À chacune de ses apparitions médiatiques, Moncef Marzouki multiplie les attaques contre Kaïs Saïed. Mais à force de contrevérités, de contradictions et d’une mémoire parfois très sélective de son propre passage à Carthage, l’ancien président produit un effet paradoxal : il nourrit plusieurs des récits du pouvoir qu’il cherche à combattre.
Il voulait dénoncer les ingérences étrangères. Il a fini par parler comme ceux qu’il combat.
Le 19 juillet 2026, interrogé sur France 24, Moncef Marzouki explique que le problème n’est plus seulement de savoir si Kaïs Saïed doit partir. La question, dit-il, est désormais celle de l’alternative.
Et l’ancien président lâche alors une affirmation considérable : il a la « conviction » que cette alternative commence à se préparer « dans les pièces fermées », aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Tunisie.
La journaliste cherche à comprendre. Des États étrangers seraient-ils donc en train de décider de l’avenir de la Tunisie ?
Marzouki poursuit. La Tunisie, déplore-t-il, a « perdu son indépendance ».
Sur France 24, Marzouki ne présente pas cette histoire comme un risque futur : il parle d’un processus qu’il estime déjà engagé.
L’entretien provoque une réaction officielle disproportionnée : quelques jours plus tard, Tunis convoque l’ambassadrice de France. Le ministère des Affaires étrangères dénonce des atteintes à la souveraineté tunisienne et des « allégations mensongères ». Paris rappelle de son côté l’indépendance éditoriale de France 24.
Mais l’histoire des mystérieuses antichambres ne s’arrête pas là.
« Il y a des preuves »
Le 12 septembre, Moncef Marzouki est interrogé par la BBC dans l’émission Bila Kouyoud. La journaliste revient précisément sur cette déclaration.
Existe-t-il réellement des preuves de ce qu’il avance ou ne faisait-il qu’exprimer une crainte ?
La réponse est immédiate :« Non, non, au contraire, il y a des preuves. »
Et Marzouki d’en avancer une : le président algérien Abdelmadjid Tebboune aurait publiquement déclaré qu’il ne permettrait aucun changement en Tunisie.
L’ancien président tunisien s’emporte alors contre ce qu’il considère comme une ingérence : « La Tunisie n’est pas une province algérienne. La Tunisie est un État indépendant et doit le rester. »
La journaliste pousse logiquement le raisonnement un cran plus loin : faut-il comprendre que l’Algérie préparerait une alternative à Kaïs Saïed afin que le système actuel perdure ?
Et soudain, recul.
« Non, non », répond Marzouki, avant de reprocher à son interlocutrice d’avoir sorti ses propos de leur contexte.
L’explication devient alors différente. Il aurait voulu avertir les Tunisiens : ils doivent reprendre leur destin en main afin de ne pas découvrir un jour que des ambassades étrangères ont choisi quelqu’un à leur place.
En quelques minutes, sur la BBC, on est donc passé d’une alternative qui se prépare déjà à l’étranger, à l’existence de « preuves », puis à un avertissement sur ce qui pourrait arriver si les Tunisiens ne prennent pas eux-mêmes l’initiative.

Une mémoire politique particulièrement arrangeante
Ce n’est pas la première fois que Moncef Marzouki prend quelques libertés avec les faits lorsqu’il raconte son propre parcours.
Dans la même interview à la BBC, il affirme que l’Histoire retiendra qu’il est le seul Tunisien à être entré au palais de Carthage démocratiquement et à en être sorti démocratiquement.
Business News a déjà consacré un article aux contrevérités contenues dans cette déclaration.
Moncef Marzouki n’a jamais été élu président de la République au suffrage universel en 2011. Les Tunisiens avaient élu une Assemblée nationale constituante. C’est cette Assemblée qui l’avait ensuite porté à la présidence, après l’accord politique conclu entre Ennahdha, le CPR et Ettakatol.
