À mesure que les convulsions économiques, les angoisses sociales et les crispations identitaires se sont intensifiées en Tunisie, une dynamique plus insidieuse encore s’est enracinée dans le corps social : celle d’une haine méthodiquement organisée, rationalisée, scénarisée et amplifiée à l’encontre des migrants subsahariens. Ce phénomène ne relève plus de la simple dérive marginale confinée aux marges numériques ou aux commentaires anonymes ; il s’est progressivement structuré en une véritable matrice discursive, nourrie par la désinformation, les manipulations émotionnelles et l’instrumentalisation politique des peurs collectives.
Depuis plusieurs mois, les réseaux sociaux tunisiens se sont mués en un théâtre d’inflation continue de récits anxiogènes, d’affabulations grossières et de constructions fantasmatiques érigeant les migrants en menace existentielle contre la nation, l’identité, la démographie et, dans ses formes les plus extrêmes, la souveraineté même de l’État.
Dans ces espaces numériques transformés en véritables chambres d’écho de la xénophobie contemporaine, la violence verbale ne relève plus du simple dérapage : elle s’impose comme un langage politique à part entière. S’y déploient des expressions telles que « invasion », « remplacement » ou encore « occupation démographique », autant de lexiques empruntés aux imaginaires les plus radicaux de l’extrême droite internationale, désormais acclimatés au contexte tunisien avec une inquiétante facilité.
Plus préoccupante encore est la manière dont ces discours se parent des atours de l’évidence. Les rumeurs y sont énoncées comme des faits établis, les fantasmes érigés en vérités alternatives, et les manipulations les plus grossières transformées en certitudes populaires. Ainsi prolifèrent des publications prétendant que les migrants bénéficieraient d’avantages sociaux indus, de programmes secrets de naturalisation massive, d’emplois réservés, voire d’un projet orchestré de substitution démographique dirigé contre la population tunisienne.
La désinformation au cœur du processus
Cette mécanique de désinformation repose sur un procédé désormais bien identifié : produire un choc émotionnel suffisamment puissant pour suspendre tout esprit critique. Peu importe alors la cohérence juridique, démographique ou administrative des affirmations diffusées ; dans cet univers saturé de peur, la preuve devient superflue.
C’est dans cette logique qu’ont proliféré plusieurs intox massivement relayées ces derniers mois. Parmi elles, une rumeur affirmant que la Tunisie aurait décidé d’attribuer 86.000 emplois aux migrants subsahariens. Entièrement infondée, cette information a néanmoins circulé à grande vitesse sur les réseaux sociaux, alimentant colère et ressentiment dans un contexte social déjà fortement inflammable.
Quelques semaines plus tard, un autre récit viral prétendait qu’une ressortissante nigérienne aurait accouché de onze bébés en Tunisie. Là encore, il ne s’agissait pas seulement de tromper : l’objectif était de nourrir un imaginaire d’invasion démographique et de prolifération incontrôlée.
Dans le même registre, une intox particulièrement toxique affirmait que 10% des Subsahariens présents en Tunisie seraient porteurs du VIH. Aucune donnée scientifique sérieuse ne venait étayer cette assertion, qui relevait davantage de la construction de l’« étranger contaminant » que d’une réalité sanitaire vérifiable.
Mais au-delà de la prolifération de ces fausses informations, le fait le plus marquant réside dans la banalisation progressive du vocabulaire de l’hostilité au sein même de l’espace public institutionnel. Ce glissement ne relève plus uniquement de l’anonymat numérique : il émane désormais de figures identifiées de la scène politique et médiatique, conférant à ces discours une portée autrement plus structurante.
Ainsi, certaines déclarations attribuées à des responsables politiques ont contribué à installer une rhétorique de suspicion généralisée. Les propos de Syrine Mrabet, évoquant une Tunisie exposée à un risque d’« invasion », s’inscrivent dans cette logique de dramatisation extrême, où le lexique sécuritaire tend à effacer toute complexité du réel au profit d’une lecture anxiogène et identitaire.
De même, les interventions de Fatma Mseddi ont été associées à une rhétorique de fermeté identitaire particulièrement marquée, où la question migratoire est fréquemment abordée sous l’angle du danger global et indistinct, sans distinction fine entre statuts, trajectoires ou situations individuelles. Ce type de généralisation, en réduisant des réalités humaines complexes à une catégorie homogène et problématique, participe à renforcer des logiques de stigmatisation.
