Après plusieurs semaines de rayons dégarnis et d’explications successives, le ministère du Commerce livre des éléments chiffrés sur les tensions qui frappent le marché de l’eau embouteillée. Demande exceptionnelle, production perturbée par les délestages, stocks épuisés prématurément, difficultés industrielles et problèmes de distribution : Ramzi Trabelsi reconnaît une combinaison de facteurs ayant déséquilibré le marché. Plus de neuf millions de bouteilles ont été distribuées en quatre jours dans le Grand Tunis et l’État envisage déjà de porter les stocks à 200 millions de litres pour l’année prochaine. Une lecture très matérielle de la crise, quelques jours après que le président de la République a évoqué des « actes prémédités » derrière certaines coupures d’eau et d’électricité.
Ramzi Trabelsi, directeur de l’Observatoire national de l’approvisionnement et des prix (ONAP) au ministère du Commerce, est revenu, mardi 1er septembre 2026, dans une interview téléphonique accordée le jour même à Jihene Miled dans l’émission Sbeh Ennes sur Mosaïque FM, sur les difficultés persistantes d’approvisionnement en eau embouteillée.
Après plus d’un mois de tensions, le constat est désormais posé par le ministère lui-même : plusieurs facteurs se sont conjugués pour provoquer la perturbation du marché. Ramzi Trabelsi cite notamment les conditions climatiques, les coupures d’électricité, les difficultés rencontrées par certaines unités de production et surtout une explosion de la demande, qui a pu, selon lui, atteindre jusqu’à dix fois son niveau habituel.
Une reconnaissance qui marque une évolution par rapport aux premières semaines de la crise. Fin juillet, alors que les rayons étaient déjà dégarnis, l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie (ONTH) assurait encore que les quantités disponibles étaient suffisantes. Sa directrice de la communication, Moufida Ben Nasr, avait même qualifié la situation de « crise artificielle », alimentée notamment par les « rumeurs diffusées sur les réseaux sociaux » et les achats excessifs des consommateurs. Dès le lendemain, pourtant, le représentant des producteurs reconnaissait explicitement l’existence d’un manque.
Depuis, les interventions des différents acteurs du secteur ont progressivement permis de reconstituer la mécanique de la crise. Les fortes chaleurs ont fait bondir la consommation, tandis que les perturbations de l’alimentation en eau de la Sonede ont poussé certains ménages à se rabattre davantage sur l’eau embouteillée, y compris pour cuisiner.
Dans le même temps, les délestages électriques ont affecté les unités d’embouteillage. Lassâad Mzah, président de la Chambre syndicale des producteurs de boissons non alcoolisées, avait expliqué début août que les chaînes, conçues pour fonctionner en continu, s’arrêtent lors des coupures et ne retrouvent que progressivement leur cadence après le rétablissement du courant, avec à la clé des pertes de production.
Les conséquences ne se sont pas limitées aux heures de production perdues. Hédi Baccour, président de la Chambre syndicale des grandes surfaces, avait également indiqué que les délestages avaient endommagé certains équipements industriels, retardant davantage le retour à une cadence normale. Des difficultés d’approvisionnement en granulés de PET nécessaires à la fabrication des bouteilles avaient parallèlement été signalées par l’association Alert.
À cela s’est ajouté l’épuisement beaucoup plus rapide que prévu des réserves constituées pour l’été. Hédi Baccour a indiqué, mardi 1er septembre, que le stock disponible était arrivé à épuisement autour du 15 juillet, alors qu’il devait initialement couvrir les besoins jusqu’à la fin du mois d’août.
Neuf millions de bouteilles en quatre jours face à une demande hors norme
Face à ces tensions, le ministère est désormais passé à des opérations exceptionnelles d’approvisionnement. Dans le Grand Tunis, plus de neuf millions de bouteilles de formats familiaux ont ainsi été distribuées en quatre jours, à raison de 2,3 millions de litres par jour. Le dispositif mobilise 156 camions chargés quotidiennement pour approvisionner les grandes et moyennes surfaces, auxquels s’ajoutent des quantités destinées aux grossistes et aux régions.
L’ampleur de la demande apparaît encore plus nettement à travers l’exemple d’une grande surface cité par le responsable. En seulement trois jours (vendredi, samedi et dimanche) celle-ci aurait écoulé environ 1,16 million de bouteilles, contre 160.000 durant la même période l’année précédente. Un écart considérable qui illustre la pression inhabituelle exercée sur les circuits de distribution.
La situation n’est toutefois pas identique dans l’ensemble du pays. Selon le directeur de l’ONAP, environ douze gouvernorats sur 24 connaissent une forte pression sur l’eau embouteillée, tandis que l’approvisionnement demeure normal dans d’autres régions. Après le Grand Tunis, les interventions renforcées doivent notamment concerner Mahdia, Sousse, Monastir, Nabeul, Jendouba, Béja et Médenine. Le dispositif prévoit également une meilleure répartition des quantités entre grossistes et grandes surfaces afin d’atteindre davantage de régions.
Le ministère assure que la situation évolue progressivement vers l’amélioration, notamment avec le recul des températures et la baisse de la demande. Mais l’administration prépare déjà l’été prochain.
Ramzi Trabelsi indique que plusieurs réunions ont été organisées avec les intervenants de la filière et qu’un objectif d’environ 200 millions de litres de stocks est envisagé pour la prochaine saison. Atteindre ce volume nécessitera, selon lui, des mesures aussi bien au niveau des usines que des capacités de stockage.
La réponse envisagée ne repose donc plus uniquement sur le contrôle des circuits ou les appels à modérer les achats. Elle passe aussi par la constitution de réserves nettement plus importantes afin de permettre au marché d’absorber les prochains pics de consommation.
