Nationaliser le pétrole tunisien ? L’idée peut séduire lorsqu’elle est emballée dans les mots de souveraineté et d’indépendance. Dans la réalité, elle signifierait faire supporter à l’État des investissements lourds et le risque de forer sans rien trouver, tout en s’exposant à des arbitrages internationaux et en envoyant à tous les investisseurs étrangers le signal que les engagements de l’État tunisien peuvent être remis en cause. Partie dimanche soir d’une pure intox relayée par deux soutiens zélés du pouvoir, l’idée mérite pourtant qu’on s’y arrête. Car derrière le slogan se cache une politique qui pourrait produire exactement l’inverse de ce qu’elle promet : moins de pétrole tunisien, plus d’importations et davantage de dépendance envers l’étranger.
Tout commence dimanche soir sur Facebook. À 21h15, le présentateur météo Mehrez Ghannouchi, soutien particulièrement zélé du régime et relais régulier de sa propagande, annonce que le président de la République aurait ordonné de « réexaminer les contrats des sociétés étrangères conformément à l’intérêt de la Tunisie ». Il va plus loin : selon lui, tous les contrats des sociétés pétrolières seraient réexaminés et ne seraient pas renouvelés. La Tunisie, écrit-il, ne serait plus « une poubelle pour des contrats qui servent des intérêts étrangers ». Il conclut en parlant d’une « guerre de libération nationale ».
Trois minutes plus tard, à 21h18, la députée Zina Jiballah, elle aussi parmi les soutiens les plus démonstratifs de Kaïs Saïed, publie un message très proche. Elle affirme à son tour que le chef de l’État a ordonné de ne pas renouveler les contrats des sociétés étrangères après leur réexamen. La priorité serait désormais accordée aux entreprises pétrolières tunisiennes et il faudrait récupérer des champs exploités depuis des décennies. Là encore, la députée évoque une « guerre de libération économique et de souveraineté ».
Lundi 7 septembre, à 7h44, le discours franchit une nouvelle étape. « Le peuple veut la nationalisation des richesses », proclame Zina Jiballah. Elle dénonce les « accords coloniaux » et affirme que « la Tunisie n’est pas à vendre ».
En moins de onze heures, une prétendue décision présidentielle est ainsi devenue un appel à la nationalisation. Et le débat public trouve soudain un nouveau sujet : les pénuries, les coupures d’eau et d’électricité ou encore les récentes arrestations de Mohamed Yousfi et Ghazi Mrabet s’effacent derrière une nouvelle bataille pour la « souveraineté nationale ».
Une décision présidentielle qui n’existe nulle part
Il y a seulement un problème : aucune source officielle n’a annoncé une telle décision et la déclaration présidentielle à l’origine de cette bataille n’existe pas.
Ni la présidence de la République, ni le gouvernement, ni le ministère chargé de l’Énergie, ni l’Entreprise tunisienne d’activités pétrolières (ETAP) n’ont annoncé une décision générale de non-renouvellement des contrats pétroliers avec les sociétés étrangères.
Il n’existe pas davantage de communiqué annonçant une nationalisation, même partielle, du secteur.
À ce stade, il s’agit donc d’une intox. Une intox suffisamment importante pour attribuer au chef de l’État un changement majeur de la politique énergétique et contractuelle tunisienne, mais que les autorités n’ont pas jugé utile de démentir.
Ce silence interpelle dans un pays où le décret-loi 54 et son article 24 sur les « fausses nouvelles » ont été utilisés à de multiples reprises contre des journalistes, des opposants et des voix critiques. Mais quand la fausse information vient des soutiens du pouvoir, le décret 54 semble soudain beaucoup moins pressé de sévir.
L’épisode ne serait qu’une énième rumeur sur Facebook si celle-ci ne réveillait pas un vieux fantasme tunisien : celui d’un pays immensément riche en pétrole dont les ressources seraient accaparées par les compagnies étrangères.
