Un automobiliste commet une infraction, poursuit sa route et ne voit aucun agent l’arrêter. Il pourrait pourtant avoir été photographié ou filmé et découvrir, plus tard, qu’une contravention a été dressée à son encontre. C’est l’une des modalités du nouveau dispositif de patrouilles en civil expérimenté depuis environ une semaine par la Police de la circulation dans le Grand Tunis.
Le directeur de la Police de la circulation au ministère de l’Intérieur, le colonel-major Sami Rachikou, en a détaillé le fonctionnement, mardi 6 octobre 2026, au micro de Nabila Abid dans l’émission Yaoum Saïd sur la Radio nationale. Interception immédiate ou verbalisation sur la base de photos et de vidéos, identification des agents, sanctions, extension des contrôles et préparation de la surveillance automatisée : le responsable a apporté de nouvelles précisions sur un dispositif qui concerne potentiellement tous les usagers de la route.
L’expérience des patrouilles en civil a été lancée pour répondre à des comportements que la Police de la circulation dit observer de manière récurrente. Parmi les infractions particulièrement visées figurent notamment la circulation en sens interdit, l’utilisation de voies qui ne sont pas destinées aux véhicules ou encore la circulation sur les voies du métro.
Le phénomène serait particulièrement visible pendant les heures de pointe. À ces moments de la journée, une grande partie des agents de la circulation est mobilisée aux principaux carrefours et sur les grands axes afin de fluidifier le trafic et de faciliter l’entrée et la sortie de la capitale. Certains conducteurs profiteraient alors de l’absence d’agents en uniforme dans d’autres secteurs pour enfreindre le Code de la route.
Sami Rachikou cite notamment des situations où des automobilistes empruntent un sens interdit pour contourner un carrefour encombré, avant de finir par bloquer eux-mêmes la circulation. Il évoque également les voies du métro utilisées comme raccourcis par certains conducteurs.
Pour la Police de la circulation, le problème dépasse donc la simple infraction individuelle. Un automobiliste qui cherche à gagner quelques minutes peut finir par bloquer un carrefour entier et pénaliser tous ceux qui respectent les règles.
Le responsable décrit ainsi une situation familière sur les routes tunisiennes : le conducteur qui respecte le Code de la route, attend son tour et tente d’entrer normalement dans un carrefour peut se retrouver pénalisé par ceux qui forcent le passage ou empruntent une voie qui ne leur est pas destinée. Le dispositif vise ainsi, selon lui, à protéger les usagers qui respectent la loi et à réduire les comportements qui se multiplient dès que le contrôle n’est plus visible.
Sami Rachikou insiste d’ailleurs sur un point : multiplier les contraventions n’est pas, selon lui, une réussite en soi. Il affirme que rentrer d’une journée avec cent, 150 ou 300 infractions constatées ne constitue pas un motif de satisfaction. L’objectif est, au contraire, de réduire les infractions en poussant les conducteurs à respecter les règles, indépendamment de la présence visible d’un agent.
Pris sur le fait… ou photographié : comment fonctionne la verbalisation ?
Les patrouilles en civil ne sont pas déployées au hasard. Selon Sami Rachikou, leur intervention s’inscrit dans un programme préparé en coordination avec la direction générale des opérations du ministère de l’Intérieur. Les lieux et les horaires varient en fonction des comportements observés et des secteurs où les infractions perturbent particulièrement la circulation.
Les agents mobilisés sont munis d’ordres de mission et des équipements nécessaires à l’exercice de leurs fonctions. Le fait qu’ils interviennent en tenue civile ne leur retire pas leurs prérogatives en matière de constatation des infractions au Code de la route.
L’expérience a démarré dans le Grand Tunis, notamment dans des zones d’Ariana, de La Soukra, de Manouba et de Ben Arous. Elle peut également concerner différents carrefours en fonction des besoins. Le principe consiste précisément à pouvoir intervenir là où les infractions sont constatées sans que le contrôle repose exclusivement sur la présence permanente d’agents en uniforme.
Être en civil ne signifie toutefois pas qu’un policier isolé peut surgir au bord d’une route sans aucun moyen de l’identifier. Interrogé sur cette crainte, Sami Rachikou a précisé que les agents interviennent en patrouille et non individuellement. Au moins l’un des membres porte un gilet mentionnant la Police de la circulation. Les agents disposent également de leurs équipements professionnels et une moto ou un véhicule de la Police de la circulation peut se trouver à proximité.
Deux scénarios sont ensuite possibles. Lorsque la situation le permet, l’agent peut arrêter le contrevenant, procéder au contrôle des documents et établir directement la contravention.
Mais l’interception n’est pas systématique. Dans un carrefour saturé, arrêter successivement plusieurs véhicules pourrait contribuer à bloquer encore davantage la circulation. L’agent peut alors documenter l’infraction à l’aide de photographies ou de vidéos. Le véhicule poursuit sa route et la procédure est effectuée ultérieurement.
Un automobiliste peut donc faire l’objet d’une contravention sans avoir été interpellé au moment des faits. Les photographies et vidéos recueillies servent alors à documenter l’infraction et peuvent également être produites en cas de contestation.
Le conducteur conserve en effet son droit de contester. La question peut notamment se poser lorsqu’il affirme ne pas avoir été au volant au moment des faits ou lorsque le véhicule appartient à une entreprise et était utilisé par une autre personne. Dans ce dernier cas, l’entreprise peut être appelée à identifier le conducteur concerné.
Le dispositif ne concerne pas uniquement les voitures particulières. Sami Rachikou a été catégorique sur ce point : motos, taxis individuels ou collectifs et véhicules administratifs sont également concernés. Les campagnes, a-t-il insisté, ne doivent exclure personne.