Lorsqu’il s’est présenté pour la première fois à une élection présidentielle au suffrage universel direct, en 2014, il a été battu par Béji Caïd Essebsi, 55,68 % contre 44,32 %.
Cinq ans plus tard, le verdict électoral est devenu autrement plus sévère.
À la présidentielle de 2019, Moncef Marzouki termine onzième, avec 100.338 voix, soit 2,97 % des suffrages exprimés.
Ce chiffre mérite d’être rappelé aujourd’hui, non pour prétendre mesurer son audience actuelle (aucun sondage sérieux ne permet de le faire) mais pour remettre son omniprésence médiatique récente à sa juste place électorale : lors de sa dernière confrontation avec le suffrage universel, moins de trois électeurs sur cent avaient choisi l’ancien président.
« Je n’ai jamais poursuivi aucun journaliste »
La mémoire devient encore plus sélective lorsqu’il est question de libertés.
Moncef Marzouki aime rappeler son passé de militant des droits humains et oppose volontiers sa présidence à celle de Kaïs Saïed. En 2019, interrogé sur son bilan, il déclarait : « j’ai été attaqué par les journalistes comme peu de présidents ont été attaqués, mais je n’ai jamais poursuivi aucun journaliste ».
L’affirmation est fausse.
En 2013, le journaliste Zouhaier El Jiss s’était retrouvé devant un juge d’instruction après une émission d’Express FM au cours de laquelle un invité libanais avait accusé Moncef Marzouki de percevoir de l’argent d’Al Jazeera.
Le plus remarquable est que Zouhaier El Jiss n’avait pas repris l’accusation à son compte. Il avait au contraire demandé à son invité de fournir des preuves et avait tenté de joindre la présidence pour lui accorder un droit de réponse.
Il s’est néanmoins retrouvé poursuivi.
Une correspondance de la présidence demandait bien qu’une action judiciaire soit engagée à la suite de l’émission et la plainte avait été déposée au nom de Moncef Marzouki. Face à la polémique, la présidence avait contesté avoir demandé des poursuites pénales contre le journaliste et avait finalement demandé le retrait de la plainte. Cela n’avait pas empêché Zouhaier El Jiss d’être entendu par le juge.
Il en est de même avec Business News. Moncef Marzouki a poursuivi au pénal son directeur Nizar Bahloul suite à un article publié sur Business News qu’il n’a même pas rédigé.
Dire quelques années plus tard n’avoir « jamais poursuivi aucun journaliste » relève donc, au minimum, d’une sérieuse réécriture des faits.
Les tribunaux militaires ? Il connaît
Il y a une autre ironie dans le réquisitoire permanent de Moncef Marzouki contre le pouvoir actuel.
Aujourd’hui, l’ancien président dénonce les poursuites, les prisons et l’utilisation des institutions contre les opposants. Mais lorsqu’il occupait Carthage, son propre ancien conseiller, Ayoub Massoudi, a été traduit devant un tribunal militaire.
M. Massoudi avait démissionné après l’extradition vers la Libye de l’ancien Premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi. Il avait ensuite accusé le ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi et le chef d’état-major Rachid Ammar d’avoir manqué à leurs obligations en n’informant pas le président de l’extradition.
Il est alors interdit de voyager et poursuivi devant la justice militaire. En septembre 2012, le tribunal militaire de Tunis le condamne à quatre mois de prison avec sursis. L’affaire ne s’arrête pas là : le 4 janvier 2013, la cour d’appel militaire alourdit la sanction à un an de prison avec sursis et le prive de certains droits civiques, notamment la possibilité de servir dans l’armée, d’occuper un emploi dans la fonction publique ou de recevoir des distinctions de l’État.
Amnesty International et Human Rights Watch avaient vivement dénoncé cette procédure, notamment parce qu’un civil était jugé devant une juridiction militaire pour avoir critiqué de hauts responsables de l’armée.