Le pétrole ne sort pas du sol avec un seau
L’économiste Moez Joudi a vivement réagi à cette idée sur sa page Facebook. Son premier rappel est élémentaire : un contrat pétrolier n’est pas un bout de papier que l’État peut déchirer lorsqu’on change d’avis. Ces contrats résultent d’études, de négociations, de procédures administratives et d’engagements juridiques pris au nom de la Tunisie.
Son deuxième argument est plus concret. L’exploration pétrolière coûte extrêmement cher et son résultat n’est jamais garanti. M. Joudi cite des investissements pouvant atteindre des dizaines de millions de dollars, voire davantage, pour explorer une zone susceptible de contenir du pétrole. À l’arrivée, le forage peut ne rien donner.
C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles les États font appel à des opérateurs disposant du capital, de la technologie et de l’expertise nécessaires. Le Code tunisien des hydrocarbures prévoit d’ailleurs explicitement des programmes de recherche comportant des travaux géophysiques, des forages et un montant minimal de dépenses à engager. Pour obtenir une concession, l’entreprise doit également disposer des capacités techniques et financières nécessaires.
Autrement dit, le pétrole tunisien appartient bien à la Tunisie. Mais posséder une ressource dans son sous-sol ne signifie ni savoir où elle se trouve exactement, ni pouvoir l’extraire à coût raisonnable, ni disposer des centaines de millions nécessaires pour prendre le risque de la chercher.
La souveraineté, c’est décider de ce que l’on fait de son pétrole. Cela ne veut pas dire que l’État doit tout faire lui-même.
Face aux arguments de Moez Joudi, certains soutiens du pouvoir ont préféré s’interroger sur sa fortune et le financement de son association plutôt que de répondre à ses arguments sur le coût de l’exploration et le risque supporté par les investisseurs.
L’expert pétrolier et ancien député Mahmoud El May a, de son côté, démonté sur sa page Faecboook la rumeur à partir des contrats eux-mêmes. Le cas de Rhemoura, cité dans les discussions sur les réseaux sociaux, est particulièrement parlant : la concession n’expire que le 14 janvier 2039 et l’ETAP en détient déjà 51 %, contre 49 % pour Panoro UK. Ces données figurent dans la liste officielle des concessions de l’ETAP.
Plus embarrassant encore pour la thèse d’un État tunisien qui aurait soudain décidé de « chasser » les pétroliers étrangers : la concession Sabeh a été attribuée en octobre 2025 pour trente ans, jusqu’en 2055. Elle associe l’italien ENI à hauteur de 42 %, l’ETAP à 30 % et OMV à 28 %.
C’est donc l’État tunisien lui-même qui, il y a moins d’un an, a engagé deux groupes étrangers sur trois décennies.

Quand la souveraineté finit par coûter la souveraineté
La Tunisie est parfaitement souveraine pour définir sa politique énergétique. Elle peut modifier son cadre juridique, négocier de nouveaux contrats, renforcer la participation de l’ETAP ou décider que les prochaines concessions seront accordées à des conditions différentes.
Être souverain ne signifie cependant pas pouvoir effacer rétroactivement ses engagements sans conséquences.
La première est juridique. Les investisseurs disposent de mécanismes de recours internationaux. Et il ne s’agit pas d’une hypothèse d’école : la Tunisie est déjà confrontée à des arbitrages dans le secteur des hydrocarbures.
Le CIRDI, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, a notamment enregistré en avril 2026 une procédure engagée par Shell Tunisia Upstream Limited et Shell Tunisia LPG contre la République tunisienne. Le dossier concerne le secteur du pétrole, du gaz et des mines et s’appuie notamment sur le traité bilatéral d’investissement entre la Tunisie et le Royaume-Uni. La procédure est toujours en cours.
Une autre procédure, engagée en 2023 par Zenith Energy et d’autres sociétés contre la Tunisie, concerne l’extraction de pétrole brut et de gaz naturel.
Ces procédures ne signifient évidemment pas que la Tunisie sera condamnée. Elles montrent en revanche qu’un investisseur étranger qui estime ses droits lésés ne range pas simplement ses affaires avant de prendre l’avion. Il peut demander réparation devant une juridiction arbitrale internationale.
