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Choc pétrolier, tensions géopolitiques et finances sous pression : la Tunisie face aux limites de son modèle économique

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Par Imen Nouira

    Entre tensions géopolitiques mondiales, flambée des prix énergétiques et ralentissement de la croissance, l’économie tunisienne entre dans une nouvelle zone de turbulence. Dans une note intitulée « Reprise économique en période d’incertitude pour la Tunisie », l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE) dresse le portrait d’un pays particulièrement vulnérable aux chocs extérieurs, au moment où la guerre en Iran et les recompositions de l’économie mondiale remettent en lumière les limites du modèle économique tunisien.

    Le retour des grands chocs mondiaux

    Après la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine, l’économie mondiale traverse une nouvelle phase d’instabilité marquée par le retour des tensions géopolitiques, des politiques protectionnistes et des incertitudes commerciales. Le rapport de l’IACE considère que cette rupture est profonde et durable.

    La note évoque notamment la volatilité du commerce international depuis 2022, amplifiée par la guerre de l’Ukraine, les perturbations énergétiques mondiales, le durcissement monétaire des grandes banques centrales et le retour des politiques industrielles offensives aux États-Unis, en Europe et en Chine. L’institut considère que cette nouvelle phase marque la fin d’une période de relative stabilité du commerce mondial dominée par les règles de l’Organisation mondiale du commerce, au profit d’un environnement beaucoup plus fragmenté, où les rapports de force géopolitiques reprennent le dessus sur la logique de libre-échange.

    L’élection de Donald Trump et le retour des tensions commerciales autour des tarifs douaniers sont également présentés comme un facteur supplémentaire de fragmentation économique mondiale. L’IACE estime ainsi que l’ordre économique dominé par les règles de l’Organisation mondiale du commerce s’effrite progressivement au profit d’une logique de blocs économiques concurrents, opposant notamment le camp occidental au bloc des Brics+ emmené par la Chine. Cette fragmentation géopolitique s’accompagne d’une redéfinition des alliances économiques, commerciales et financières, avec des États cherchant désormais à sécuriser leurs approvisionnements stratégiques, leurs chaînes logistiques et leurs capacités industrielles.

    Le document souligne également que le resserrement monétaire engagé à partir de 2022 par la Réserve fédérale américaine puis par la Banque centrale européenne a profondément modifié les conditions de financement à l’échelle mondiale. La hausse des taux d’intérêt a renchéri le coût du crédit, réduit l’accès au financement international et accentué les tensions sur les économies émergentes les plus fragiles.

    Dans ce contexte déjà tendu, la guerre en Iran agit comme un nouveau choc énergétique mondial. Les tensions autour du détroit d’Hormuz et la hausse des prix du pétrole et du gaz accentuent les risques inflationnistes et les tensions sur les échanges internationaux. Pour des économies fortement importatrices comme la Tunisie, l’impact est immédiat.

    Le rapport considère d’ailleurs que les petits pays ouverts sur l’extérieur doivent désormais intégrer durablement cette instabilité dans leur stratégie économique. Il évoque la nécessité pour la Tunisie de diversifier ses partenariats commerciaux, de maintenir ses relations historiques avec les institutions occidentales tout en développant de nouvelles coopérations avec la Chine, la Turquie ou encore la Corée du Sud. L’IACE insiste également sur le potentiel stratégique des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert, que la Tunisie pourrait utiliser pour renforcer son positionnement vis-à-vis de l’Europe dans les années à venir.

    Pourquoi la Tunisie est particulièrement exposée

    La Tunisie apparaît aujourd’hui parmi les économies les plus vulnérables à cette nouvelle phase d’instabilité mondiale. Le pays reste fortement dépendant des importations énergétiques et céréalières, alors même que ses marges budgétaires et financières se réduisent.

    Selon l’IACE, la hausse des prix des hydrocarbures et des céréales constitue un double choc pour l’économie nationale : elle accroît à la fois les besoins en devises pour financer les importations et les besoins de financement budgétaire liés aux subventions énergétiques. Le rapport rappelle également que la perturbation des routes maritimes internationales entraîne une hausse des coûts de transport et d’assurance, venant accentuer davantage la facture des importations tunisiennes.

    Le document souligne que la Tunisie subit de plein fouet les fluctuations des marchés internationaux en raison de sa forte dépendance aux importations d’hydrocarbures, mais aussi parce que les prix des céréales restent fortement corrélés à ceux de l’énergie, notamment à travers le coût des engrais et du transport. Cette dépendance énergétique et alimentaire réduit fortement les capacités de résistance du pays en période de crise internationale.

    Le rapport rappelle que le déficit énergétique a atteint onze milliards de dinars en 2025, représentant à lui seul la moitié du déficit commercial tunisien. La faiblesse de la production nationale de pétrole et de gaz, combinée à la hausse des cours internationaux et à la dépréciation du dinar face au dollar, accentue encore davantage cette vulnérabilité.

