Le débat autour du dépistage prénatal non invasif, plus connu sous le nom de DPNI, a pris ces derniers jours une tournure sensible. En cause : la possibilité, offerte par cette analyse, de connaître le sexe du fœtus à un stade relativement précoce de la grossesse. Certains y voient un risque de dérive, notamment dans une société où la préférence pour les garçons reste présente dans certains milieux. D’autres médecins appellent, au contraire, à ne pas caricaturer un examen médical important et rappellent que, dans la pratique tunisienne, ce dépistage ne serait réalisé qu’après la douzième semaine de grossesse.
Cette précision change la manière de poser le débat. Elle ne l’annule pas. Elle oblige simplement à le traiter avec davantage de rigueur.
Le DPNI n’est pas, à l’origine, un test destiné à connaître le sexe du bébé. C’est un examen médical réalisé à partir d’une simple prise de sang chez la femme enceinte. Il permet d’analyser des fragments d’ADN fœtal circulant dans le sang maternel afin d’évaluer le risque de certaines anomalies chromosomiques, notamment les trisomies 21, 18 et 13.
Son intérêt médical est réel. Il permet d’améliorer le dépistage prénatal, de mieux orienter le suivi de grossesse et, dans certains cas, d’éviter des examens invasifs inutiles. Réduire le DPNI à une simple question de “fille ou garçon” serait donc une erreur. Ce test est d’abord un outil de médecine prénatale.
Mais comme souvent avec les progrès médicaux, une même technologie peut soulever plusieurs questions à la fois. Le DPNI peut aussi révéler le sexe biologique du fœtus. Dans certains pays ou certains laboratoires, cette information peut être indiquée dans le compte rendu ou communiquée sur demande. C’est cette possibilité qui a fait naître l’inquiétude : si le sexe est connu assez tôt, pourrait-il devenir un facteur de pression familiale ou sociale ?
Un médecin tunisien a récemment relativisé cette crainte en rappelant que le DPNI, en Tunisie, ne serait pas réalisé avant la douzième semaine de grossesse. Selon lui, le résultat intervient donc à un stade où la grossesse est déjà avancée, ce qui rendrait très difficile son utilisation pour une interruption de grossesse motivée uniquement par le sexe du fœtus.

Cet argument mérite d’être entendu. Il est même central. Si, dans la pratique tunisienne, le DPNI est effectivement réalisé après la douzième semaine et si les résultats ne sont disponibles qu’ensuite, alors le risque d’un usage direct du test pour une IVG sélective dans le cadre légal ordinaire devient beaucoup moins évident.
Il faut donc éviter les raccourcis. Affirmer que le DPNI conduirait mécaniquement à des avortements sélectifs de fœtus féminins serait excessif. Ce serait aussi injuste pour les médecins qui défendent cet examen comme un progrès médical, et pour les femmes enceintes qui y ont recours dans un cadre strictement médical.
Mais l’argument du calendrier ne suffit pas à fermer le débat. Il le déplace.
La vraie question n’est plus seulement : le DPNI permet-il aujourd’hui, en Tunisie, une IVG sélective dans les délais légaux ? La question devient plutôt : comment encadrer la communication d’une information sensible, le sexe du fœtus, lorsqu’elle n’a pas d’utilité médicale immédiate ?
Car même si le risque pratique est limité par les délais actuels, l’information reste socialement chargée. Dans de nombreuses familles, la naissance d’un garçon reste davantage valorisée que celle d’une fille. Cette préférence peut être discrète, parfois niée, mais elle existe encore : dans les conversations familiales, dans la pression mise sur certaines femmes, dans l’attente du “garçon”, dans la déception exprimée à l’annonce d’une fille.
Dans ce contexte, connaître le sexe du fœtus n’est pas toujours une information neutre. Pour beaucoup de parents, il s’agit d’une simple curiosité. Pour d’autres, cela peut devenir un élément de pression familiale, conjugale ou sociale.
C’est pourquoi le débat ne doit pas être caricaturé. Il ne s’agit ni de diaboliser le DPNI, ni de soupçonner toutes les femmes enceintes, ni de remettre en cause le droit à l’IVG. Il s’agit de se demander si une information médicale doit être communiquée systématiquement lorsqu’elle peut avoir des conséquences sociales ou psychologiques importantes.
La nuance est essentielle.
D’un côté, le DPNI doit être défendu comme un progrès médical. Il permet de mieux dépister certaines anomalies chromosomiques et d’améliorer le suivi des grossesses. Dans un système de santé moderne, ce type d’examen devrait être mieux connu, mieux expliqué et, lorsque cela est possible, rendu plus accessible.
