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Le gouvernement absout ses péchés

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Par Nizar Bahloul

    À 48 heures de l’Aïd el Kebir, il y a quelque chose qui dérange profondément dans la Tunisie d’aujourd’hui et dans sa manière d’aborder la plus importante fête religieuse du calendrier musulman. Des dizaines de milliers de familles tunisiennes ne se demandent pas quel mouton acheter. Elles se demandent si elles pourront en acheter un.

    Le mouton dépasse parfois les deux mille dinars, soit plus de quatre fois le Smig. Le kilo de viande ovine a franchi les 80 dinars et pas uniquement dans les quartiers huppés. Une question s’impose alors, simple, brutale et sans détour : comment les familles modestes ou même les familles de classe moyenne peuvent-elles encore célébrer ce sacrifice ?

    Un micro-trottoir réalisé ce matin par un média tunisien montrait une vieille dame presque en larmes conclure : « On te regrette Ben Ali, que Dieu t’accorde Sa miséricorde. Avec toi au moins, on mangeait à notre faim et on célébrait dignement nos aïds. »

    La phrase choque. Mais elle choque moins par ce qu’elle dit sur Ben Ali que par ce qu’elle révèle sur l’actuel président.

    Le mouton n’est pas un animal, c’est un symbole

    Dans la mentalité du Tunisien moyen, profondément conservateur, l’Aïd dépasse largement sa seule dimension religieuse.

    Bien sûr, le sacrifice n’est pas une obligation et ne figure pas parmi les cinq piliers de l’islam. Mais la tradition l’a progressivement transformé en quelque chose de profondément ancré, presque intouchable.

    Pour beaucoup de chefs de famille, il ne s’agit plus uniquement d’un rite. C’est une question d’honneur, de responsabilité et parfois même d’image de soi.

    Comment expliquer à ses enfants qu’on n’a pas réussi, en une année entière, à réunir la somme nécessaire pour acheter un mouton ? Beaucoup le vivent comme une humiliation silencieuse. Quelque chose qui touche leur virilité d’homme et de chef de famille responsable.

    Le socialisme dans les discours, le libéralisme dans la caisse

    En comparaison avec plusieurs pays voisins, la Tunisie figure parmi les pays où le mouton coûte le plus cher.

    En Algérie, le prix moyen tourne autour de 1.500 dinars tunisiens. Au Maroc, autour de mille dinars. En Libye, environ 750 dinars.

    L’Algérie, estimant les prix trop élevés pour sa population, a importé d’importantes quantités de moutons de Roumanie où les prix varient entre 250 et 350 euros, soit entre 840 et 1.200 dinars tunisiens. Elle a ensuite joué la carte des subventions pour proposer des prix inférieurs à cinquante mille dinars algériens, soit moins de mille dinars tunisiens. Rien de tel en Tunisie.

    Le régime très socialisant de Kaïs Saïed a laissé le marché fixer librement ses prix. Ce serait une excellente chose dans un pays assumant clairement une logique libérale. Sauf que le président ne cesse de répéter, dans ses discours et communiqués, son attachement à la justice sociale, à la protection des catégories modestes et à l’État protecteur.

    Dans les faits, lorsque vient le moment de mettre la main à la poche, l’État disparaît.

    Si le gouvernement veut pratiquer un libéralisme assumé, qu’il le dise clairement. Qu’il privatise les boulets d’entreprises publiques. Qu’il laisse respirer les investisseurs. Qu’il réduise la pression fiscale et allège cette bureaucratie étouffante qui finit par rendre fous ceux qui veulent entreprendre.

    On ne peut pas défendre l’étatisme quand cela protège les intérêts de l’État, puis découvrir soudain les vertus du marché libre lorsqu’il s’agit de payer la facture.

    Ni s’inspirer du voisin algérien pour ses réflexes autoritaires et oublier son interventionnisme lorsqu’il s’agit de permettre aux familles de célébrer leur fête.

    Pendant que les uns comptent leurs dinars…

    Non seulement le gouvernement n’est pas cohérent avec la politique que prétend défendre son président, mais il finit carrément par verser dans la provocation.

    Une provocation envers les croyants, envers les conservateurs, envers les libéraux, envers les contribuables. Et surtout envers les petites gens qui regardent les prix des moutons comme on regarde les prix des voitures de luxe.

    Samedi 23 mai, soit quatre jours avant l’Aïd, des services gouvernementaux ont publié des photos de la délégation officielle s’apprêtant à partir au pèlerinage.

    Et là, on atteint une scène presque surréaliste.

    On y voit quatre ministres serrés les uns contre les autres sur un canapé comme des invités d’honneur d’un mariage improvisé, entourés de bouteilles d’eau, de jus, de pâtisseries et d’un protocole soigneusement mis en scène.

    Pendant qu’une partie du pays cherche désespérément à réunir l’argent nécessaire pour acheter un mouton, une autre partie (celle qui parle quotidiennement de justice sociale) semble poser tranquillement pour une brochure touristique. On dirait une photo prise à la pause d’un voyage organisé. Il ne manque pratiquement que les badges autour du cou et le guide levant un parapluie.

    D’un côté, des familles qui comptent les billets qu’il leur reste à une semaine de la fin du mois et à 48 heures de l’Aïd.

    De l’autre, des responsables publics installés dans une mise en scène où il ne manque pratiquement que les cocktails au bord d’une piscine.

    Le même gouvernement, soit dit en passant, qui s’était rendu indisponible pour les parlementaires (représentants officiels du peuple) pour préparer un hypothétique plan quinquennal.

    Petite parenthèse au passage : les ministres sont partis via l’aérogare présidentielle, longtemps réservée au chef de l’État et au chef du gouvernement. Le voilà désormais ouvert aux ministres. Les privilèges aussi semblent connaître leur inflation.

    Le m’as-tu-vu comme politique publique

    Le hajj n’est évidemment pas le sujet. Une délégation officielle pouvait partir et personne n’aurait trouvé grand-chose à redire. Ce qui dérange davantage, c’est cette envie presque irrépressible de montrer le pouvoir, de l’exposer et de le mettre en scène.

    Que vont penser les petites gens devant ces images ? Que leur cher Kaïs Saïed, toujours si proche des pauvres dans ses discours, n’a pas les moyens de subventionner leur mouton, mais qu’il a les moyens d’envoyer quatre ministres accomplir le hajj aux frais du contribuable.

    Ce que raconte le kitch gouvernemental dans sa photo de samedi est ce pouvoir qui parle sans cesse des pauvres, mais qui semble ne plus voir comment vivent les pauvres. Pendant qu’une partie du pays cherche un mouton qu’elle ne peut plus acheter, on continue à réciter les sermons sociaux, à multiplier les promesses et à parler au nom du peuple. Puis on rentre dormir avec la conscience tranquille.

    Car il semble que le gouvernement ait découvert quelque chose que même les théologiens n’ont jamais trouvé : une manière très simple d’obtenir le pardon. Commettre les péchés, puis s’absoudre soi-même via un pèlerinage payé par l’argent de ces mêmes contribuables qui n’ont pas de quoi offrir un mouton par an.

    In fine, le vrai problème n’est plus le prix du mouton. Il y a pire. Le vrai problème est qu’entre les discours et la réalité, l’écart est devenu si grand qu’une vieille dame finit par regretter Ben Ali devant une caméra.

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