Compléments alimentaires, produits dermocosmétiques, soins capillaires, protections solaires, produits destinés aux peaux sensibles, soins pour nourrissons, dispositifs médicaux légers ou encore produits de bien-être : en quelques années, les produits parapharmaceutiques se sont largement imposés dans les habitudes de consommation des Tunisiens.
Longtemps associés presque exclusivement aux pharmacies, ces produits circulent désormais dans un réseau beaucoup plus large composé d’espaces parapharmaceutiques, de commerces spécialisés, de plateformes de vente en ligne et de réseaux sociaux, dans un marché en forte croissance qui évolue encore dans un cadre réglementaire inachevé.
Derrière cette expansion rapide, un débat de fond s’est progressivement installé en Tunisie autour de l’organisation du secteur. Entre impératifs de santé publique, enjeux économiques, concurrence entre circuits de distribution et développement d’un marché devenu particulièrement attractif, plusieurs acteurs tentent aujourd’hui de peser sur le futur dispositif légal appelé à encadrer cette activité.
Ces derniers jours, le sujet a refait surface à travers des interventions médiatiques révélatrices des tensions actuelles entre professionnels du secteur.
Un marché qui dépasse largement les seuls compléments alimentaires
Si le débat public se concentre souvent sur les compléments alimentaires, le marché de la parapharmacie ne se limite plus à quelques produits de bien-être ou de prévention. Il couvre aujourd’hui un univers beaucoup plus large lié à la dermocosmétique, aux soins spécialisés, à l’hygiène, à la puériculture et à certains dispositifs médicaux destinés au grand public.
Dans son intervention sur Jawhara FM, Taoufik Soltani a d’ailleurs insisté à plusieurs reprises sur cette dimension élargie du secteur, évoquant les produits de dermocosmétique, les crèmes dermatologiques, les protections solaires ainsi que les produits recommandés par les médecins dermatologues.
« Beaucoup de ces produits sont prescrits ou recommandés par des médecins, notamment des dermatologues », a-t-il expliqué en substance au micro de Hatem Ben Amara dans l’émission Sbeh El Ward, estimant qu’il ne fallait pas réduire la parapharmacie aux seuls compléments alimentaires.
Selon lui, le consommateur tunisien est devenu progressivement plus informé et plus attentif à la qualité des produits utilisés, notamment dans les domaines liés aux soins de la peau, à l’esthétique et au bien-être.
Une croissance portée par les nouvelles habitudes de consommation
Depuis plusieurs années, les produits parapharmaceutiques enregistrent une progression visible en Tunisie. Stress, fatigue, troubles du sommeil, préoccupations esthétiques, recherche de bien-être, prévention des carences ou encore développement des routines de soins ont progressivement transformé ces produits en réflexes de consommation pour une partie croissante des Tunisiens.
Le phénomène a été amplifié par l’essor du commerce en ligne, l’influence des réseaux sociaux, la multiplication des recommandations d’influenceurs, mais aussi par une évolution mondiale des habitudes de consommation liées à la santé, au bien-être et aux soins esthétiques.
Cette dynamique a favorisé l’émergence d’un véritable écosystème économique regroupant importateurs, fabricants locaux, distributeurs, espaces parapharmaceutiques et réseaux commerciaux spécialisés.
Selon Taoufik Soltani, le secteur représenterait aujourd’hui près de 3.500 points de vente et environ 7.200 emplois en Tunisie.
Lors de son intervention, il a défendu le rôle économique du secteur, tout en appelant à une meilleure structuration du marché.
« Nous voulons participer au dialogue autour de l’organisation du secteur », a-t-il notamment déclaré, en appelant la commission de la Santé à l’Assemblée des représentants du peuple à associer les professionnels de la parapharmacie aux discussions autour du futur cadre légal.
Le responsable professionnel s’est également étonné que la commission de la Santé ait auditionné le Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie (Spot) au sujet des compléments alimentaires, sans entendre les autres acteurs du secteur, notamment les groupements professionnels relevant de la Conect.
Selon lui, le futur encadrement juridique du secteur devra tenir compte des équilibres économiques et sociaux de l’activité. Il a ainsi mis en garde contre le risque d’une législation qui pourrait fragiliser plusieurs milliers d’emplois dans les circuits de distribution, de vente et de fabrication locale.
Pharmaciens et professionnels de la parapharmacie : deux visions qui s’opposent
L’un des principaux points de friction concerne précisément la distribution de ces produits et le degré de contrôle sanitaire nécessaire.
Le secrétaire général du syndicat des pharmaciens d’officine, Mohamed Salah Kedachi, a dressé un constat particulièrement alarmant sur l’état actuel du marché.
« Aujourd’hui, on en trouve partout », a-t-il affirmé, évoquant la prolifération de compléments alimentaires et de produits présentés comme naturels dans les commerces, sur Internet ou via les réseaux sociaux.
