Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Les signes d’un grand remaniement orchestré par Kaïs Saïed

Article réservé aux abonnés

Service IA, Business News

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Maya Bouallégui

[sharethis-inline-buttons]

Les signaux se multiplient depuis le début de la semaine : mise en garde présidentielle, offensive médiatique de La Presse, pressions croissantes sur l’ARP et agitation des relais pro-régime sur les réseaux sociaux. Tout converge vers une même hypothèse : Kaïs Saïed préparerait un vaste remaniement qui pourrait dépasser le seul gouvernement et toucher l’ensemble de l’appareil d’État.

Le signal est encore diffus, mais il devient de plus en plus difficile à ignorer. Depuis le début de la semaine, une série d’indices convergents laisse entrevoir l’hypothèse d’un vaste remaniement orchestré par Kaïs Saïed. Un remaniement qui pourrait ne pas se limiter au gouvernement, mais toucher aussi les gouvernorats, les délégations, et, de manière plus indirecte, certains bancs de l’Assemblée des représentants du peuple.

À l’origine de cette lecture : la rencontre tenue lundi 14 avril entre le président de la République et la cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri. Le communiqué publié à l’issue de cet entretien contenait, derrière son apparente sobriété institutionnelle, une phrase lourde de conséquences : Kaïs Saïed y rappelle que plusieurs responsables ont été nommés sur la base de leur capacité à honorer leurs engagements et qu’il faudra remplacer ceux qui se révéleraient défaillants. Aucun niveau de responsabilité n’est précisé. Le flou est total et c’est précisément ce qui le rend politiquement significatif.

Un avertissement sans destinataire… donc adressé à tous

Le président ne dit pas quels responsables sont visés. Il ne parle ni de ministres, ni de gouverneurs, ni de délégués. Mais il évoque explicitement les niveaux national, régional et local. Autrement dit, toute la pyramide administrative est potentiellement concernée.

Dans le langage politique de Kaïs Saïed, cette absence de précision n’est jamais anodine. Elle permet d’instiller une pression générale, de placer l’ensemble de l’appareil d’État dans une position d’attente, voire d’inquiétude. Quand le chef de l’État parle de « responsables défaillants » sans les nommer, chacun est invité à se sentir concerné.

Le message a d’ailleurs été immédiatement amplifié par le quotidien public La Presse. Dès le lendemain de la publication du communiqué présidentiel, soit hier mercredi, le journal titrait sans nuance : « Le rappel à l’ordre de Kaïs Saïed ». Ce jeudi 16 avril, il enfonce le clou avec un long article d’un quart de page au ton quasi doctrinal, intitulé : « Rappel ferme des exigences de performance et de responsabilité », signé Samir Dridi.

Le texte ne se contente pas de commenter la parole présidentielle : il la dramatise, la scénarise, et prépare le terrain à d’éventuelles sanctions. On y retrouve tout le lexique classique des périodes pré-remaniement : inertie, dysfonctionnements, bureaucratie lourde, responsables installés dans une logique d’attente. Le journal de l’État ne relate pas un événement ; il construit un récit.

La Presse en éclaireur politique

La répétition sur deux jours de suite, avec montée en intensité, n’a rien d’un hasard rédactionnel. Dans les systèmes politiques centralisés, ce type de séquence médiatique sert souvent à préparer l’opinion à une décision déjà mûrie au sommet.

Le choix du signataire n’est pas anodin non plus. Samir Dridi n’est pas perçu comme un observateur neutre. Son positionnement antérieur, notamment ses attaques virulentes contre les opposants qualifiés d’« aboyeurs du net », l’a clairement rangé dans le camp des relais zélés du discours officiel. Son article ressemble moins à une analyse journalistique qu’à un texte d’accompagnement politique.

Surtout, La Presse met en exergue une phrase essentielle : plusieurs responsables ont été choisis parce qu’ils avaient promis des résultats. Cette formulation, reprise du discours présidentiel, vaut presque aveu : les nominations ont reposé sur des engagements déclaratifs, non sur des critères vérifiables de compétence, d’expérience ou de résultats passés.

L’ARP aussi dans le viseur ?

C’est ici qu’intervient un autre épisode, en apparence distinct, mais politiquement complémentaire : l’affaire Tarek Mehdi.

Lundi soir, après les propos racistes et d’une extrême gravité tenus par le député au Parlement, Riadh Jrad publie un ultimatum spectaculaire : il donne 72 heures à l’ARP pour agir, faute de quoi il révélera une liste de députés ayant des affaires judiciaires en cours.

Pris isolément, ce coup de pression pourrait relever de la gesticulation médiatique. Mais replacé dans la séquence de cette semaine, il prend une autre dimension. Riadh Jrad n’agit jamais en électron libre. Son intervention semble plutôt s’inscrire dans une stratégie plus large : étendre le climat de mise en accusation au pouvoir législatif.

Certes, Kaïs Saïed ne peut pas limoger des députés. Mais il peut créer les conditions de leur sortie : demander la levée de leur immunité, encourager des poursuites, pousser l’ARP à sacrifier certains élus devenus embarrassants. Ce n’est pas un remaniement au sens constitutionnel, mais c’en est un dans ses effets politiques.

Une campagne de préparation dans les réseaux pro-régime

Depuis plusieurs jours, par ailleurs, les pages partisanes favorables au président martèlent le même mot d’ordre : il faut limoger les responsables défaillants. Le récit est désormais bien installé : si le pays va mal, ce n’est pas à cause du sommet de l’État, mais parce que ceux qui exécutent ses orientations échouent sur le terrain.

Ce mécanisme est politiquement commode. Il permet de préserver intacte la figure présidentielle tout en désignant des fusibles. Le chef reste au-dessus de la mêlée ; les subalternes portent seuls la responsabilité des échecs.

Cette narration prépare psychologiquement l’opinion à une vague de limogeages présentée comme une reprise en main salutaire.

Le vrai aveu : un système de nomination fondé sur la loyauté

Mais derrière cette possible opération de nettoyage, une question plus fondamentale demeure : qui a nommé ces responsables aujourd’hui jugés défaillants ?

La réponse, Kaïs Saïed lui-même l’a donnée. Ils ont été choisis parce qu’ils avaient promis. Et il a déjà expliqué par le passé que la loyauté constituait, dans son système, un critère déterminant.

C’est là que réside le cœur du problème. Lorsqu’un pouvoir nomme des responsables sur la base de promesses vagues et d’une fidélité supposée, au lieu de s’appuyer sur des compétences démontrées, des programmes précis et une expérience réelle de terrain, il fabrique lui-même les conditions de ses futurs remaniements.

Le paradoxe est cruel : ceux que Kaïs Saïed s’apprêterait à sanctionner sont, pour beaucoup, les produits directs de sa propre méthode de sélection.

Et si grand remaniement il y a, il ne corrigera pas la racine du mal. Il remplacera simplement des fidèles défaillants par d’autres fidèles, choisis selon la même logique et promis aux mêmes échecs. Tant que la loyauté primera sur la compétence, chaque remplacement ne fera que préparer le suivant.

Maya Bouallégui

Subscribe to Our Newsletter

Keep in touch with our news & offers

Contenus Sponsorisés

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *