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Joyeux anniversaire monsieur le président !

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Par Maya Bouallégui

    Épisode 1 – Cinq bougies, zéro lumière

    Cette semaine, j’ai décidé de faire un effort.

    Puisque Kaïs Saïed célèbre aujourd’hui ses cinq années de pouvoir absolu, j’ai cherché quelque chose de positif à écrire sur son bilan.

    Pas nécessairement un miracle. Une petite réussite aurait suffi. Une promesse tenue, une institution qui fonctionne mieux, une rue devenue plus propre, un Tunisien devenu plus heureux.

    J’ai vraiment cherché.

    J’ai regardé du côté de l’économie. J’y ai trouvé une croissance qui refuse obstinément de décoller, une dette qui grossit et un chômage qui continue de fabriquer des candidats au départ.

    J’ai regardé du côté de la politique. J’y ai trouvé des opposants en prison, d’autres en exil, des partis réduits au silence et des élections que les Tunisiens ont désertées.

    J’ai regardé du côté de la justice. J’y ai trouvé des magistrats révoqués, des avocats poursuivis et des journalistes emprisonnés.

    J’ai alors quitté les chiffres et les institutions pour regarder les gens.

    Je n’ai pas vu le peuple rayonnant que l’on nous décrit régulièrement dans les discours officiels. J’ai vu des visages fatigués, de la tristesse, de la résignation et cette manière qu’ont désormais les Tunisiens de parler de l’avenir comme d’un pays étranger où ils n’iront jamais.

    J’ai regardé les rues. Elles étaient toujours aussi sales.

    Au bout de mes recherches, je n’avais trouvé qu’une seule promesse tenue : Kaïs Saïed gouvernait bien seul. Pour le reste, le pays s’était chargé de dresser le bilan.

    Restait à célébrer l’anniversaire.

    Heureusement, l’État avait prévu sa propre manière de le faire.

    Pour les cinq ans des pleins pouvoirs de son chef, il nous a offert des délestages électriques quotidiens. Plusieurs heures sans courant, parfois sans eau, sous une chaleur écrasante. Une célébration nationale dans le noir.

    À Médenine et à Djerba, deux personnes dépendant d’appareils d’oxygène sont mortes après des coupures ayant interrompu leur assistance respiratoire.

    À ce stade, la satire s’arrête.

    On cherchait une image capable de résumer ces cinq années. Nous l’avons trouvée.

    Un homme seul concentre tous les pouvoirs.

    Et tout un pays cherche la lumière.

    Épisode 2 – Que la lumière soit

    La lumière, justement, a fini par parvenir jusqu’au palais de Carthage.

    Après plus de dix jours de délestages, Kaïs Saïed a enfin réuni les principaux responsables concernés. Il a alors affirmé suivre la situation « heure par heure » dans toutes les régions du pays.

    Il suivait donc, heure par heure, une crise à laquelle il ne répondait pas, jour après jour.

    Le président a finalement trouvé la solution. Il a ordonné de mettre fin immédiatement aux coupures interminables.

    Nous ignorions jusque-là que l’électricité obéissait à la hiérarchie administrative.

    Pendant que les ingénieurs expliquaient que la consommation dépassait la production disponible, que les capacités étaient insuffisantes et que plusieurs projets avaient été retardés, il suffisait donc d’un ordre.

    Que la lumière soit.

    Un ordre présidentiel et, normalement, les centrales produisent davantage, les transformateurs se réparent, les dettes de la Steg disparaissent et les mégawatts manquants se présentent spontanément au réseau national.

    On devrait essayer cette méthode avec le reste.

    Ordonner immédiatement au chômage de cesser. Exiger de la dette publique qu’elle baisse. Sommer les barrages de se remplir et intimer aux ordures de quitter les rues.

    La physique, l’économie et la météorologie finiront bien par comprendre qu’elles s’adressent au président de la République.

    Mais Kaïs Saïed n’a pas seulement trouvé un ordre. Il a également trouvé des suspects.

    Les coupures d’eau et d’électricité ainsi que les incendies seraient des phénomènes « anormaux ». Des personnes chercheraient à « maltraiter les citoyens » et à « attiser la situation ».

    Nous ne savons pas qui sont ces personnes. Elles n’ont pas de nom, pas de visage et pas d’adresse. C’est l’un des principaux avantages des comploteurs officiels, ils ne demandent jamais de droit de réponse.

    Le complot présente également un avantage économique considérable. Il ne nécessite ni nouvelle centrale, ni investissement, ni ministre de l’Énergie, ni calendrier de réalisation. Il suffit de le dénoncer.

    Pendant que l’on recherche ceux qui voudraient plonger la Tunisie dans le noir, le ministère chargé de l’Énergie reste dirigé par intérim. Aucun projet bloqué n’a été débloqué. Aucune capacité supplémentaire n’a été annoncée. Aucune solution à l’asphyxie financière de la Steg n’a été présentée.