De l’autre, la communication du sexe fœtal doit être pensée comme une information sensible. Lorsqu’elle répond à une indication médicale, notamment en cas de suspicion de maladie génétique liée au sexe, elle a toute sa place dans le suivi. Mais lorsqu’elle relève uniquement de la curiosité familiale, la question de son timing et de son encadrement mérite d’être posée.
C’est précisément là que la polémique peut devenir utile. Non pas pour lancer un procès contre les médecins, mais pour clarifier les pratiques.
À partir de quel terme le DPNI est-il réalisé en Tunisie ? Les laboratoires appliquent-ils tous les mêmes règles ? Le sexe du fœtus est-il indiqué automatiquement, uniquement sur demande, ou jamais avant un certain délai ? Les patientes sont-elles clairement informées de ce que le test recherche et de ce qu’il peut révéler ? Existe-t-il une recommandation nationale claire sur la communication du sexe fœtal ?
Ces questions sont légitimes. Elles ne relèvent pas de la panique morale. Elles relèvent de la bonne gouvernance médicale.
Le problème n’est donc pas de savoir si quelques abus existent déjà ou non. Le problème est de savoir si le cadre actuel est suffisamment clair pour éviter les malentendus, les détournements et les suspicions. En l’absence de règles lisibles, chaque laboratoire, chaque médecin et chaque patiente se retrouve face à une zone grise.
Or, une zone grise est rarement une bonne chose en médecine.
Le sujet est d’autant plus sensible qu’il touche à l’IVG. Là encore, il faut être très clair : le débat sur le DPNI ne doit pas devenir un prétexte pour remettre en cause le droit à l’interruption volontaire de grossesse. L’IVG relève de la santé reproductive, de l’autonomie des femmes et d’un cadre légal établi. La transformer en sujet de suspicion générale serait dangereux.
Mais défendre le droit à l’IVG ne signifie pas ignorer la question de la sélection fondée sur le sexe. Les deux sujets doivent être distingués. Une IVG demandée dans le cadre d’une décision intime, médicale ou personnelle ne relève pas du même débat qu’une interruption motivée par le rejet d’un fœtus parce qu’il est de sexe féminin.
Cette distinction doit être protégée, justement pour éviter les récupérations idéologiques.
Le débat doit donc être placé au bon endroit : non pas contre le DPNI, non pas contre l’IVG, mais contre la banalisation d’une information sensible lorsqu’elle peut être utilisée dans un contexte social inégalitaire.
La réponse ne doit pas être l’interdiction brutale ou le soupçon généralisé. Elle peut passer par des mesures simples : mieux informer les femmes enceintes, harmoniser les pratiques des laboratoires, éviter la mention automatique du sexe dans les comptes rendus, réserver la communication précoce du sexe aux situations où elle a une utilité médicale, et publier des recommandations claires.
Ce serait une manière responsable de sortir de la polémique.
Le DPNI n’est pas un problème en soi. C’est un progrès médical. Mais un progrès médical n’existe jamais dans le vide. Il arrive dans une société, avec ses attentes, ses inégalités, ses représentations et ses vieux réflexes.
En Tunisie, où les droits des femmes et la santé reproductive occupent une place particulière dans l’histoire sociale du pays, ce débat mérite mieux qu’un échange crispé entre médecins. Il mérite une clarification publique.
Si le DPNI n’est réalisé qu’après la douzième semaine, cela doit être dit clairement. Si le sexe du fœtus n’est pas communiqué avant un certain délai, cela doit être expliqué. Si les pratiques varient d’un laboratoire à l’autre, elles doivent être harmonisées. Et si la communication du sexe n’a pas d’utilité médicale, il faut se demander pourquoi elle devrait figurer aussi tôt dans un compte rendu médical.
La polémique peut donc avoir une vertu : rappeler que la médecine ne se limite pas à la technique. Elle implique aussi de penser les usages sociaux de l’information.
Le vrai danger n’est peut-être pas que le DPNI provoque aujourd’hui une vague d’IVG sélectives en Tunisie. Rien ne permet de l’affirmer. Le vrai danger serait plutôt de traiter toute interrogation éthique comme une attaque contre la science, ou toute défense du DPNI comme une indifférence aux discriminations.
Entre ces deux excès, il existe une voie raisonnable : défendre le DPNI comme outil médical, tout en encadrant la communication du sexe fœtal lorsqu’elle n’est pas médicalement nécessaire.
Car une information peut être exacte, techniquement fiable et légalement obtenue, tout en nécessitant de la prudence. C’est là toute la difficulté du sujet. Et c’est aussi pour cela qu’il mérite un débat sérieux.