Ce qui est ici en jeu dépasse la simple divergence d’opinion. Il s’agit d’une transformation progressive du langage politique lui-même, où l’exception devient norme, où la généralisation remplace l’analyse, et où la complexité des faits s’efface devant des formules immédiatement mobilisables dans le champ émotionnel. Or, lorsqu’un discours politique adopte les codes de la peur et de la suspicion, il ne se contente pas de refléter une inquiétude sociale : il contribue activement à la produire et à la diffuser.
Cette porosité entre discours institutionnel et narrations numériques confère aujourd’hui à la désinformation migratoire une puissance de propagation redoutable. Lorsqu’une rumeur trouve un écho, même implicite, dans la parole d’un acteur politique, elle change de statut : elle cesse d’être perçue comme une simple intox pour devenir une hypothèse crédible aux yeux d’une partie de l’opinion.
Dans ce contexte, la responsabilité des acteurs publics apparaît considérable. Car les mots, en politique, ne sont jamais neutres : ils structurent des perceptions, orientent des affects et légitiment des représentations. Lorsqu’ils sont utilisés sans précaution, dans un registre alarmiste ou généralisant, ils peuvent fragiliser les fondements mêmes du vivre-ensemble.
Or l’histoire enseigne une constante implacable : toute entreprise de déshumanisation commence toujours par le langage. Avant les violences physiques viennent les mots ; avant les exclusions viennent les amalgames ; avant les discriminations viennent les récits qui assignent à certaines vies une valeur moindre.
La question de la nationalité
C’est précisément dans ce contexte saturé de tensions qu’est apparue une nouvelle intox massive : celle selon laquelle tout enfant subsaharien né sur le sol tunisien obtiendrait automatiquement la nationalité tunisienne. Relayée avec insistance sur les réseaux sociaux, cette affirmation a été présentée comme la preuve d’un supposé « complot démographique », alimentant des imaginaires anxiogènes autour d’une naturalisation prétendument automatique.
Pourtant, cette affirmation est juridiquement infondée.
Dans une analyse publiée récemment, Business News a relayé les explications du magistrat Omar Weslati, rappelant avec précision les dispositions du droit tunisien en matière de nationalité. Contrairement aux affirmations diffusées en ligne, la Tunisie n’applique pas le droit du sol automatique : le simple fait de naître sur le territoire tunisien ne confère pas la nationalité tunisienne.
Celle-ci obéit à des conditions strictes définies par le Code de la nationalité tunisienne. Un enfant né en Tunisie de parents étrangers ne devient pas tunisien à la naissance. Dans certains cas très encadrés, une demande peut être introduite ultérieurement, notamment en fonction de la résidence et de l’intégration, mais aucun mécanisme de naturalisation automatique n’existe.
Autrement dit, la rumeur relayée avec insistance ne repose sur aucun fondement juridique sérieux.
Cette clarification s’inscrit dans une série de décryptages ayant déjà démontré les mécanismes récurrents de désinformation autour des questions migratoires et du droit d’asile. Ces récits exploitent systématiquement l’ignorance juridique pour transformer des notions complexes en instruments de panique collective.
Le procédé demeure invariable : simplifier, déformer, amplifier, jusqu’à produire un récit immédiatement consommable, court-circuitant toute réflexion rationnelle.
Le danger majeur réside ainsi dans l’érosion progressive du rapport collectif à la vérité. Lorsque les mensonges circulent plus vite que les faits, lorsque l’émotion supplante durablement la raison, lorsque les fantasmes s’installent comme des évidences politiques, le débat public cesse d’être un espace de délibération pour devenir un champ de pulsions.
La question migratoire exige pourtant un débat lucide, documenté et rigoureux, fondé sur des données vérifiées et sur le respect inconditionnel de la dignité humaine. Car derrière les chiffres et les polémiques demeure une évidence que ces campagnes de haine tentent d’effacer : les migrants ne sont ni une abstraction statistique ni une menace civilisationnelle. Ce sont des êtres humains, souvent vulnérables, précarisés et déracinés, confrontés à des trajectoires d’exil que rien ne distingue, dans leur essence, de celles de tant de Tunisiens qui, un jour, ont pris la mer vers une Europe qui, trop souvent, leur a fermé ses portes.