Le responsable syndical a dénoncé un climat de « chaos » et mis en garde contre des produits commercialisés hors des circuits réglementés. Selon lui, certains compléments alimentaires vendus en ligne contiendraient même des substances médicamenteuses actives.
Il a notamment révélé qu’une procédure judiciaire serait en cours concernant une soixantaine de produits commercialisés sur Internet après des analyses ayant révélé la présence de substances normalement réservées au circuit pharmaceutique.
« On vous promet des produits miracles pour traiter la fatigue, les troubles sexuels ou la perte d’énergie… puis les analyses montrent qu’il s’agit en réalité de substances médicamenteuses », a-t-il déclaré.
Mohamed Salah Kedachi a également insisté sur les risques liés au surdosage, aux interactions médicamenteuses, à l’automédication et à l’utilisation inadaptée de certaines substances comme la mélatonine, le ginkgo biloba ou certaines formulations fortement dosées en vitamine D.
Face à ces critiques, les représentants du secteur parapharmaceutique tentent de distinguer les circuits structurés des ventes informelles opérant sur les réseaux sociaux.
Taoufik Soltani a ainsi insisté sur le fait que les grossistes organisés ne commercialisent pas leurs produits via Facebook ou des circuits non contrôlés.
« Notre rôle est celui d’intermédiaire entre les fabricants et les distributeurs », a-t-il expliqué.
Le responsable professionnel a également alerté sur les risques liés aux ventes anarchiques sur Internet, estimant que le consommateur se retrouvait souvent livré à lui-même sans accompagnement ni explication précise concernant les modalités d’utilisation des produits.
Selon lui, cette situation peut favoriser les risques de surdosage, d’intoxication, d’allergies ou encore d’interactions entre certains compléments alimentaires, produits cosmétiques et traitements médicamenteux, avec la possibilité d’atténuer ou d’annuler l’efficacité de certains principes actifs.
Avec l’essor des ventes sur les réseaux sociaux et certaines plateformes numériques, la question de la traçabilité devient également centrale. Dans plusieurs cas, le consommateur ne dispose d’aucun moyen réel pour vérifier l’origine du produit, son authenticité, ses conditions de conservation ou encore sa conformité aux normes sanitaires tunisiennes.
Cette situation alimente les inquiétudes autour de la circulation de produits insuffisamment contrôlés dans un marché où la frontière entre bien-être, cosmétique et santé devient de plus en plus floue.
Il a également défendu la complémentarité entre pharmacies et espaces parapharmaceutiques, tout en estimant que le secteur ne devait pas être assimilé au commerce informel présent sur Internet.
Selon lui, une partie importante des consommateurs achètent ces produits à la suite de recommandations médicales, notamment dans le domaine dermatologique.
Un secteur encore en attente d’un véritable cadre réglementaire
Le débat actuel intervient dans un contexte où la Tunisie tente depuis plusieurs années d’organiser juridiquement le marché des compléments alimentaires et des produits parapharmaceutiques.
En juin 2023, le ministère de la Santé avait déjà publié une note d’information destinée aux fabricants locaux de compléments alimentaires afin de mieux encadrer le secteur et de « garantir la sécurité et la qualité des produits mis sur le marché ».
Le document imposait notamment une procédure d’auto-déclaration obligatoire pour les fabricants locaux et rappelait plusieurs règles relatives à l’étiquetage, aux allégations thérapeutiques, à la responsabilité des exploitants ainsi qu’aux bonnes pratiques de fabrication et de distribution.
Le ministère précisait toutefois que cette procédure ne constituait pas, à elle seule, une garantie complète de conformité sanitaire.
Plus important encore, la note soulignait clairement le caractère transitoire de ces mesures « jusqu’à la parution du décret réglementant et organisant le secteur du complément alimentaire en Tunisie ».
Trois ans plus tard, le débat reste donc toujours ouvert et s’étend désormais à l’ensemble du marché parapharmaceutique.
Contrôle sanitaire, traçabilité et importations : un encadrement déjà partiellement existant
Contrairement à certaines idées reçues, plusieurs catégories de produits parapharmaceutiques sont déjà soumises à des contrôles avant leur commercialisation en Tunisie.
Les dispositifs médicaux, produits cosmétiques, compléments alimentaires et objets de puériculture importés sont notamment concernés par une procédure de contrôle technique à l’importation nécessitant une Autorisation de mise à la consommation (AMC) délivrée par le ministère de la Santé.
L’évaluation des dossiers techniques et des échantillons implique notamment la Direction de la Pharmacie et du Médicament ainsi que le Laboratoire national de contrôle des médicaments.
Selon les explications avancées par Taoufik Soltani, les produits parapharmaceutiques importés font déjà l’objet de contrôles techniques avant leur commercialisation sur le marché tunisien. Des échantillons sont notamment transmis au Laboratoire national de contrôle des médicaments dans le cadre des demandes d’AMC.