Il ne s’agit pas de prétendre que la Tunisie de Moncef Marzouki et celle de Kaïs Saïed sont identiques. Elles ne le sont pas. L’architecture institutionnelle, l’étendue des pouvoirs présidentiels, la situation des libertés publiques et surtout l’existence de contre-pouvoirs étaient profondément différentes.
C’est précisément ce qui rend la comparaison intéressante.
Quand les contre-pouvoirs existaient encore
Moncef Marzouki n’avait pas les pouvoirs dont dispose aujourd’hui Kaïs Saïed.
Il avait en face de lui un gouvernement qui pouvait lui résister, des partis puissants, une société civile mobilisée, des médias particulièrement agressifs et des institutions dans lesquelles le président ne pouvait pas décider seul de tout.
Ses relations avec l’institution militaire illustrent aussi ces tensions.
Le 22 août 2013, en pleine crise politique et quelques jours après le massacre de Rabaa en Égypte, Moncef Marzouki procède à une série de changements importants à la tête de l’armée : Béchir Bedoui devient chef d’état-major de l’armée de l’air, Nouri Ben Taoues prend la direction de la sécurité militaire et Mohamed Nafti devient inspecteur général des forces armées. Le contre-amiral Kamel Akrout quitte, lui, la sécurité militaire et est désigné attaché militaire à l’étranger.
À l’époque déjà, ces nominations avaient suscité des interrogations sur le rôle joué par Carthage dans la chaîne de commandement et sur les rapports entre la présidence et le ministère de la Défense.
Mais un autre épisode est encore plus révélateur des limites auxquelles se heurtait alors le pouvoir présidentiel. Moncef Marzouki avait voulu maintenir en fonction un haut gradé de l’armée qui lui était réputé loyal, alors que celui-ci avait atteint l’âge légal de la retraite. Le président s’était heurté au refus du ministre de la Défense de l’époque, Ghazi Jeribi.
M. Jeribi avait tenu tête à Carthage et refusé de prolonger le militaire au-delà de l’âge prévu. Marzouki n’avait pas obtenu gain de cause malgré sa pression.
L’épisode est important moins pour ce qu’il permettrait de supposer des intentions de l’ancien président que pour ce qu’il dit du fonctionnement des institutions de l’époque : le chef de l’État voulait une décision, son ministre de la Défense s’y opposait et le président ne pouvait pas simplement passer outre.
C’est là que se situe une différence essentielle avec la situation actuelle. Les velléités présidentielles se heurtaient alors à des résistances institutionnelles et politiques réelles.
Il serait abusif d’en conclure que Moncef Marzouki aurait gouverné comme Kaïs Saïed s’il avait disposé des mêmes pouvoirs. Personne ne peut refaire l’Histoire. Mais il est tout aussi difficile de présenter son passage à Carthage comme l’âge d’or immaculé des libertés et des contre-pouvoirs qu’il décrit aujourd’hui.
Et c’est précisément ce que Moncef Marzouki semble oublier lorsqu’il raconte sa présidence : les contre-pouvoirs qu’il invoque aujourd’hui pour condamner Kaïs Saïed sont aussi ceux qui, hier, l’empêchaient lui-même de faire tout ce qu’il voulait.
Avec le Maroc, un autre registre
Le contraste devient encore plus saisissant lorsqu’on observe la manière dont Moncef Marzouki parle des autres pouvoirs.
Mercredi 16 septembre, le Maroc et Israël ont annoncé leur décision d’élever leurs relations diplomatiques au niveau des ambassades et de procéder à un échange d’ambassadeurs.
Pour l’ancien président tunisien, défenseur constant de la cause palestinienne, la décision est suffisamment grave pour susciter une condamnation. Et condamnation il y a.
Dans une publication sur sa page Facebook, ce matin vendredi 18 septembre 2026, Moncef Marzouki qualifie la décision de moralement condamnable, de « coup de poignard dans le dos » d’un peuple palestinien massacré et estime qu’elle nuit politiquement à l’image et aux intérêts du régime marocain.