Nadya Jennene











3 commentaires
Premier degré ou au 2063 ème...
On ne répond pas à l’abject racelard par encore plus abject .
Pas à la haine essentialisante par plus de haine encore.
Matinée de haine de soi.
On n’animalise pas en réponse aux attitudes animalisatrices.
On ne réponds pas aux comportements hyène par attitude de chacal.
Le problème n’est pas l’immigration.
Le problème n est pas les exilés sub-sahariens.
Le problème est la réponse au régime poutschiste traître et sa dangereuse gestion instrumentalisatrice criminelle, aussi peuplicidaire que patricidaire à terme.
Le problème est sa gestion de la crise et ses accords migratoires larbins avec l’Union européenne et bientôt l’Angleterre.
Le problème est la complexité des migrations irrégulières en provenance d’Afrique subsaharienne vers la Tunisie.
Le problème est la sourde oreille comme le recours à panique morale populisto démagogue envers inquiétudes et interrogations légitimes quant à l’avenir de la Tunisie et à sa structure démographique et sociale.
Le problème est comment gérer cette question sensible tout en préservant souveraineté nationale et dignité humaine.
Le problème est les grandes mutations multisectorielles internationales toujours plus rapides et ses opportunités, dont celle de la migration (antédents phényciens et andalous auquel la Tunisie doot BEAUCOUP par exemple). Pourquoi essentiellement subsaharienne en Tunisie sans possibilité de retour ni de diversifcation (migrationa provenance du Levant, Golfe, Asie etc.) ?
Réponses loin d’être simples, compte tenu des défis juridiques, logistiques, humanitaires et humanistes que ces problèmes soulèvent.
Agenda Africa 2063.
UE et GB externalisatrice de leurs frontiere en Tunisie pour plus d’1 milliard d euros.
Tout à la gestion discrétionnaire du régime parjurant et sans aucune garantie de résultat vertueux à la manière du dernier antécédent UE-Turquie- exilés Syriens géré avec maestria.
Sans panique morale.
Voilà les réponses et commentaires critiques attendus.
Plus éclairants et exigeants que les facilités tout en abjection ordurière de premier ou 2063 eme degré.
zaghouan2040
Les Tunisiens sont des basanes
Du genre sur qui on crache quelquefois dessus dans les rues de Copenhague Rotterdam Varsovie ou même Milan
Quand ce n’est pas a Galata
Nos mulâtres, donc, n’ont rien trouvé de mieux pour combler l’ennui sordide de leur misérable existence, de se chercher un bouc émissaire parmi encore plus déshérités qu’eux( oui il y en a)
Voici donc les damnés de cette planète – qui commence à sentir sérieusement le roussi- pris pour cible comme exutoire ,sous prétexte qu’ils sont bloqués en Tunisie
Voici donc nos crouillats saisis d’horreur a l’idée que leur hideuse bobine de hyène sournoise puisse être remplacée par des visages de negres
Ceux ci s’étant alliés avec les sionistes pour depraver la race élue des hyènes sournoises et la remplacer par la race allblack
Ça vous fait grimacer ?
C’est que vous ne savez pas pas que les hyènes sournoises sont l’avenir de l’humanité
Gg
Encore une éloge de la libre migration, humaniste certes mais totalement déconnectée des réalités humaines et économiques. Vous opposez au discours xénophobe un antidiscours humaniste, dont le seul effet sera de renforcer le premier.
Pourtant, considérer l’immigration de façon rationnelle ne paraît pas insurmontable.
Les candidats à l’immigration sont ils en règle: acte de naissance, état civil. Même les réfugiés des lieux de guerre sont en mesure de produire un minimum de preuves, s’ils sont honnêtes.
Casier judiciaire, ou quarantaine en attendant de connaitre les antécédents de l’intéressé.
Quels sont ses moyens de subsistance? A t’il de l’argent, ou une compétence à même de lui permettre de gagner sa vie? Même s’il ne s’agit que de ramasser des olives, on doit être à même de savoir à qui on va donner un salaire.
Voilà, c’est minimum…
Et si vous voulez ouvrir grand vos portes à l’immigration sauvage, assumez en les conséquences auprès de vos concitoyens, avec tous les excès que vous évoquez…