En apparence, la proposition de loi déposée par Fatma Mseddi et neuf autres députés ne souffre d’aucune contestation. Elle vise à garantir l’exécution des décisions de justice et à sanctionner sévèrement ceux qui en empêchent l’application. Mais replacée dans le contexte tunisien, elle met en lumière une série de contradictions qui interrogent autant l’action de l’État que la politique pénale défendue par le pouvoir.
La proposition de loi déposée récemment par dix députés, sous l’impulsion de Fatma Mseddi, entend consacrer un principe fondamental de tout État de droit : une décision de justice doit être exécutée. Quiconque en empêche l’application s’exposerait désormais à de lourdes sanctions pénales. Les peines iraient de six mois à trois ans de prison pour les particuliers et de six à dix ans pour les fonctionnaires, avec des aggravations pouvant atteindre vingt ans dans certains cas.
La proposition de loi va même plus loin. Elle interdit explicitement à un responsable public de justifier la non-exécution d’une décision de justice par l’attente d’instructions administratives ou politiques, par la hiérarchie, par un manque de crédits ou par tout autre motif étranger à une nouvelle décision judiciaire.
Le texte est difficilement critiquable. Il apparait presque irréprochable et rappelle un principe qui devrait relever de l’évidence : dans un État de droit, un jugement définitif s’impose à tous.
C’est précisément ce qui rend les questions qu’il soulève encore plus intéressantes.
Le premier paradoxe : l’État face à ses propres jugements
La première contradiction de cette proposition de loi apparaît immédiatement, puisqu’elle contraste avec plusieurs pratiques reprochées au régime de Kaïs Saïed en matière d’exécution des décisions de justice. Son principal auteur, la députée Fatma Mseddi, compte pourtant parmi les plus fidèles soutiens du chef de l’État.
Le dossier des 57 magistrats révoqués en 2022 constitue l’un des épisodes les plus emblématiques des difficultés d’exécution des décisions de justice en Tunisie.
Le Tribunal administratif a ordonné la réintégration de 49 magistrats, quelques semaines après cette décision du ministère de la Justice. Pourtant, quatre ans après, ces décisions n’ont toujours pas été pleinement exécutées, selon les intéressés et l’Association des magistrats tunisiens.
Or la proposition de loi de Fatma Mseddi ne prévoit aucune exception. Elle criminalise le refus d’exécuter une décision de justice, interdit d’invoquer des instructions administratives ou politiques et prévoit des peines pouvant atteindre dix ans de prison pour les fonctionnaires, voire vingt ans dans les cas les plus graves prévus par le texte.
Le rapprochement avec le dossier des magistrats s’impose alors de lui-même. Sans jamais le citer, la proposition de loi renvoie à l’un des épisodes les plus controversés du régime de Kaïs Saïed.
Le deuxième paradoxe : une nouvelle pression sur les fonctionnaires
Le timing de la proposition de loi interpelle également. En mars 2024, Kaïs Saïed avait lui-même demandé la révision des articles 96 et 97 du Code pénal. Selon le président de la République, ces dispositions servent trop souvent de prétexte à l’inaction administrative et freinent la réalisation de nombreux projets publics. L’objectif affiché était de lever une partie de la pression pénale pesant sur les fonctionnaires afin qu’ils puissent agir sans craindre systématiquement des poursuites.
La proposition portée aujourd’hui par Fatma Mseddi emprunte un chemin différent.
Elle crée une nouvelle infraction spécifique, passible de six à dix ans de prison, visant précisément les agents publics qui n’exécuteraient pas une décision de justice.
Les deux démarches poursuivent certes des objectifs différents. Mais elles produisent un effet inverse sur les fonctionnaires : alors que Kaïs Saïed cherche à rassurer les fonctionnaires en réduisant leur exposition pénale, Fatma Mseddi leur crée une nouvelle épée de Damoclès.
Le troisième paradoxe : une réalité que connaissent tous les praticiens
Les avocats, les huissiers de justice et les justiciables savent que l’exécution d’une décision judiciaire ne dépend pas toujours du seul texte de loi.
Cette difficulté n’a rien de théorique. Chaque jour, des huissiers de justice et des citoyens se heurtent à des refus, des reports ou à l’absence du concours de la police ou de la garde nationale, pourtant indispensable à l’exécution de certaines décisions judiciaires. Cette réalité est connue de tous les praticiens du droit, qui savent que le problème ne tient pas toujours à l’absence de règles mais souvent à leur mise en œuvre.
La proposition de loi entend donc répondre à cette situation par un renforcement de la répression pénale.
Reste à savoir si le problème réside dans l’absence d’infractions… ou dans les moyens humains et matériels dont disposent les institutions chargées de faire exécuter les décisions de justice, ainsi que dans la manière dont celles-ci appliquent les règles existantes. Il semble impératif qu’avant de créer une nouvelle infraction, il faut d’abord s’assurer que les services chargés d’exécuter les décisions de justice disposent des moyens nécessaires pour accomplir leur mission
Renforcer les sanctions, comme le souhaitent les dix députés, ne résoudra pas nécessairement les difficultés d’exécution si celles-ci tiennent d’abord à l’organisation, aux moyens ou au fonctionnement des institutions, notamment celles de la police et de la garde nationale.
Ce que révèle réellement cette proposition de loi
C’est précisément l’observation formulée par le magistrat près la cour d’appel Omar Weslati.
Selon lui, le véritable problème n’est pas de savoir si les décisions de justice doivent être exécutées. Personne ne le conteste.
La vraie question est de savoir pourquoi l’État ressent aujourd’hui le besoin d’adopter une nouvelle loi pour obliger ses propres institutions à respecter des obligations qui découlent déjà de la Constitution, du principe de légalité et de l’autorité de la chose jugée.
Autrement dit, si une nouvelle incrimination devient nécessaire pour contraindre l’administration à appliquer les décisions des tribunaux, c’est peut-être que le problème dépasse le seul arsenal pénal. Omar Weslati touche ainsi au fonctionnement même des institutions.

Une proposition qui dépasse son objet
La réforme proposée par Fatma Mseddi ne se limite donc pas à créer une nouvelle infraction, elle agit comme un révélateur.
Elle rappelle que le respect des décisions de justice demeure l’un des principaux défis de l’État de droit tunisien. C’est là tout le paradoxe de cette initiative parlementaire. En voulant renforcer l’autorité des décisions de justice, Fatma Mseddi remet au centre du débat une question que le pouvoir aurait sans doute préféré éviter : celle de l’exécution, par l’État lui-même, des décisions rendues par ses propres juridictions. C’est à cette question, bien plus qu’à celle des peines prévues par le projet de loi, que les Tunisiens attendront désormais une réponse.
Raouf Ben Hédi











2 commentaires
Mhammed Ben Hassine
[un principe fondamental de tout État de droit : une décision de justice doit être exécutée. Quiconque en empêche l’application s’exposerait désormais à de lourdes sanctions pénale]
Et la décision de la cour administratif concernant la réintégration des magistrats révoqué…
Roberto Di Camerino
Fatma, combien de fois je dois te rappeler de changer de lunettes?