Mais avant d’arriver à cette condamnation, l’ancien président prend soin d’installer un impressionnant matelas de précautions.
Il renouvelle son « amour » pour le Maroc, qu’il présente comme sa « deuxième patrie ». Il réaffirme son soutien à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Il renouvelle surtout sa « gratitude au roi Mohammed VI » et salue le soutien du peuple marocain à Gaza et à la Cisjordanie.
Puis seulement vient la critique de la décision des « autorités marocaines ».
Ce n’est évidemment pas une absence de condamnation : elle est sévère.
Mais le registre tranche avec celui employé quotidiennement contre le pouvoir tunisien. Lorsqu’il s’agit de Carthage, les précautions disparaissent. Lorsqu’il s’agit de Rabat, la critique d’une décision diplomatique majeure est précédée d’une déclaration d’amour au pays et d’une manifestation de gratitude envers son souverain. Le contraste mérite au moins d’être relevé.
Le cadeau fait à Kaïs Saïed
Reste alors le paradoxe. Moncef Marzouki est aujourd’hui l’un des opposants les plus virulents à Kaïs Saïed. Il appelle les Tunisiens à descendre dans la rue, défend la désobéissance civile et évoque même le rôle que pourraient jouer les institutions militaire et sécuritaire dans une transition, tout en affirmant ne pas vouloir d’un régime militaire. La BBC elle-même résume son propos en indiquant qu’il appelle l’armée et les forces de sécurité à intervenir pour écarter le régime actuel avant un retour à la démocratie.
Mais à chaque fois qu’il parle, une partie de son propre passé revient avec lui.
Lorsqu’il dénonce les poursuites contre les journalistes, on retrouve les journalistes poursuivis sous sa présidence.
Lorsqu’il dénonce l’instrumentalisation des institutions, ressurgit Ayoub Massoudi devant un tribunal militaire.
Lorsqu’il se présente en modèle démocratique, reviennent les circonstances réelles de son accession à Carthage et les 2,97 % de 2019.
Lorsqu’il accuse des forces étrangères de préparer l’après-Kaïs Saïed, il offre au pouvoir tunisien exactement le vocabulaire dont celui-ci se nourrit depuis des années : souveraineté, ingérence étrangère, ambassades, complots et décisions prises hors des frontières.
Et lorsqu’on lui demande des preuves, il cite le président algérien avant d’expliquer, quelques secondes plus tard, qu’on a sorti ses propos de leur contexte.
Il faut enfin être prudent sur ce que pensent aujourd’hui les Tunisiens de Moncef Marzouki. Il n’existe pas de mesure récente suffisamment solide permettant d’affirmer qu’une majorité le rejette ou que ses interventions renforcent électoralement Kaïs Saïed.
Les réseaux sociaux donnent cependant à voir un phénomène politique : les relais et soutiens du pouvoir se déchaînent contre lui, multipliant les accusations de trahison et d’allégeance à l’étranger. Dans le même temps, les principales figures de l’opposition et les médias indépendants ne se sont guère mobilisés publiquement pour prendre sa défense.
Impossible d’en déduire l’état de l’opinion tunisienne. Mais cette absence de mobilisation publique renseigne au moins sur l’isolement politique dans lequel se trouve aujourd’hui l’ancien président.
À force de vouloir démontrer que le président actuel est le problème de la Tunisie, son prédécesseur ramène régulièrement dans le débat ses propres contradictions, son propre bilan politique et certaines pratiques qu’il reproche aujourd’hui au pouvoir.
Et lorsqu’il affirme que l’avenir de la Tunisie se prépare dans des pièces fermées à l’étranger, il accomplit quelque chose de plus paradoxal encore : il fournit lui-même des arguments au récit souverainiste de l’homme qu’il veut faire partir.
Raouf Ben Hédi










