Un rappeur a visiblement plus d’honneur qu’un avocat. Il a droit à la vie privée, au secret de l’instruction et, concept désormais étranger chez nous, à la présomption d’innocence.
Hier, un « vaste réseau » de trafic de cocaïne a été démantelé dans le Grand Tunis. Parmi les personnes arrêtées, « un rappeur très connu du public », nous dit-on. C’est ainsi que l’information a circulé, sur les réseaux sociaux comme dans les médias traditionnels. Le public n’en saura pas davantage. Le nom du rappeur n’a pas filtré, contrairement à ceux dont la seule évocation suffit à déclencher cette joie mauvaise dont nous avons fait une spécialité nationale.
Hier aussi, on nous apprend que plusieurs personnes ont été arrêtées dans une affaire de trafic de drogue. « Parmi elles, une avocate », lit-on sur les réseaux sociaux et dans la presse. Rapidement, le nom de cette avocate, sa photo ainsi que des détails la concernant ont fait le tour de la toile.
Dans cette affaire, les mêmes réseaux n’ont pourtant pas hésité une seconde à vilipender, diffamer et désigner la présumée « coupable ». Lorsqu’il s’agit d’avocats, la présomption d’innocence disparaît, le secret de l’instruction vole en éclats et le lynchage devient une méthode.
L’un d’eux, connu du public, a vu son nom traîné dans la boue dans une sombre affaire de mœurs dont on ne sait, à ce stade, presque rien. Mais dont les détails de l’instruction ont fuité sur les réseaux sociaux comme un vulgaire ticket de caisse.
L’autre est plus exposé encore. Depuis des jours, son affaire est commentée et instrumentalisée sur les réseaux sociaux, chez les propagandistes du régime et jusque dans les médias publics.
La présomption d’innocence, selon la profession
Lorsque Ghazi Mrabet, avocat de Mourad Zeghidi, a été arrêté la semaine dernière, les détails de son arrestation ont circulé en boucle sur les réseaux sociaux et dans la presse officielle. Son nom a aussitôt été associé à celui d’un baron de la drogue. Argent, drogue, grosse saisie : la mécanique était parfaite. La masse a mordu.
Cette masse, à force d’être observée et étudiée, répond à une mécanique bien huilée. Facile à titiller, plus facile encore à manipuler. Au diable la présomption d’innocence. Au diable le secret de l’instruction. Ces deux principes ne pèsent visiblement pas lourd face à une campagne de diffamation dont les avocats sont devenus des cibles privilégiées.
Reste une question que personne ne pose : qui juge ?
Regardez la galerie. Des personnes qui sont loin d’être juridiquement au-dessus de tout soupçon, des propagandistes zélés, des anonymes, des comptes fermés, des robots. Voilà le jury. Voilà ceux qui décident, chaque semaine, qui mérite d’être sali et qui mérite d’être épargné. Le tout, suivant une mécanique qui ne s’improvise pas.
À l’ère des réseaux sociaux, sous un régime qui ne semble plus communiquer que par menaces, complots et zones d’ombre, et qui reste silencieux sur l’essentiel, s’acharner sur des cibles désignées revient à faire une partie du sale travail à sa place.
Pourquoi le pouvoir s’acharne sur les avocats
Il y a quelques jours, les hordes se sont aussi enflammées sur les réseaux autour d’une affaire de mœurs supposément impliquant un avocat connu. Que son nom soit associé aux mots sodomie et moeurs aient suffi pour que l’« information » se propage comme une traînée de poudre, avec cette délectation particulière que suscitent les scandales sexuels.
Il s’agit de l’un de ceux qui « ont servi auprès des responsables politiques de l’ancien régime ». De ceux que la propagande présente désormais comme des membres d’une « élite » qui « comploterait contre le peuple », se croirait « au-dessus de lui » et finirait, tôt ou tard, par révéler « son vrai visage ».
Il n’en fallait pas davantage. Les rumeurs, les spéculations et les accusations en tout genre ont circulé comme une traînée de poudre. « Une grosse affaire de mœurs ». Plusieurs membres de « l’élite » concernés. « Des artistes, des journalistes, des avocats… »
Dans les faits, rien ne permettait de confirmer ce récit dans son ensemble. Mais qu’importent les faits face au frisson du scandale.
Le vacarme autour des avocats ne relève pas du hasard. Pas plus que le silence autour du rappeur ne relève nécessairement de la maladresse ou du manque d’informations.
Cela pourrait sembler anecdotique. Ça ne l’est pas.
Les avocats constituent l’un des derniers corps professionnels à avoir maintenu une confrontation ouverte avec le pouvoir. C’est de leurs rangs qu’est issue une partie importante de l’opposition. C’est aussi dans leurs rangs que le pouvoir a puisé nombre de ses prisonniers politiques.
Aujourd’hui encore, ils dénoncent, protestent et refusent de se taire. Ils constituent donc une excellente cible.
La diffamation comme arme politique
Le pouvoir a d’abord tenté de présenter les avocats comme un corps accessoire, encombrant, dont on pourrait se passer. Il cherche désormais à les faire passer pour un corps nuisible, corrompu, indigne de confiance.
Ceci n’est évidemment pas nouveau. Mais si cette propagande existait déjà sous Ben Ali, les mécanismes étaient différents. Elle était administrée. Elle avait ses bureaux, sa hiérarchie, sa stratégie et ses professionnels.
La publicité publique servait de laisse : on récompensait les dociles, on affamait les autres, mais on maintenait les médias en vie. Parce qu’un chien mort ne se tient pas en laisse.
Aujourd’hui, la machination obéit à un système tout aussi rodé, mais plus diffus, plus brutal, plus proche des masses et donc plus redoutable. Il suffit de glisser les noms des indésirables dans un maximum d’affaires louches pour leur ôter toute crédibilité, toute légitimité à parler, à s’insurger ou à dénoncer.
Le but n’est pas nécessairement de démontrer que les accusations sont fondées. Il est de graver dans les esprits une association durable : ce nom-là sent le scandale, le sordide, le sale.
Peu importe alors ce que la justice révélera.
Peu importe qu’ils soient condamnés, acquittés ou totalement blanchis. Leur procès a déjà eu lieu, dans un tribunal fictif, en quelques heures, devant des milliers de juges, sans instruction et sans le moindre avocat de la défense.
La justice pourra encore rendre son verdict. Mais face à une condamnation publique déjà prononcée, elle risque de n’avoir plus grand-chose à dire.
Ils ont déjà été jugés. Et marqués du sceau de l’infamie.
Faire peur, puis faire diversion
Cette campagne contribue aussi à détourner l’attention d’un été marqué par toutes les peurs. Celui qui a privé des milliers de Tunisiens du minimum vital : l’eau, l’électricité et, pour certains, de la vie elle-même.
Cet été aura également aussi été celui où l’UGTT, l’Ordre des avocats et la LTDH ont annoncé leur volonté de parler d’une seule voix.
Dans un tel contexte, une arrestation spectaculaire peut avoir plusieurs effets. Elle intimide ceux qui seraient tentés de parler. Elle accapare l’espace médiatique. Elle disperse une colère qui commençait, justement, à se rassembler.
Le rappeur, lui, n’embarrasse personne. Alors on le protège. Pas nécessairement par vertu. Par indifférence.










