette décision présidentielle illégale, aucune date n’est annoncée pour les élections municipales.

    Or ce sont précisément ces structures qui étaient chargées de la gestion des déchets.

    En résumé, le président supprime les instances compétentes, constate les dysfonctionnements, puis reproche à un ministre qui n’a pas vocation à intervenir dans ce domaine de ne pas les avoir réglés.

    Un populisme assumé

    Ce comportement présidentiel relève d’un populisme évident. Et il est récurrent chez Kaïs Saïed.

    Le président se met en scène comme celui qui écoute les plaintes des citoyens, qui intervient directement, qui corrige et qui sanctionne. Il valorise le “peuple propre” et désigne un ministre défaillant comme bouc émissaire.

    Mais cette mise en scène a un coût : elle fragilise le ministre, affaiblit les institutions, brouille les responsabilités et détourne l’attention des véritables enjeux.

    En convoquant son ministre à répétition pour des questions de propreté, tout en se rappelant ses interventions jusque dans la rénovation de la piscine municipale du Belvédère, Kaïs Saïed donne le sentiment de vouloir gérer Tunis comme un maire.

    À ceci près qu’il ne l’est pas. Et qu’à force de descendre dans les poubelles, il finit par ne plus être à la hauteur de la fonction de président.

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    8 commentaires

    1. Gg

      Répondre
      2 avril 2026 | 9h29

      De toutes façons ce problème est avant tout une question d’éducation.
      Allez voir en Suisse, même en période de grève du ramassage, le pays est propre. Les gens trient les déchets, certains sont mis en sacs soigneusement alignés en attendant la fin de la grève, les encombrants sont transportés par chacun aux déchetteries.
      Chez nous dans notre quartier, chaque mois un dimanche matin les habitants sont conviés à ramasser et regrouper tout ce que l’on trouve au sol, dans les buissons etc… la quantité ainsi cueillie est impressionnante.
      Lorsque vous roulez, si vous jetez des choses par la fenêtre de votre voiture, attention que des flics ne vous voient pas. Sinon c’est 65e d’amende.
      A l’inverse, ayant vécu quelques temps dans un village pas loin de Siliana, nous ne savions que faire des déchets.
      J’avais donc acheté une grande poubelle grise à roulettes, placée devant la maison. Nous placions nos déchets dans des sacs plastiques, eux mêmes dans la poubelle. Tout cela bien fait rire les voisins !
      Mais après 2 jours, une nuit la poubelle avait disparu.
      Tant pis, nous laissions les sacs dehors, contre le mur.
      Encore quelques jours, une nuit on a volé les sacs vidés à même le sol.
      La déchetterie locale était le lit d’un oued qui passait à côté du village.
      On y trouvait de tout: ordures, bouteilles plastique, vieux pneus, matelas, frigos cassés, bidons d’huile de voiture… imaginez la catastrophe à chaque crue!
      Je pense avec tristesse à vos « lacs » autour de Tunis, au rond point de Bab Saadoun..
      Que faire contre cela?
      Rien.

    2. Judili58

      Répondre
      31 mars 2026 | 10h53

      La dissolution des conseils municipaux. Voilà en grande partie la cause des carences de l’action municipale. L’administration municipale n’est pas une autorité même si elle est placée sous l’autorité du gouverneur.Le conseil municipal confère à l’action municipale l’autorité nécessaire dans un cadre légal de décentralisation bien réfléchi. Sauf que c’est le ministère de l’intérieur qui est contre cette architecture et le pouvoir actuel par sa vaseuse « construction par la base » a exaucé les vœux de l’état sécuritaire qui refuse toute autre autorité qui viendrait lui disputer son autoritarisme sans limites toujours sous le prétexte priorité à la sécurité. Et ceci dure depuis 40 ans. Certes avec quelques nuances mais là depuis la dissolution c’est la mise des municipalités sous tutelle du totale du ministere de l’intérieur.

    3. Vladimir Guez

      Répondre
      31 mars 2026 | 10h18

      Il est temps de différencier le populisme et la démagogie, Mr Bahloul.
      Les deux ne veulent pas dire la même chose.

    4. zaghouan2040

      Répondre
      30 mars 2026 | 19h29

      L’article de Mr Bahloul est intéressant. A plus d’un titre.
      Mais concentrons nous sur le contenu
      La médiatisation de cet « entretien » serait en fait un aveu de faiblesse : le Président serait outré par une certaine montée en puissance de la part de Mr Nouri
      Il chercherait a travers cette humiliation publique planifiée a rabaisser le statut du Ministre en lui rappelant son rôle de préposé aux poubelles tout en s’affichant soucieux des problèmes au quotidien du peuple négligé par les responsables locaux du Ministère de l’Intérieur

      Jeu de dupes; jeux de pouvoir.Et jeux de rôles.

      En réalité ni le Ministre de l’intérieur ni le Président de la République ne s’acquittent de leurs tâches et responsabilités envers le Pays.

      Il conviendrait peut être de rappeler ,aussi bien a Mr Saed qu’à Mr Nouri,et a titre de simples exemples, que les migrants subsahariens au nombre etonnament croissant n’ont pas étés teleportes sur le territoire tunisien par les reptiliens d’Alpha du Centaure et qu’ils ont été transportés de nos frontieted jusqu’aux villes du littoral
      Que les climatiseurs ,scooters et autres réfrigérateurs géants vendus a Moncef Bey ont pu difficilement pu être dissimulés dans des boîtes Ferrero Rocher de 26 pieces, a part quelques exceptions
      Que le fait de se balader avec plusieurs milliers de dinars en poche billets de 50 le week end a Gammarth est certes signe de bonne santé financière mais pas obligatoirement signe d’irreprochabilité

      Et qu’au total se foutre de la gueule des gens ne signifie pas que ces gens vous croient crédible

      • Judili58

        Répondre
        31 mars 2026 | 11h02

        Vous pouvez ajouter le scandale des « bananes » qui traversent le pays d’ouest en est ( puisqu’elles viennent d’Algerie ) au vu et au su de tous pour se retrouver exposées sur les étalages des marchands de fruits et légumes partout dans le pays. A moins que ces bananes ont été larguées sur les étalages par parachute.

        • zaghouan2040

          Répondre
          31 mars 2026 | 12h28

          Il y a malheureusement beaucoup beaucoup de dérives gravissimes que je ne peux mentionner pour ma sécurité (peut être suis je froussard et/ou parano)
          Ces dérives sont pourtant connues de tous,et remettent en cause la crédibilité de l’etat

        • Fares

          Répondre
          31 mars 2026 | 14h03

          À l’époque de Ben Ali, son frangin Moncef contrôlait l’importation des bananes en Tunisie. Heureusement que KS est « propre ». C’est probablement un oubli, il est tellement occupé par la question des ordures qu’il a oublié des dossiers plus urgents.

    5. Fares

      Répondre
      30 mars 2026 | 17h59

      une vocation ratée

      Cet engouement de Saied pour le problème des ordures ménagères me rappelle une scène culte du film « Coming to America » quand le prince Hakim dit « When you think of Garbage, think Hakim ».

      https://youtu.be/RVVhvr_PXG4?si=guu85hs2QuKc66yM

      Pauvre pays.

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