Le responsable s’est notamment attardé sur les transports collectifs, rappelant que le transport de passagers ne dispense pas le conducteur de respecter les règles. Il a également évoqué les situations de surcharge de certains véhicules, soulignant que le nombre de passagers transportés peut alors dépasser celui couvert par l’assurance.
Les voies réservées au métro font, elles aussi, partie des comportements ciblés. Sami Rachikou a évoqué plusieurs secteurs où des automobilistes utilisent les rails comme une voie de circulation lorsqu’ils trouvent un passage permettant d’y accéder. La Police de la circulation travaille sur ce dossier avec les structures du Transport afin d’identifier des solutions techniques susceptibles de mieux protéger les voies et d’empêcher leur utilisation par les véhicules.
L’objectif est aussi de ne pas devoir immobiliser durablement des agents à ces endroits alors que d’autres carrefours et d’autres comportements nécessitent également leur présence.
L’expérience, actuellement concentrée dans le Grand Tunis, peut par ailleurs être reproduite ailleurs. Sami Rachikou a indiqué que des opérations peuvent être organisées dans d’autres gouvernorats lorsque des phénomènes nécessitant une intervention sont constatés, en coordination avec la direction générale des opérations.
Reste une question très concrète : que se passe-t-il lorsqu’une contravention n’est pas réglée ?
Sami Rachikou a rappelé l’existence d’un délai légal de quinze jours pour le paiement. Passé ce délai, le montant de l’amende est doublé. Il a également évoqué les conséquences du non-paiement sur la validité du permis de conduire. Le responsable a ainsi appelé les automobilistes à vérifier leur situation et à régulariser leurs contraventions dans les délais.
La Police de la circulation travaille parallèlement sur un autre mécanisme susceptible de changer la relation entre le conducteur et l’administration : l’envoi d’un SMS pour informer le contrevenant. Interrogé précisément sur cette possibilité, Sami Rachikou a indiqué que des travaux sont en cours avec le ministère des Technologies de la communication, dans le cadre de l’interconnexion des systèmes.
Cette évolution s’inscrit dans un processus plus large de numérisation. Le responsable a notamment évoqué les possibilités de paiement en ligne et l’accès électronique aux informations relatives aux contraventions.
La même logique doit progressivement s’étendre au contrôle technique. Un travail est mené avec l’Agence technique des transports terrestres afin que les agents puissent vérifier directement, à partir de leurs équipements, si le contrôle technique périodique d’un véhicule a bien été effectué, sans dépendre uniquement des documents présentés par le conducteur.
Des agents en civil aux caméras : le contrôle automatisé se rapproche
Les patrouilles en civil ne constituent cependant qu’une étape. Elles ont été mises en place dans l’attente d’un changement beaucoup plus profond : le développement de la surveillance automatisée des infractions routières.
Sami Rachikou présente d’ailleurs l’expérience actuelle comme une phase transitoire. La Police de la circulation ne pouvait, selon lui, rester dans l’attente de l’installation des équipements alors que certaines infractions se multiplient. Les agents en civil constituent ainsi une réponse immédiate, en attendant que le contrôle automatisé prenne progressivement le relais.
Le dossier des caméras semble néanmoins avoir avancé. Le directeur de la Police de la circulation a expliqué que les obstacles qui freinaient le dispositif, notamment sur le plan juridique, avaient été en grande partie levés et qu’une étape importante avait été franchie. La mise en œuvre nécessite encore de finaliser différents aspects administratifs et techniques, notamment le choix des équipements et des emplacements où ils seront installés.
Sami Rachikou n’a annoncé aucun calendrier ferme. Il a toutefois évoqué 2027 comme horizon possible pour l’apparition de ces équipements, avant une généralisation progressive à travers le pays.
Le changement serait considérable. Dans un dispositif automatisé, la constatation de l’infraction ne dépendrait plus directement de la présence d’un policier. Le système détecterait le véhicule en infraction puis, grâce à l’interconnexion avec les bases de données, permettrait d’identifier son propriétaire et d’engager la procédure correspondante. Le propriétaire conserverait ensuite la possibilité de contester l’infraction selon les procédures prévues.
Pour Sami Rachikou, l’automatisation doit également permettre une application uniforme du Code de la route. Le contrôle ne dépendrait alors plus de l’identité du conducteur ou de la nature du véhicule, qu’il soit privé ou administratif.
Derrière cette évolution se trouve surtout une équation de plus en plus difficile pour la Police de la circulation : le nombre de véhicules augmente alors que celui des agents tend à diminuer.
Sami Rachikou a ainsi évoqué environ 120.000 véhicules supplémentaires sur les routes depuis le début de l’année 2026. Une progression qui vient accroître la pression sur des axes routiers et des infrastructures qui, eux, restent largement les mêmes.
Dans ces conditions, couvrir physiquement l’ensemble des axes devient de plus en plus difficile. Le responsable estime que la surveillance automatisée permettrait de libérer des effectifs aujourd’hui consacrés au contrôle pour les affecter à d’autres missions, notamment la fluidification de la circulation, la prévention et la sécurité routière.
Les patrouilles en civil répondent donc à une urgence immédiate, mais elles donnent surtout un aperçu de la transformation qui se prépare. Après le policier que l’automobiliste voyait au carrefour, voici désormais celui qu’il ne voit pas. Demain, ce pourrait être la caméra.
D’ici là, une règle est déjà en train de s’imposer sur les routes : l’absence d’un uniforme ne signifie plus l’absence de contrôle.
I.N.











