Par Fahem Boukadous
Un document en apparence administratif circule depuis quelques jours dans les arcanes de l’État. Daté du 14 avril et adressé par la cheffe du gouvernement à l’ensemble de l’appareil exécutif — ministres, secrétaires d’État, responsables d’organismes publics, gouverneurs et chefs de programme — il fixe les orientations et la méthodologie d’élaboration du projet de budget de l’État pour 2027.
À première vue, rien de plus qu’une circulaire classique. En réalité, le texte révèle des choix politiques lourds, qui dépassent largement le simple cadrage technique du processus budgétaire.
Dans sa formulation, le document se présente comme un cadre visant à rationaliser la gestion publique et à améliorer l’efficacité de l’allocation des ressources. Il met en avant des notions désormais familières : « création de richesse », « valeur ajoutée », « autonomie », « participation locale ». Mais à y regarder de plus près, ce vocabulaire dessine un glissement progressif du rôle de l’État.
On passe ainsi d’un État assumant une fonction sociale — fondée sur la redistribution et la garantie d’un socle minimal de droits — à un État qui se redéfinit comme moteur économique, privilégiant la croissance au détriment de la justice sociale.
Des concepts en apparence neutres, aux implications profondes
Le véritable enjeu du document ne réside pas uniquement dans ses orientations générales, mais dans le cadre conceptuel qui les sous-tend. Un cadre qui semble, au premier abord, consensuel, voire moderne, mais qui opère en réalité une transformation silencieuse du sens même des politiques publiques.
La notion de « création de richesse », répétée à l’envi, en est l’illustration la plus évidente. Elle est érigée en priorité absolue, comme si la mission première de l’État était de stimuler la production et la croissance. Or, cette approche rompt avec un principe fondamental : l’articulation entre production et redistribution.
Car si la richesse est omniprésente dans le discours, sa redistribution en est presque absente. Aucun mécanisme équivalent n’est mis en avant pour garantir l’équité fiscale ou corriger les déséquilibres. Dès lors, la « création de richesse » devient un concept unidimensionnel, qui réduit le développement à sa seule dimension quantitative, en éludant une question essentielle : qui bénéficie réellement de cette richesse ?
Ce silence n’est pas anodin. Il traduit un biais implicite en faveur de la logique de marché, au détriment de celle de la justice sociale.
Quand la rentabilité redéfinit les priorités
Le recours au concept de « valeur ajoutée » confirme ce déplacement. À l’origine, il s’agit d’un indicateur strictement économique, destiné à mesurer la performance des secteurs productifs. Mais son usage dans ce contexte révèle une hiérarchisation nouvelle des priorités publiques.
Les secteurs qui ne produisent pas de « valeur ajoutée » au sens comptable — santé, éducation, services sociaux — risquent dès lors d’être relégués au second plan. Le danger est évident : transformer des droits fondamentaux en simples coûts budgétaires.
Lorsque les politiques publiques sont évaluées à l’aune de leur rentabilité financière, ce qui ne rapporte pas devient une variable d’ajustement. Et ce qui relevait hier de l’investissement social à long terme peut rapidement être perçu comme une charge à contenir.
Autonomie et participation : des notions à double tranchant
Le concept d’« autonomie » est lui aussi mobilisé comme un choix souverain. Mais son imprécision ouvre la voie à toutes les interprétations. S’agit-il de réduire la dépendance extérieure en renforçant les capacités nationales ? Ou, plus prosaïquement, de réduire le rôle de l’État dans le financement des services publics ?
En l’absence de clarification, cette notion devient un instrument malléable, susceptible de justifier des politiques contradictoires. Les signaux actuels laissent toutefois penser qu’elle pourrait servir à légitimer une contraction des dépenses publiques, transférant une partie du fardeau vers les citoyens et les territoires.
Dans cette configuration, « compter sur soi » prend des allures de discours moral, qui fait porter à la société le poids de déséquilibres qu’elle n’a pas générés.
Le concept de « participation locale », quant à lui, n’est pas moins ambigu. Présenté comme une avancée démocratique, il peut, en l’absence de moyens réels, se réduire à une participation de façade.
Car participer suppose pouvoir décider. Or, demander aux acteurs locaux de définir des priorités sans leur accorder les ressources nécessaires revient à instaurer une forme de « participation sans pouvoir ». Une décentralisation des responsabilités, sans décentralisation des moyens.
L’efficacité comme euphémisme de l’austérité
Enfin, les notions de « rationalisation » et d’« efficacité » complètent cet édifice conceptuel. Classiquement associées à une meilleure gestion publique, elles prennent ici une signification plus ambiguë.
Hors de tout débat social, elles deviennent souvent des euphémismes pour désigner des politiques de réduction. Rationaliser, c’est parfois réduire. Améliorer l’efficacité, c’est parfois restructurer au détriment de la qualité ou de la continuité du service.
Le langage technique joue alors un rôle précis : masquer des choix politiques dont les conséquences sociales sont pourtant bien réelles.
Un débat qui ne peut rester confiné
Ce document ne se contente donc pas de fixer des orientations budgétaires. Il redéfinit le langage même dans lequel les politiques publiques sont pensées. Or, ce langage n’est jamais neutre. Il reflète une vision du rapport entre l’État, le marché et la société.
C’est pourquoi le débat ne peut rester confiné aux cercles administratifs. Il ne s’agit pas d’un texte technique isolé, mais d’un ensemble de choix qui affecteront directement la vie quotidienne des Tunisiens — pouvoir d’achat, accès aux soins, qualité de l’éducation.
Sortir cette discussion de l’ombre est une nécessité. Non seulement démocratique, mais politique et sociale. Le budget de l’État n’est pas une affaire de spécialistes : c’est la traduction financière des choix collectifs d’une nation.
Qui paie, qui gagne, quel État demain ?
Au fond, les questions posées sont simples, mais décisives : qui supportera le coût des ajustements ? Qui bénéficiera des priorités retenues ? Et quel rôle l’État entend-il réellement jouer ?
Le véritable risque ne réside pas uniquement dans le contenu de ce document, mais dans la manière dont il est traité : dans le silence, sans débat, sans confrontation d’idées.
L’enjeu, aujourd’hui, dépasse la critique du texte. Il consiste à imposer ce sujet comme un véritable débat national. Car les politiques publiques ne sont jamais neutres. Elles façonnent le présent et déterminent l’avenir.
Et c’est bien là la question centrale : la « démocratie sociale » restera-t-elle un engagement réel, ou deviendra-t-elle définitivement un slogan ?
- Texte original en arabe, traduction service IA de Business News
Bio express
Fahem Boukadous, journaliste et secrétaire général du Syndicat national des journalistes tunisiens
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