    À cela s’ajoute une forte dépendance à la conjoncture européenne. Le ralentissement attendu de la croissance en Europe risque de peser sur les exportations tunisiennes, notamment dans le textile, alors que les activités mécaniques et électriques résistent mieux pour l’instant. Le rapport souligne toutefois que le tourisme continue d’afficher une certaine résilience, profitant du positionnement de la Tunisie comme destination relativement sécurisée et moins coûteuse que plusieurs destinations asiatiques dans un contexte régional tendu.

    L’économie tunisienne se retrouve ainsi exposée simultanément au choc énergétique, au ralentissement européen, aux tensions inflationnistes mondiales et aux perturbations logistiques internationales. Cette accumulation de vulnérabilités fragilise davantage une économie dont les équilibres restent déjà précaires depuis plusieurs années.

    Un modèle économique qui montre ses limites

    Au-delà du choc conjoncturel, le rapport de l’IACE met surtout en évidence les limites structurelles du modèle économique tunisien.

    Depuis 2011, la croissance économique tunisienne reste faible et instable. La pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont aggravé cette tendance, tandis que les réformes économiques engagées au fil des années sont restées largement inachevées. Le document insiste notamment sur le manque de confiance dans l’avenir, l’instabilité politique et la non-application de plusieurs réformes pourtant déjà adoptées mais restées sans véritable mise en œuvre.

    L’amélioration enregistrée en 2024 et 2025, avec une croissance respectivement de 1,6% puis 2,5%, reste fragile et largement liée à de bonnes conditions climatiques ayant soutenu l’agriculture. L’IACE souligne que la valeur ajoutée agricole a fortement contribué à cette reprise, ce qui montre à quel point la croissance tunisienne demeure encore dépendante de facteurs conjoncturels et climatiques plutôt que d’une dynamique durable d’investissement et de productivité.

    Pour l’IACE, le risque est désormais celui d’un retour vers une croissance proche de 1% en 2026-2027, soit un rythme à peine suffisant pour absorber la croissance démographique. Le rapport estime que les tensions énergétiques actuelles pourraient effacer une partie des améliorations observées depuis 2024 et ramener l’économie tunisienne dans une situation de quasi-stagnation.

    Le rapport décrit également une économie fragilisée par des déficits budgétaires chroniques, une dépendance énergétique croissante, un faible niveau d’investissement productif, une pression continue sur les réserves en devises et une dépendance excessive au financement bancaire domestique.

    L’une des préoccupations majeures soulevées par l’étude concerne le financement de l’État. Avec la hausse des besoins budgétaires et la faiblesse des financements extérieurs, les banques tunisiennes se retrouvent de plus en plus sollicitées pour absorber les besoins de l’État, au détriment du financement du secteur privé. Cette situation risque, selon l’IACE, de limiter davantage les capacités d’investissement des entreprises et d’accentuer le ralentissement économique.

    Le rapport met également en garde contre une économie de plus en plus dominée par des logiques de financement de court terme, de consommation et de spéculation, au détriment de l’investissement productif et de la création de valeur. Cette évolution traduit l’essoufflement progressif du modèle de croissance tunisien, dans un contexte où l’espace budgétaire se réduit et où les marges de manœuvre monétaires deviennent plus limitées.

    Pour l’IACE, chaque crise internationale agit désormais comme un révélateur des fragilités structurelles tunisiennes, dans une économie qui reste fortement dépendante des importations énergétiques, des subventions publiques et de la conjoncture extérieure.

    Le risque économique devient concret

    Les projections avancées dans la note dressent un scénario particulièrement préoccupant en cas de maintien du pétrole autour de cent dollars le baril.

    Le rapport estime qu’un tel niveau pourrait alourdir considérablement les charges de compensation énergétique. Selon ses calculs, chaque hausse d’un dollar du prix du baril génère un besoin supplémentaire d’environ 164 millions de dinars pour le budget de l’État. L’écart entre le niveau du pétrole retenu dans la Loi de finances 2026 et les niveaux actuels des marchés internationaux pourrait ainsi provoquer une forte aggravation des déséquilibres budgétaires.

    Dans ce scénario, le déficit budgétaire tunisien pourrait atteindre seize milliards de dinars en 2026, soit environ 8,5% du PIB. Le rapport souligne que cet alourdissement résulterait principalement de la hausse des dépenses de compensation énergétique et alimentaire dans un contexte de maintien des prix administrés.

    Le risque inflationniste reste également élevé. Après avoir dépassé les 9% lors du choc ukrainien, l’inflation pourrait repartir à la hausse pour se situer entre 6% et 7% à la fin de l’année, malgré les mécanismes de compensation et le blocage de certains prix administrés. L’IACE considère que l’intervention de l’État permet encore de contenir partiellement les effets de la flambée internationale des prix, mais estime que cette stratégie devient de plus en plus coûteuse budgétairement.

    Le rapport met aussi en garde contre les conséquences monétaires d’un financement massif du déficit par les banques locales et la Banque centrale. Une création monétaire excessive pourrait alimenter une nouvelle vague inflationniste, tout en accentuant les tensions sur les réserves de change et sur le dinar. L’étude évoque également le risque de rationnement de certaines importations si les réserves en devises venaient à se dégrader davantage.