648.000 litres saisis en un mois : la spéculation peut-elle expliquer la crise ?
La spéculation et les infractions commerciales ont bien accompagné les tensions. Ramzi Trabelsi indique que plus de 750 infractions économiques ont été relevées dans le secteur de l’eau embouteillée durant le mois d’août, dont 357 liées aux dépassements de prix et aux pratiques monopolistiques. Quelque 37 opérations ciblées ont également permis la saisie de 648.000 litres d’eau embouteillée.
Le chiffre paraît considérable dans l’absolu. Rapporté aux volumes absorbés par le marché, il devient cependant beaucoup plus relatif. Selon les ordres de grandeur avancés ces dernières semaines par les professionnels du secteur, les besoins peuvent avoisiner dix millions de litres par jour en période de forte consommation.
Les 648.000 litres saisis pendant l’ensemble du mois d’août 2026 représentent ainsi environ 6,5% de ce que le marché peut absorber en une seule journée de très forte consommation. La comparaison ne permet évidemment pas d’évaluer les quantités éventuellement retenues qui auraient échappé aux contrôles. Elle montre en revanche que les volumes effectivement découverts par l’administration peuvent difficilement constituer, à eux seuls, une explication suffisante à plusieurs semaines de tensions sur le marché.
Un autre élément impose de manier ces statistiques avec précaution. Le 19 août, alors que les difficultés d’approvisionnement duraient déjà depuis plusieurs semaines, le ministère du Commerce a décidé de plafonner les marges bénéficiaires appliquées aux eaux minérales conditionnées à 15% au niveau du commerce de gros et à 15% au détail. Il a parallèlement fixé des prix maximums de vente au public : 0,6 dinar pour la bouteille de 0,5 litre, 0,8 dinar pour celle d’un litre, 0,85 dinar pour 1,5 litre et 0,95 dinar pour deux litres.
Cette réglementation est donc intervenue alors que la crise était déjà installée et a créé de nouvelles obligations dont le non-respect constitue désormais une infraction. Or, Ramzi Trabelsi livre des données consolidées pour l’ensemble du mois d’août sans préciser leur répartition avant et après le 19 août. Impossible, dès lors, de déterminer quelle part des infractions et des saisies est intervenue après le plafonnement, ni d’assimiler mécaniquement toutes les marchandises saisies à des stocks constitués dans une logique spéculative ayant provoqué les tensions.
La mesure soulève également une question économique : dans un marché déjà confronté à des difficultés de production et de distribution, le plafonnement des prix et des marges a-t-il facilité le retour des bouteilles dans les rayons ou a-t-il, au contraire, davantage contraint certains circuits de distribution ? Aucun élément disponible ne permet, à ce stade, de mesurer précisément son impact sur l’approvisionnement.
Une chose ressort en revanche des déclarations du directeur de l’ONAP : le ministère lui-même ne réduit pas la crise à la spéculation. Ramzi Trabelsi invoque une combinaison de facteurs allant de la demande exceptionnelle aux perturbations de la production provoquées notamment par les coupures d’électricité.
La spéculation apparaît ainsi comme un facteur susceptible d’avoir aggravé une crise déjà installée, plutôt que comme une explication suffisante de son origine et de son ampleur.
La crise avait d’ailleurs déjà attiré l’attention de la présidence de la République. Dans la soirée du samedi 22 août, Kaïs Saïed s’était rendu à Oueslatia, dans le gouvernorat de Kairouan, où il avait notamment visité un complexe industriel de production d’eau minérale. Cette visite nocturne « surprise » intervenait alors que les difficultés d’approvisionnement duraient depuis plusieurs semaines. Aucun détail n’avait toutefois été communiqué dans l’immédiat sur les échanges avec les responsables du site ni sur d’éventuelles décisions prises à l’issue de cette visite.
Quelques jours plus tard, lors d’une réunion tenue mercredi 26 août au palais de Carthage, le président de la République avait affirmé que des enquêtes avaient établi que certaines coupures d’eau et d’électricité enregistrées dans plusieurs régions ne résultaient pas de « pannes ordinaires », mais d’« actes prémédités ». Selon lui, leurs auteurs cherchaient à « attiser la situation par tous les moyens ».
La présidence n’avait toutefois fourni, dans son communiqué, aucun élément permettant d’identifier les coupures concernées, la nature des actes évoqués, leurs auteurs présumés ou les enquêtes auxquelles le chef de l’État faisait référence.
Les deux lectures ne portent certes pas exactement sur le même objet. Kaïs Saïed évoquait certaines interruptions des réseaux d’eau et d’électricité, tandis que le ministère du Commerce explique les tensions sur le marché de l’eau embouteillée. Les phénomènes se sont néanmoins trouvés étroitement imbriqués durant cet été : les perturbations de l’alimentation en eau courante ont accru le recours aux bouteilles, tandis que les délestages électriques ont, de leur côté, perturbé leur production.
Deux grilles de lecture se superposent ainsi sans pouvoir être mécaniquement opposées. À Carthage, certaines perturbations sont présentées comme intentionnelles. Du côté du ministère du Commerce et des professionnels, les éléments accumulés depuis plusieurs semaines documentent surtout les contraintes très concrètes auxquelles le marché de l’eau embouteillée a été confronté.
Et la réponse préparée pour l’été prochain est, elle aussi, très concrète : porter les stocks à environ 200 millions de litres. Au-delà des différentes explications données à la crise de cet été, cet objectif dit en creux ce que les rayons vides avaient déjà montré : lorsque la demande s’est envolée et que la production a vacillé, les réserves disponibles n’ont pas suffi à amortir le choc.
I.N.
*Photo d’illustration










