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Banque mondiale : Ridha Chkoundali pointe les contradictions derrière les remèdes proposés

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Par Imen Nouira

    Le diagnostic est largement partagé, mais c’est l’ordonnance qui pose problème. En revenant sur le dernier rapport de la Banque mondiale consacré à la Tunisie, Ridha Chkoundali ne remet pas en cause l’essentiel des déséquilibres identifiés par l’institution. Il s’interroge, en revanche, sur plusieurs des remèdes avancés : comment réduire le financement intérieur sans véritable alternative extérieure ? Rééquilibrer les comptes du secteur de l’eau sans alourdir la facture des ménages et de l’agriculture ? Ouvrir davantage le marché sans fragiliser le tissu productif local ? Derrière les recommandations, l’économiste pointe surtout leur coût et leurs effets collatéraux possibles.

    Le professeur universitaire en économie Ridha Chkoundali est revenu, mardi 29 septembre 2026, dans un post publié sur Facebook, sur le dernier Bulletin de conjoncture économique de la Banque mondiale consacré à la Tunisie, intitulé « Le défi de l’eau en Tunisie : de la rareté à la résilience ». Le document, publié à l’été 2026, dresse un état des évolutions économiques récentes et des perspectives du pays, avant de consacrer un dossier spécifique à la crise hydrique et à ses implications économiques.

    M. Chkoundali juge le rapport précis sur plusieurs points d’étranglement majeurs, notamment l’eau et les tensions de liquidité. Sa lecture critique porte davantage sur les réponses avancées par la Banque mondiale et leur confrontation avec les contraintes économiques, financières et sociales tunisiennes.

    Le contexte décrit par l’institution est pourtant loin d’être confortable. Après une croissance réelle de 2,7% en 2025 et de 2,4% en glissement annuel au premier semestre 2026, la Banque mondiale table sur 2,3% pour l’ensemble de 2026, puis sur une moyenne de 2,1% en 2027-2028 en l’absence de réformes structurelles durables. Le déficit du compte courant devrait atteindre 4,1% du PIB en 2026, le déficit budgétaire 6% et la dette publique 84,2% du PIB.

    Mais c’est précisément lorsque la Banque mondiale passe du diagnostic aux pistes de réforme que Ridha Chkoundali marque ses distances.

    Réduire le financement intérieur, mais avec quelle alternative ?

    La première réserve porte sur le financement de l’État. La Banque mondiale relève une dépendance croissante au financement intérieur et au financement direct du budget par la Banque centrale de Tunisie (BCT). Avec des possibilités de financement extérieur limitées, ce mécanisme est devenu récurrent depuis 2024, relève l’institution, qui alerte sur les risques d’éviction du crédit destiné au secteur privé et de pressions inflationnistes.

    M. Chkoundali ne rejette pas ce diagnostic. Il reconnaît les risques associés au financement monétaire ainsi qu’à la mobilisation croissante des ressources bancaires par l’État. Son objection porte sur ce qui vient après : par quoi remplacer ces financements ?

    Il rappelle qu’en l’absence d’accord avec le Fonds monétaire international (FMI), avec un accès contraint aux marchés financiers internationaux et alors que le pays doit continuer à honorer d’importantes échéances extérieures, l’État s’est retrouvé, selon son analyse, contraint de mobiliser ses ressources internes pour éviter une impasse financière.

    La question n’est pas théorique. Au premier semestre 2026, les déséquilibres extérieurs se sont fortement accentués. Le déficit énergétique a augmenté de 30% et le déficit du compte courant de 49% en valeur nominale. À la mi-juillet, le remboursement d’un eurobond émis en 2019 a entraîné une diminution de 2,47 milliards de dinars des réserves en une seule journée, ramenant la couverture des importations de 101 à 92 jours.

    Pour M. Chkoundali, recommander l’arrêt du financement direct et la réduction de la dépendance aux banques sans mettre sur la table des solutions extérieures immédiatement mobilisables revient donc à laisser le décideur face à ce qu’il qualifie, en substance, d’« équation impossible ».

    Son raisonnement ne consiste ainsi pas à nier les effets pervers du financement intérieur, mais à poser la question de sa substitution : réduire l’emprise de l’État sur les ressources domestiques, certes, mais avec quel argent financer le budget à la place ?

    Rééquilibrer le secteur de l’eau sans déplacer la facture

    La deuxième réserve touche au cœur même du rapport de la Banque mondiale : l’eau. Le constat de l’institution est particulièrement sévère. La Tunisie figure parmi les pays les plus exposés au stress hydrique et la crise est désormais considérée comme structurelle plutôt que conjoncturelle. La disponibilité en eau douce renouvelable est nettement inférieure au seuil de pénurie absolue de 500 mètres cubes par personne et par an. Même l’amélioration enregistrée durant l’année hydrologique 2025-2026 ne doit pas, prévient le rapport, être interprétée comme un retournement durable de la tendance.

    Les conséquences potentielles dépassent largement la question de l’approvisionnement en eau potable. Sans mesures correctives, les pertes économiques liées à la pénurie d’eau pourraient atteindre 6,4% du PIB d’ici 2050. L’agriculture est particulièrement exposée, mais les risques concernent également le tourisme, l’agro-industrie et l’industrie.