    Le communiqué présidentiel a été publié à 4 h 33 du matin.

    À cette heure-là, le pays ne disposait toujours pas de davantage d’électricité.

    Mais il avait enfin des suspects.

    Épisode 3 – Le miroir

    Joyeux anniversaire, Monsieur le Président.

    Cinq ans de pleins pouvoirs, cela se fête. Nous avons donc longtemps cherché quel cadeau vous offrir.

    Mais que peut-on offrir à un homme qui possède déjà tout ?

    Vous avez la présidence de la République. Vous nommez les chefs de gouvernement, choisissez les ministres et les limogez. Vous avez dissous le Parlement, remplacé la Constitution de 2014, modifié les règles électorales et dissous le Conseil supérieur de la magistrature.

    Nous avons pensé vous offrir quelques excuses supplémentaires. Mais là encore, vous semblez suffisamment équipé.

    Vous avez les traîtres, les spéculateurs, les lobbies, les corrompus, les réseaux sociaux, les ennemis du peuple et les comploteurs qui apparaissent chaque fois qu’une pénurie, une crise ou une coupure d’électricité réclame une explication.

    Il ne nous restait donc qu’un miroir.

    Vous ne pouvez plus accuser le Parlement. Celui qui existe aujourd’hui a été élu selon les règles que vous avez vous-même fixées.

    Vous ne pouvez plus accuser la Constitution de 2014. Vous l’avez remplacée par la vôtre.

    Vous ne pouvez plus accuser les gouvernements successifs. Vous avez nommé quatre chefs de gouvernement en cinq ans.

    Vous ne pouvez plus accuser vos ministres. Vous les choisissez, les limogez et pouvez même laisser un secteur aussi stratégique que l’Énergie sans ministre de plein exercice.

    Vous ne pouvez même plus accuser les élus municipaux.

    Le 8 mars 2023, vous avez dissous l’ensemble des conseils municipaux, en attendant l’élection de nouveaux conseils. Plus de trois ans après, ces élections se font toujours attendre.

    Vous avez fait disparaître les élus, mais pas les ordures.

    Elles sont désormais partout. Dans les rues, elles s’entassent sur les trottoirs. Sur les réseaux sociaux, elles insultent, diffament et menacent sans paraître craindre la moindre conséquence.

    Le provisoire dure. Les ordures aussi.

    Pendant cinq ans, tous les fusibles ont sauté autour de vous : le Parlement, la Constitution, les gouvernements, les ministres, les magistrats, les conseils municipaux et les corps intermédiaires.

    Pourtant, les lumières continuent de s’éteindre.

    Il ne reste désormais plus aucun fusible à faire sauter, aucun intermédiaire à accuser et aucun responsable derrière lequel se cacher.

    Il ne reste que le miroir.

    Joyeux anniversaire, Monsieur le Président.

    Épisode 4 – L’autre 25 juillet

    Le 25 juillet n’est pas seulement la date à laquelle un président a concentré tous les pouvoirs.

    C’est aussi celle à laquelle, deux ans plus tôt, un autre président les a quittés en mourant.

    Béji Caïd Essebsi est décédé le 25 juillet 2019. Il avait été le premier président élu au suffrage universel après la révolution, au terme d’une élection pluraliste et transparente.

    Une véritable élection.

    Il avait affronté de véritables adversaires, participé à un véritable second tour et attendu que les Tunisiens choisissent entre deux projets et deux candidats.

    Béji Caïd Essebsi n’était pas parfait.

    Il avait ses défauts, ses erreurs, ses contradictions et cette fâcheuse tendance à considérer qu’il avait toujours raison. On pouvait lui reprocher ses choix, ses alliances avec les islamistes, certaines promesses abandonnées et plusieurs réformes restées inachevées.

    Et nous ne nous en privions pas.

    On pouvait le critiquer, le caricaturer, contester ses décisions et combattre sa politique sans être immédiatement soupçonné de conspirer contre l’État.

    Ses adversaires demeuraient des adversaires. Ils ne devenaient pas automatiquement des traîtres.

    Lorsqu’il est mort, la Tunisie n’a connu ni vide institutionnel ni bataille pour le pouvoir. La Constitution a été appliquée. Mohamed Ennaceur a assuré l’intérim et une nouvelle élection présidentielle a été organisée.

    Ce jour-là, la disparition d’un homme n’avait pas entraîné la disparition de l’État.

    C’était peut-être cela, au fond, la principale différence.

    Béji Caïd Essebsi occupait la présidence de la République. Il ne prétendait pas incarner à lui seul la République, le peuple, l’État, la justice et l’histoire.

    Sept ans plus tard, son mandat ne nous apparaît pas soudainement parfait. La nostalgie ne doit pas effacer les fautes ni réécrire le passé.

    Mais elle nous rappelle ce que nous avons perdu.