La crédibilité de la Tunisie en jeu
Le deuxième risque est plus profond encore : la valeur de la signature de l’État.
Si une entreprise constate que des engagements conclus légalement peuvent être remis en cause au gré d’un changement politique ou d’une campagne populiste, comme on l’observe actuellement dans les posts Facebook des partisans du régime, elle intègre ce risque dans ses décisions. Elle peut exiger davantage de garanties, réclamer une rentabilité supérieure pour compenser le risque ou choisir tout simplement d’investir ailleurs.
Et le signal ne s’arrête pas aux frontières du secteur pétrolier. Ce que regarde un investisseur industriel, touristique ou technologique est aussi la capacité d’un État à respecter durablement les engagements qu’il signe.
Enfin, il existe un paradoxe particulièrement cruel : une politique menée au nom de l’indépendance énergétique peut accroître la dépendance énergétique. Si les investissements dans l’exploration diminuent, les découvertes et la production peuvent diminuer à leur tour. Pour satisfaire la consommation intérieure, il faut alors importer davantage d’énergie, donc dépenser davantage de devises.
Le Venezuela, ou comment perdre le contrôle en voulant tout contrôler
Le Venezuela est un cas d’école et devrait faire réfléchir tous ceux qui pensent que la nationalisation suffit à garantir la souveraineté énergétique. Le pays nationalise son industrie pétrolière en 1976 et crée la compagnie publique PDVSA. Dans les années 1990, il rouvre cependant le secteur aux investisseurs étrangers, dont il a besoin pour développer ses immenses ressources.
L’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir en 1999 change progressivement la donne. L’État renforce son contrôle sur PDVSA, augmente taxes et royalties et impose une participation publique majoritaire dans les projets pétroliers. Après une grande grève en 2002-2003, des milliers de salariés de PDVSA sont licenciés. L’entreprise perd alors une partie considérable de ses compétences techniques et la production ne retrouvera plus son niveau antérieur.
En 2006-2007, Chávez accélère. Les projets doivent désormais passer sous le contrôle de PDVSA, qui doit en détenir au moins 60 %. Plusieurs compagnies acceptent. D’autres refusent. Les américains ExxonMobil et ConocoPhillips voient leurs actifs saisis et engagent des procédures internationales. Les grandes compagnies étrangères réduisent leurs investissements ou quittent le pays.
La facture apparaît progressivement. Faute d’investissements, d’entretien et de compétences (débauchées par les grandes entreprises internationales), sur fond de mauvaise gestion de PDVSA et de crise économique, la production s’effondre. Les sanctions américaines imposées plus tard, notamment à partir de 2019, aggravent encore la situation. En 2023, le Venezuela possédait environ 17 % des réserves mondiales prouvées de pétrole, mais ne représentait plus que 0,8 % de la production mondiale de brut. Sa production avait chuté de 70 % en dix ans.
Puis l’histoire prend un tour autrement plus brutal. Le 3 janvier 2026, les forces américaines frappent le Venezuela, capturent le président Nicolás Maduro et son épouse et les emmènent hors du pays. Donald Trump annonce alors que les États-Unis vont superviser la transition et ne cachent pas leur intérêt pour la remise en état de l’industrie pétrolière vénézuélienne.
Huit mois plus tard, le contraste est saisissant. Le Venezuela cherche de nouveau les capitaux et le savoir-faire étrangers pour reconstruire son industrie. Eni vient de signer avec PDVSA un accord prévoyant environ 1,5 milliard de dollars d’investissements par an dans Junín-5. Chevron, GeoPark et d’autres groupes internationaux développent ou négocient parallèlement de nouveaux projets. Et, dans un accord distinct autrement plus spectaculaire, la société américaine North American Blue Energy Partners doit obtenir un bail de cent ans sur 17 champs renfermant quelque 65 milliards de barils, soit environ un cinquième des réserves prouvées du Venezuela.