    Pour y répondre, la Banque mondiale met notamment en avant la modernisation du Code des eaux, l’établissement d’un cadre juridique pour la réutilisation des eaux usées traitées, l’amélioration des performances des opérateurs, une participation accrue du secteur privé et un ajustement progressif des tarifs. C’est sur la question tarifaire que M. Chkoundali formule l’une de ses principales réserves.

    D’un strict point de vue comptable, reconnaît-il, rapprocher progressivement les tarifs des coûts supportés par la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede), l’Office national de l’assainissement (Onas) et les systèmes d’irrigation peut contribuer à améliorer leur équilibre financier. Mais l’équation change dès lors que l’on regarde qui devra supporter cette hausse.

    L’économiste estime qu’une augmentation du prix de l’eau d’irrigation se transmettrait aux coûts de production agricole, puis aux prix des légumes et des fruits. Dans un contexte où les ménages restent exposés à la hausse des prix alimentaires, il y voit un risque de nouvelles pressions sur le pouvoir d’achat, notamment pour les catégories moyennes et vulnérables.

    Autrement dit, réduire le déficit des opérateurs ne ferait pas disparaître le coût : la question serait de savoir vers qui il est transféré.

    Ridha Chkoundali formule également des réserves sur le recours aux partenariats public-privé (PPP) pour financer notamment les infrastructures de dessalement et d’assainissement. Il met en avant le caractère fortement énergivore du dessalement dans un pays déjà confronté à un important déficit énergétique.

    Selon lui, des engagements de long terme avec des opérateurs privés, dans un environnement marqué par la volatilité des prix de l’énergie, pourraient transformer une partie du coût de ces infrastructures en engagements financiers durables pour l’État. Là encore, son interrogation porte moins sur la nécessité d’investir dans le dessalement que sur la facture énergétique et budgétaire qui accompagnera ces investissements.

    Ouvrir le marché, mais avec quel appareil productif ?

    Troisième point de divergence : la lecture des écarts entre les secteurs onshore et offshore. Le rapport met en évidence le contraste entre les deux composantes de l’économie et relève que l’excédent du secteur offshore ne représente que 44% du déficit du secteur onshore. Plus généralement, la Banque mondiale cite parmi les freins à la croissance les obstacles à la concurrence, l’accès limité au financement et certaines distorsions liées aux politiques publiques.

    M. Chkoundali estime que cette grille de lecture ne suffit pas. Selon lui, elle laisse au second plan d’autres faiblesses structurelles du tissu industriel local : intégration insuffisante dans les chaînes de valeur, difficultés logistiques et manque de lignes de financement à des conditions adaptées.

    Il met ainsi en garde contre une ouverture des marchés qui ne serait pas accompagnée d’une politique industrielle capable de renforcer les entreprises résidentes. Une libéralisation menée sans mise à niveau préalable pourrait, selon lui, exposer davantage les petites et moyennes entreprises tunisiennes à la concurrence des produits importés.

    Son objection tient donc au séquençage : davantage de concurrence, mais avec quelles entreprises tunisiennes pour l’affronter ?

    Chèques : quand la réforme pousse vers le cash

    Dernier point sur lequel M. Chkoundali s’attarde : les effets de la réforme des chèques adoptée en 2024. La Banque mondiale relève que cette réforme continue de s’accompagner d’une hausse notable de la monnaie fiduciaire en circulation et estime que cette évolution nécessite une surveillance attentive des conditions monétaires.

    Pour l’économiste, ce constat donne du poids aux réserves qu’il avait déjà exprimées sur la réforme. Il considère que des restrictions juridiques ou réglementaires qui ne tiennent pas suffisamment compte des pratiques commerciales, du poids de l’informel et de l’absence d’alternatives de financement et de paiement suffisamment fluides peuvent produire des effets contraires à ceux recherchés.

    M. Chkoundali va ainsi plus loin que le constat dressé par le rapport. Il estime que le recours accru au cash risque d’élargir le champ des transactions réalisées hors du circuit bancaire et, parallèlement, de priver les banques d’une partie de la liquidité qui aurait pu être mobilisée pour financer l’investissement et l’activité économique.

    Sur ce point comme sur les autres, sa critique vise donc moins le constat de la Banque mondiale que l’enchaînement entre diagnostic, réforme et conséquences.

    Au fond, Ridha Chkoundali ne conteste pas tant le diagnostic de la Banque mondiale que l’ordonnance. Financement, eau, industrie, PPP ou chèques : à chaque remède proposé, l’économiste oppose la question de ses effets collatéraux et des marges réelles dont dispose la Tunisie pour l’appliquer. Car entre une réforme économiquement souhaitable sur le papier et une réforme soutenable dans les comptes de l’État, ceux des entreprises ou le portefeuille des ménages, c’est précisément cet écart que son analyse invite à regarder.

    I.N.

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    Commentaire

    1. Gg

      Répondre
      29 septembre 2026 | 11h39

      « Il rappelle qu’en l’absence d’accord avec le Fonds monétaire international (FMI)… »
      Voilà le problème.
      La Tunisie refuse les voies traditionnelles de redressement et les règles de la bonne gouvernance économique, par pure idéologie.
      Mais ce n’est pas le rôle des pays exterieurs d’éponger les défaillances de la Tunisie !

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