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Le Parlement, cette caisse de résonance qui ne résonne plus

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Par Ikhlas Latif

    Depuis quelques jours, un étrange spectacle se joue au Parlement tunisien. Une scène presque touchante, à sa manière. Des députés découvrent soudainement que le pouvoir exécutif peut parfaitement se passer d’eux pendant un mois entier. Pas un ministre, pas une audition, pas une séance de questions orales. Rideau fermé jusqu’à la fin mai. Circulez, il n’y a plus personne au gouvernement.

    Et voilà que certains élus s’indignent. Ils parlent de « violation de la Constitution », de « déséquilibre des pouvoirs », de « mission de contrôle entravée ». D’autres rappellent gravement que le Parlement a pour rôle de convoquer les ministres, de les auditionner, de contrôler leur action. On invoque l’article 114 avec la solennité de ceux qui viennent de retrouver un vieux manuel de droit constitutionnel sous une pile de poussière institutionnelle.

    Le problème, c’est que cette colère arrive avec un léger retard. Un retard de quelques années, peut-être.

    Ils voulaient être un pouvoir, le système n’y voyait qu’une fonction

    Car enfin, de quoi ces députés sont-ils exactement surpris ? Qu’imaginaient-ils ? Qu’ils formaient un véritable pouvoir ? Qu’ils participaient à une architecture institutionnelle équilibrée ? Qu’ils étaient les représentants d’un législatif autonome, doté d’une réelle capacité de contrôle et d’influence ?

    Il faut reconnaître à cette séquence un mérite rare, celui de dévoiler brutalement la réalité du système actuel. Une réalité que beaucoup s’acharnaient encore à maquiller derrière des procédures, des commissions et des communiqués de bureau rédigés dans cette langue administrative qui ressemble souvent à un calmant collectif.

    La Constitution de 2022 ne parle d’ailleurs plus de « pouvoir législatif ». Elle parle d’une « fonction législative ». Nuance fondamentale. Un pouvoir peut résister. Une fonction, elle, exécute. Elle accompagne. Elle remplit une tâche dans une mécanique pensée ailleurs. Et cette mécanique n’a jamais réellement caché son centre de gravité : la présidence.

    Le Parlement tunisien nouveau modèle n’a jamais été conçu comme un contre-pouvoir. Au mieux, comme une chambre d’enregistrement. Au pire, comme un décor institutionnel utile pour donner une apparence de pluralité à une verticalité déjà totalement assumée.

    Mais certains députés semblent le découvrir seulement maintenant, au moment précis où les ministres leur signifient poliment qu’ils ont mieux à faire.

    C’est hilarant. Des élus protestent parce que les membres du gouvernement refusent de venir répondre à leurs questions, alors même que ces mêmes élus ont accompagné, soutenu ou validé un système qui a méthodiquement vidé leur institution de sa substance. Ils découvrent soudain que lorsqu’on réduit le Parlement à une simple caisse de résonance, il finit logiquement par ne plus résonner du tout.

    Le Parlement continue de parler… pendant que le pouvoir gouverne sans lui

    Le plus fascinant reste toutefois la communication officielle autour de cette affaire. On explique avec un sérieux imperturbable que les ministres sont mobilisés sur le plan de développement 2026-2030. Comme si l’élaboration d’un plan économique exigeait désormais la disparition complète de l’exécutif du champ parlementaire ; ou qu’un gouvernement ne pouvait plus, simultanément, gouverner et répondre aux représentants des citoyens (en réalité, 11% des citoyens).

    L’argument est d’autant plus savoureux que le Parlement, lui, continue officiellement de fonctionner « normalement ». Les commissions poursuivent leurs travaux. Les députés débattent. Le Bureau de l’ARP planifie consciencieusement les prochaines activités. Et surtout, sommet involontaire de l’absurde bureaucratique, il transmet 120 questions écrites à des ministres officiellement indisponibles.

    L’image parfaite de la période actuelle. Des députés qui écrivent à des ministres absents dans une institution qui fait semblant de ne pas voir le problème.

    Une sorte de théâtre administratif où chacun continue mécaniquement à jouer son rôle alors que le public a déjà compris que la pièce est terminée.

    Le silence du Bureau de l’ARP sur toute cette polémique est d’ailleurs particulièrement révélateur. Pas un mot sur le fond. Pas une défense politique du rôle du Parlement. Pas même une tentative de confrontation symbolique avec l’exécutif. Juste la continuité froide des procédures. Comme si le plus important était surtout de préserver l’apparence du fonctionnement institutionnel.

    Des institutions encore debout, mais déjà vidées de leur substance

    C’est probablement cela, le cœur du problème tunisien actuel. Les institutions existent encore formellement, mais elles semblent avoir renoncé à leur propre logique interne. Elles continuent de bouger, de produire des communiqués, des réunions, des calendriers et des textes… tout en donnant parfois l’impression d’avoir accepté leur propre effacement.

    Les députés signataires du communiqué de protestation ont raison sur un point. Cette situation constitue une première. Un précédent inquiétant. Mais ce précédent n’est pas une anomalie surgie soudainement de nulle part. Il est l’aboutissement parfaitement cohérent d’un système construit autour d’une concentration extrême du pouvoir.

    Dans un système réellement fondé sur l’équilibre institutionnel, l’idée même d’un exécutif annonçant collectivement son indisponibilité face au Parlement pendant un mois provoquerait une crise politique majeure. Ici, cela produit surtout quelques communiqués embarrassés, quelques protestations vite étouffées et beaucoup de gêne silencieuse.

    Parce qu’au fond, tout le monde connaît déjà la réponse à la seule question importante. Jusqu’où les députés peuvent-ils réellement aller contre une décision prise ailleurs ? Probablement nulle part.

    Cette prise de conscience tardive rend leur indignation si involontairement ironique.

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