    Une époque où les institutions pouvaient encore survivre aux hommes. Où le président pouvait être contesté sans que l’État se considère menacé. Où les électeurs savaient qu’ils pourraient corriger un choix lors du scrutin suivant. Où le pouvoir pouvait encore changer de mains par les urnes.

    Le 25 juillet 2019, la Tunisie pleurait un président.

    Le 25 juillet 2026, elle mesure tout ce qui a disparu depuis.

    Vous n’étiez pas un président parfait, Monsieur Béji Caïd Essebsi.

    Vous étiez le président d’une République encore imparfaite, mais vivante.

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    5 commentaires

    1. L'internaute tunisien

      Répondre
      26 juillet 2026 | 11h41

      Merci d’avoir rappelé la transition pacifique après la mort de feu Béji. Piqûre de rappel nécessaire à ceux qui se croient éternels.

    2. A4

      Répondre
      25 juillet 2026 | 19h48

      Tous mes remerciements à ceux qui en 2019 ont enfoncé le pays dans cette mer…veille, à l’aide de leur bulletin de vote !

      BULLETIN DE VOTE
      Ecrit par A4 – Tunis, le 21 Septembre 2019 (entre les deux tours)

      Mon bulletin ne veut plus se jeter à l’eau
      J’ai beau lui acheter palmes et beaux maillots
      Il ne veut plus grimper, passer par la fente
      Pour plonger dans des eaux sales et gluantes

      Il a promis et juré de ne plus le faire
      De ne plus se faire avoir de cette manière
      Par ces bandes de truands et politicards
      Qui ont transformé des espoirs en désespoir

      Il est très têtu et les choses sont ainsi faites
      Il ne veut plus jouer au dindon de la fête
      A celui qu’on jette soudain dans des eaux troubles
      Pour s’amuser à parier à quitte ou double

      Il ne veut plus de cette classe d’inclassables
      De tocards véreux, corrompus et minables
      Il ne veut plus se retrouver dans une boîte
      Pataugeant malheureux dans une chaleur moite

      Il me l’a dit ce matin sans mâcher ses mots
      Sans tergiverser et tourner autour du pot:
      « Je ne peux choisir dans ce royaume de lépreux
      Entre programmes misérables et plans foireux »

      « Peste ou choléra, choléra ou peste
      C’est hélas un type de jeu que je déteste
      Choléra ou peste, peste ou choléra
      C’est du pareil au même, et qui vivra verra ! »

      Sept ans après, il s’avère que c’est la peste et le choléra à la fois !!!

    3. Hannibal

      Répondre
      25 juillet 2026 | 18h04

      Aujourd’hui la République est malade et n’a pas le cœur à fêter son anniversaire.
      Aujourd’hui la République ne demande qu’à être guérie et qu’à retrouver toutes ses valeurs.
      Vive la République ! Vive la Tunisie !

    4. LOL

      Répondre
      25 juillet 2026 | 17h48

      C’est bien beau tout ça, mais ce 25 juillet, c’est le 69e anniversaire de la proclamation de la RÉPUBLIQUE. Cette fête nationale commémore l’abolition de la monarchie husseinite et l’instauration du régime républicain en 1957, sous la présidence de Habib Bourguiba.
      Ce n’est ni Béji ni Kaïssoun, la Tunisie est plus grande que ces présidents, bien que ce président fasse tout pour réécrire l’histoire.

    5. Fares

      Répondre
      25 juillet 2026 | 16h55

      Happy birthday Mister President

      Il ne nous manque que Marilyn Monroe pour que « notre » fête soit complète. S’agit-il bien d’une fête ou d’une journée de deuil national? Mon inconscient a déjà établi une relation de similitude entre le 25 juillet et le 9 avril, drôle d’inconscient.

      Si je comprends bien, Mister President a suivi l’évolution de la crise pendant dix longs jours 24 heures sur 24 dans le mutisme d’un moine pour aboutir au diagnostic le plus spectaculaire « c’est la faute des هم » et à la décision la plus accionnable « il faut remettre l’ectricité tout de suite ». Je suis peut-être lent de la comprenette, mais pourquoi avoir attendu 10 jours complets pour ordonner la remise immédiate de l’électricité? Est-ce qu’un tel ordre général et irréaliste nécessite 10 longs jours de mutisme, pardon d’analyse ? On se fout de qui?

      Merci d’avoir rappelé la belle époque de 2011-2019 الزمن الجميل et BCE. Il y avait du grabuge sous la coupole, mais les institutions étaient là et aussi bien BCE que Marzouki que Mhamed Ennaceur et Fouef Al Mbazaa sont ou étaient des hommes qui ont cédé le pouvoir la tête haute. Il y a avait des hommes et des femmes d’honneur pendant la belle époque. On n’oubliera jamais octobre 2024, le jour où la démocratie a été assassinée.

      Entre temps, Mister President continue à être scotché devant sa télé à regarder France 24, 24 heures sur 24 pour vérifier si la chaîne inviterait un de ses adversaires politiques. Ses priorités sont ailleurs.

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