Les professionnels de la parapharmacie s’appuient d’ailleurs sur ce dispositif pour défendre l’existence d’un circuit structuré et contrôlé, distinct des ventes informelles observées sur Internet.
Il estime ainsi que les produits importés font déjà l’objet de certifications et de contrôles techniques avant leur mise sur le marché local, ce qui nécessite selon lui un renforcement du contrôle également sur certains produits fabriqués localement.
Taoufik Soltani considère ainsi que le ministère de la Santé, le ministère du Commerce ainsi que l’Instance nationale de la sécurité sanitaire des produits alimentaires (INSSPA) doivent davantage contrôler les compléments alimentaires et les produits cosmétiques fabriqués localement, au même titre que les produits importés.
Taoufik Soltani a également évoqué plusieurs propositions visant à renforcer l’organisation du secteur à travers la formation des vendeurs, la mise en place d’une plateforme numérique recensant les produits, l’amélioration de la traçabilité ainsi qu’une meilleure coordination avec les autorités sanitaires.
Le président du groupement professionnel a indiqué qu’une plateforme numérique était actuellement en préparation afin de regrouper les importateurs et les fabricants locaux, tout en détaillant les spécificités et caractéristiques des différents produits commercialisés sur le marché. Selon lui, cette plateforme vise notamment à fournir une information plus détaillée aux vendeurs opérant dans les espaces parapharmaceutiques.
Il a également annoncé la préparation d’un cahier des charges destiné à être soumis à la commission de la Santé au Parlement dans le cadre des discussions autour du futur encadrement du secteur.
Dans ce contexte, il a évoqué la nécessité de mettre en place des centres de formation spécialisés afin d’améliorer les compétences des agents vendeurs et de mieux encadrer la commercialisation des produits parapharmaceutiques.
Dermocosmétique, fabrication locale et montée du “Made in Tunisia”
Au-delà du débat réglementaire, les acteurs du secteur mettent également en avant le développement progressif d’une offre tunisienne dans plusieurs segments de la parapharmacie.
Taoufik Soltani a notamment évoqué l’émergence de fabricants locaux dans la dermocosmétique, les soins dermatologiques et certains compléments alimentaires.
Selon lui, le consommateur tunisien commence progressivement à faire confiance aux produits fabriqués localement, notamment lorsque ceux-ci bénéficient de recommandations médicales ou dermatologiques.
Le responsable professionnel estime également que le secteur pourrait contribuer davantage à la création d’emplois, au développement industriel et à la montée en gamme de certaines productions locales.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte où le marché mondial de la dermocosmétique et des produits de bien-être continue d’enregistrer une forte croissance, portée notamment par les nouvelles habitudes de consommation liées à la santé et aux soins personnels.
Entre santé publique et enjeux économiques
Derrière les tensions entre pharmaciens et acteurs de la parapharmacie, le débat actuel révèle surtout la difficulté de trouver un équilibre entre plusieurs impératifs parfois contradictoires.
D’un côté, les autorités sanitaires et les pharmaciens mettent en avant les risques de surdosage, l’automédication, les interactions médicamenteuses, les allégations trompeuses et la circulation de produits non conformes sur Internet.
Mohamed Salah Kedachi a ainsi rappelé que certains produits ne pouvaient être considérés comme de simples produits de consommation courante.
« Acheter n’importe quel complément, n’importe où, peut être dangereux », a-t-il averti.
De l’autre côté, les professionnels de la parapharmacie défendent un secteur créateur d’emplois, une activité économique en développement ainsi qu’un marché où la production tunisienne commence progressivement à gagner du terrain.
Ils estiment également que les espaces parapharmaceutiques répondent à une demande croissante des consommateurs et qu’ils ne doivent pas être assimilés aux circuits informels opérant sur les réseaux sociaux.
Un futur cadre légal très attendu
Alors que les discussions se poursuivent autour du futur encadrement du secteur, une question centrale demeure : jusqu’où faut-il réglementer un marché situé à la frontière entre commerce, cosmétique, bien-être et santé publique ?
Le débat dépasse désormais largement la seule question des compléments alimentaires. Il touche plus largement au contrôle du commerce électronique, à la traçabilité des produits, à la responsabilité des fabricants et distributeurs, aux conditions de vente des produits parapharmaceutiques, à l’organisation des espaces spécialisés ainsi qu’à la protection du consommateur face à un secteur en pleine mutation.
Une chose semble toutefois acquise : après plusieurs années de croissance rapide et de flou réglementaire, les autorités tunisiennes devront désormais arbitrer entre les exigences de sécurité sanitaire, les intérêts économiques des différents acteurs et le développement d’un secteur devenu incontournable dans les habitudes de consommation des Tunisiens.
I.N.










