Encore un journaliste en prison. Encore un. Comme s’ils n’étaient pas déjà suffisamment nombreux derrière les barreaux ou sous la menace permanente d’y finir un jour.
Zied El-Heni a écopé, la semaine dernière, d’un an de prison. Douze mois pour avoir tout simplement fait son travail. Et déjà, les mêmes phrases reviennent, presque automatiques : « Il l’a bien cherché », « s’il est innocent, il sortira ».
Oui, il sortira sans doute. Un jour. Mais dans quel état ? Et à quel prix ? Certains rentrent chez eux brisés, désabusés, vidés par un système qu’ils pensaient encore pouvoir défendre. D’autres finissent innocentés par une justice en laquelle ils n’avaient déjà plus la moindre confiance.
Zied El-Heni refuse de faire appel. Non par provocation, mais parce qu’il dit ne plus croire en cette justice qui refuse obstinément de qualifier son procès de politique, tout en multipliant les éléments qui prouvent exactement le contraire. Il dénonce haut et fort l’injustice d’avoir été emprisonné en sa qualité de journaliste. La justice, elle, refuse d’écouter. Et tout, dans cette affaire, renvoie à cette évidence dérangeante, et à une sanction totalement absurde.
Un journaliste emprisonné pour avoir défendu un autre
Le plus glaçant est peut-être ailleurs. Zied est aujourd’hui en prison pour avoir dénoncé l’injustice subie dans l’affaire d’un autre journaliste : Khalifa Guesmi, dont la source, un officier de la Garde nationale, est décédée en prison.
Vous l’avez oublié ? Pas nous.
Guesmi avait été condamné à un an de prison en première instance, puis à cinq ans en appel, en vertu de la loi antiterroriste, avant d’obtenir finalement un non-lieu. Là aussi, on répétait : « S’il n’a rien fait, il sortira. » Oui, il est sorti. Des mois plus tard. Plusieurs mois pendant lesquels sa vie aura été suspendue au nom d’une affaire qui n’aurait jamais dû exister.
Sa source, un officier de la Garde nationale condamné à trois ans de prison, est décédée en prison avant même l’issue du dossier. Lui l’aura payé bien plus cher que de liberté.
Tout cela à cause d’un simple article de presse.
Deux affaires tristement liées. Par les faits. Par l’absurdité des poursuites. Par cette même mécanique qui transforme le travail journalistique en menace sécuritaire et la critique en faute pénale.
Deux ans derrière les barreaux, et ça continue
La justice regardera-t-elle encore ailleurs aujourd’hui ? Mourad Zeghidi et Borhen Bssais comparaissent de nouveau ce mardi. Deux journalistes. Encore. Deux hommes emprisonnés, eux aussi, pour avoir fait leur travail.
Condamnés initialement à un an de prison, puis à huit mois en appel, ils auraient dû retrouver la liberté depuis le début de 2025. Mais un nouveau mandat de dépôt est venu prolonger leur détention. Comme si la peine prononcée ne suffisait plus. Comme s’il fallait désormais s’assurer qu’ils restent enfermés coûte que coûte. Alors qu’ils auraient dû être libres depuis des mois, les voilà poursuivis pour blanchiment, histoire de les maintenir hors d’état de nuire. Le message est limpide : vous n’avez pas encore mérité votre liberté. Vous ne sortirez pas si facilement.
En attendant, les deux hommes sont incarcérés depuis exactement deux ans. Deux ans de calvaire pour leurs familles, leurs proches, et pour toute une profession que l’on tente d’acculer au silence. Non pas en lui apprenant à mieux faire son travail, la marge est là, avouons-le, mais en lui apprenant à avoir peur. À se taire. À s’autocensurer avant même d’écrire.
Dans ce même climat, le Parlement a censuré l’hommage que la commission des libertés souhaitait rendre à Zied Dabbar, fraîchement élu vice-président de la Fédération internationale des journalistes. Une distinction qui aurait mérité d’être saluée comme une fierté nationale, mais qui révèle surtout, en creux, que le pouvoir ne tolère aucune place pour les journalistes, même sur le terrain de l’honneur.
Nous restons suspendus à ce que la justice décidera aujourd’hui dans le dossier de Mourad et Borhen. Nous restons suspendus à l’éventualité d’un appel dans le procès de Zied. Mais, au fond, le verdict, s’il importe clairement, importera moins que le climat instauré à travers toutes ces affaires.
Le but n’est en effet pas d’emprisonner tous les journalistes. Ce serait trop visible, trop bruyant. Le but, c’est que les autres comprennent. Que la prochaine fois, avant d’écrire, ils s’arrêtent une seconde. Juste une seconde pour réfléchir.
Et à chaque fois, les mêmes phrases reviendront : « Il l’a bien cherché. » « S’il est innocent, il sortira. » Jusqu’au jour où il n’y aura plus personne pour écrire que c’est faux…