    La situation extérieure suscite également des inquiétudes. L’institut estime que le déficit courant pourrait atteindre onze milliards de dinars en 2026, soit 4,8% du PIB, avec un risque de chute des réserves de change autour de 80 jours d’importation. Le document rappelle qu’un tel niveau serait jugé insuffisant pour rassurer les créanciers extérieurs à court terme, dans un contexte où la dette extérieure de court terme demeure élevée.

    La note cite d’ailleurs un rapport de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) publié en mars 2026 selon lequel la Tunisie figure parmi les économies les plus affectées par le conflit du point de vue des paiements extérieurs. Les données récentes de la balance commerciale montrent déjà une dégradation du déficit commercial à partir du mois de mars 2026, premier mois de la crise iranienne.

    Un système bancaire sous pression

    La détérioration des équilibres budgétaires et extérieurs exerce une pression croissante sur le système bancaire tunisien.

    Selon les données citées par l’IACE, les acquisitions de bons du Trésor par les banques progressent fortement tandis que le refinancement bancaire recule, signe d’une orientation croissante des liquidités vers le financement de l’État. Cette évolution illustre le déplacement progressif des ressources financières vers les besoins budgétaires publics au détriment du financement de l’économie productive.

    Le rapport s’inquiète également d’une baisse de l’investissement productif, alors que les marchés financiers enregistrent au contraire une forte progression des activités spéculatives. L’indice de la Bourse de Tunis a ainsi progressé de 34% en 2025 puis de 19% sur les quatre premiers mois de 2026. Pour l’IACE, cette situation traduit une réorientation des investisseurs vers des placements financiers et spéculatifs plutôt que vers des projets productifs créateurs de croissance et d’emplois.

    Face à cette situation, l’IACE appelle la Banque centrale à adopter des mesures macroprudentielles exceptionnelles inspirées notamment des expériences jordanienne et malaisienne. Le document évoque la possibilité de soutenir davantage la liquidité bancaire, de mettre en place des reports d’échéances pour les entreprises et les ménages affectés par la crise, mais aussi de créer des mécanismes de refinancement ciblés pour certains secteurs stratégiques.

    La note insiste également sur la nécessité de préserver la stabilité du système bancaire tout en évitant un étouffement du financement du secteur privé. L’institut estime que la crise actuelle pourrait rapidement fragiliser davantage les PME si les conditions d’accès au financement venaient à se durcir dans les prochains mois.

    Les réformes structurelles reviennent au centre du débat

    Au-delà des mesures d’urgence, la note insiste surtout sur la nécessité d’accélérer les réformes structurelles restées en suspens depuis plusieurs années.

    Le document plaide notamment pour une réforme du Code de change, une modernisation des mécanismes de financement, une plus grande ouverture aux investissements étrangers, un développement accéléré des énergies renouvelables et une relance des grands projets structurants. L’IACE considère que les restrictions actuelles sur les opérations en devises freinent l’entrée de capitaux et limitent l’internationalisation des entreprises tunisiennes.

    Parmi les projets jugés prioritaires figurent les phosphates, les hydrocarbures, les projets solaires et éoliens, les infrastructures portuaires, les zones logistiques ainsi que plusieurs grands projets urbains. Le rapport insiste particulièrement sur le potentiel des énergies renouvelables et sur les perspectives ouvertes par le projet d’interconnexion électrique Elmed avec l’Italie.

    L’IACE estime également que la Tunisie doit revoir sa stratégie internationale dans un monde de plus en plus fragmenté, en diversifiant ses partenariats tout en préservant ses relations avec les institutions occidentales et en développant de nouveaux axes de coopération avec la Chine, la Turquie ou la Corée du Sud. Le document considère que cette diversification devient désormais une nécessité stratégique pour réduire l’exposition du pays aux chocs économiques mondiaux.

    Le rapport insiste enfin sur la nécessité d’activer rapidement plusieurs mécanismes publics déjà créés mais encore peu opérationnels, notamment la Commission des grands projets et les dispositifs de restructuration des entreprises publiques. L’institut considère que la relance de l’investissement ne pourra se concrétiser sans une amélioration profonde du climat des affaires et sans une meilleure coordination entre investissement public, initiative privée et partenariats public-privé.

    Une crise révélatrice des fragilités tunisiennes

    Au final, la note de l’IACE dépasse largement le simple constat conjoncturel lié à la guerre en Iran. Elle met surtout en lumière l’épuisement progressif des marges de manœuvre économiques tunisiennes dans un environnement mondial devenu beaucoup plus instable.

    Inflation, dépendance énergétique, déficit extérieur, faiblesse de l’investissement, pression sur les banques et vulnérabilité des finances publiques convergent désormais vers une même interrogation : jusqu’où le modèle économique tunisien peut-il absorber des chocs extérieurs répétés sans réformes structurelles profondes ?

    La crise actuelle agit ainsi comme un révélateur brutal des déséquilibres accumulés depuis plusieurs années. Dans un monde marqué par le retour des tensions géopolitiques, des rivalités commerciales et des incertitudes énergétiques, la capacité de la Tunisie à engager rapidement des réformes structurelles pourrait désormais conditionner sa résilience économique pour les années à venir.

    I.N.

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