Le Venezuela voulait reprendre le contrôle absolu de son pétrole. Vingt ans plus tard, son industrie a perdu une grande partie de sa production, son président a été capturé lors d’une opération militaire américaine et le pays ouvre de nouveau ses champs aux milliards étrangers, sous l’œil de Washington.
Voilà jusqu’où peut mener la confusion entre souveraineté et slogans : à force de vouloir chasser l’étranger de son pétrole, un pays peut finir plus faible, plus dépendant et avec beaucoup moins de maîtrise sur ses ressources qu’au départ.
C’est peut-être la leçon la plus utile pour les populistes tunisiens.
La souveraineté énergétique ne se mesure pas au nombre de compagnies étrangères que l’on chasse ni à la violence des slogans publiés sur Facebook. Elle se mesure à la quantité d’énergie que le pays est capable de produire, au coût auquel il la produit et à sa capacité à attirer les capitaux et les compétences dont il ne dispose pas lui-même.
On peut proclamer la souveraineté en quelques secondes. Reconstruire la confiance d’investisseurs que l’on a fait fuir peut prendre des décennies.
Raouf Ben Hédi











4 commentaires
Roberto Di Camerino
BIS REPETITA PLACENT
Une bergere qui veut ruiner le pays avec des idees stupides et dangereuses.
La « nationalisation des richesses » n’est pas une simple revendication patriotique : c’est une orientation économique profondément étatiste, proche des doctrines socialistes radicales. Dans la situation actuelle de la Tunisie, une telle politique risquerait de faire fuir les investisseurs, de décourager les capitaux étrangers et d’aggraver encore la situation économique du pays. La souveraineté nationale ne doit pas servir de prétexte à une politique qui pourrait mettre l’économie tunisienne en grave danger.
Retourne à tes chevres.
Mohamed Mabrouk
Svp monsieur Raouf ben Hedi pitié pour ce pauvre pays depecé sans controle depuis 40 ans, incapable de donner a ses propres universités les données geologiques de sa terre, qu’elles sont obligées a chercher en angleterre ou aux usa
L’argument habituel qui consiste a dire « c’est trop risqué de forer » n’est pas flatteur pour nos ingenieurs et nos ecoles d’ingenieurs. Pourquoi ils ne seraient pas capables, comme les autres, de realiser des etudes geologiques serieuses qui limitent le risque? Pourquoi pour les autres le risque est rentable et pour nous non? Comment accepter que eux travaillent et produisent tandis que notre jeunesse impuissante est agglomerée dans les cafés ou jetée a la mer?
Les hommes qui ont fondé ce pays, et a qui on doit les bases industrielles qui nous font encore vivre et qu’on est en train de saboter, comme mokhtar laatiri ou makki zidi, avaient prévu une filiale de l’etap pour prospecter: la ctf. Ils se retourneraient dans leurs tombes s’ils entendaient « on ne peut pas il faut appeler d’autres »
Pour combler le probleme de compétence, qui est reel il faut le reconnaitre, on peut, comme font les marocains pour le phosphate ou les saoudiens pour aramco, avoir recours a des experts internationaux au sein d’institutions tunisennes, et non pas leur donner systématiquement des concessions totales et rester des spectateurs qui attendent l’aumone.
Vous payerez alors seulement le travail, et non pas le travail + le capital. Et en meme temps vous formerez une generation d’ingenieurs exercés et capables d’autre chose que du codage basique dans les bureaux parisiens
HatemC
Sans investissements technologiques ni partenariats financiers solides, la recherche d’une indépendance énergétique par la seule rhétorique risque de renforcer la dépendance de la Tunisie envers les importations de carburant et d’électricité.
Nazegafounisation direKSion Kaisses noires et milichiens entretiens...non !
Nationalisation, ça se discute presque plus.
Par le peuple, pour le peuple et du peuple aprês dégageage du régime parjurant mélée lie Qômbines populistes et reddition des comptes en cadre démocratique à Etat de Droit authentiquement rétabli de lignée d esprit 2011 et Lettre Commune reformée 2014 sans concessions, no contorsions ni Qômpromissions ni ingerances en Kart(er)on incontinent françalgériatrique !