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Préparés pendant des mois, écartés à la dernière minute : quand le budget prive quatre jeunes triathlètes tunisiens des Championnats d’Afrique

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Par Imen Nouira

    Les polémiques se suivent dans le sport tunisien et le malaise semble désormais gagner la relève. Après les champions qui dénoncent les retards, le manque de moyens ou les défaillances dans leur accompagnement, après ceux qui quittent leur délégation ou choisissent finalement de poursuivre leur carrière sous d’autres couleurs, ce sont maintenant les plus jeunes qui se retrouvent confrontés aux limites du système.

    Cette fois, l’affaire se joue dans le triathlon. Quatre jeunes athlètes tunisiens de la catégorie minimes, préparés pour participer aux Championnats d’Afrique à Hurghada, en Égypte, ont appris, à environ une semaine de la compétition, que leur catégorie ne ferait finalement pas le déplacement. La raison avancée à leurs familles : des contraintes budgétaires et la priorité accordée aux catégories supérieures.

    Des mois d’entraînement pour une échéance continentale, puis quelques jours pour comprendre qu’elle n’aura finalement pas lieu. La délégation tunisienne quitte le pays lundi 6 octobre 2026, alors que les quatre jeunes, eux, restent en Tunisie.

    L’affaire dépasse pourtant largement le prix de quatre billets d’avion. Elle pose la question de la préparation de la relève, des critères de sélection, de la transparence des décisions et de la manière dont celles-ci sont annoncées à des adolescents auxquels on demande déjà les sacrifices du sport de haut niveau.

    Des mois de préparation balayés à quelques jours du départ

    Les Championnats d’Afrique de triathlon se déroulent du 9 au 11 octobre 2026 à Sahl Hasheesh, à Hurghada. Des épreuves sont notamment prévues pour les 14-15 ans. Pour les jeunes Tunisiens concernés, ce rendez-vous devait constituer une première confrontation avec le niveau continental et une étape dans leur apprentissage de la compétition internationale.

    Car une compétition de ce niveau, chez les jeunes, ne se résume pas à la possibilité de ramener une médaille. Elle permet de se confronter à des adversaires étrangers, de découvrir un autre niveau de compétition, d’apprendre à gérer la pression et le déplacement avec une sélection nationale. Autant d’expériences que les entraînements, aussi intensifs soient-ils, ne peuvent remplacer.

    Le cas de Skander Souayah, l’un des quatre minimes concernés, permet de mesurer concrètement ce que représente cette non-participation.

    À quatorze ans, membre de l’équipe nationale tunisienne de triathlon depuis mars 2026, il s’est entraîné tout l’été à raison de deux séances quotidiennes, avec Hurghada en ligne de mire. Pas de véritable trêve estivale ni de vacances comme celles de la plupart des adolescents de son âge : la préparation était organisée autour de cette échéance.

    Ses résultats sportifs montrent que cette ambition n’était pas sans fondement. Selon les éléments communiqués à Business News, Skander Souayah a remporté l’épreuve des minimes organisée dans le cadre de l’Africa Triathlon Cup de Yasmine Hammamet, les 6 et 7 juin. Le 16 août, à Kalaât El-Andalous, il est devenu champion de Tunisie d’aquathlon dans sa catégorie. Puis, le 12 septembre, il a de nouveau remporté l’épreuve de triathlon des minimes organisée en marge de l’Africa Triathlon Cup de Monastir, sur un parcours de 300 mètres de natation, neuf kilomètres de vélo et 2,6 kilomètres de course à pied.

    Le jeune sportif pratique également la natation à un niveau compétitif et, selon les informations communiquées à Business News, a été appelé en équipe nationale dans cette discipline.

    Dans un échange écrit transmis à Business News par sa famille, son head coach national le présente même comme le « meilleur triathlète U15 jusqu’à présent ».

    Et pourtant, environ une semaine avant l’échéance pour laquelle il s’est préparé pendant des mois, le voyage disparaît du calendrier.

    Une fédération peut manquer d’argent. Les moyens du sport tunisien ne sont pas extensibles et aucune structure ne peut financer toutes les participations à toutes les compétitions. Mais une contrainte budgétaire explique beaucoup moins pourquoi les jeunes concernés n’en sont informés qu’à quelques jours du rendez-vous.

    Si les moyens disponibles ne permettaient pas d’envoyer les minimes à Hurghada, pourquoi les avoir laissés préparer cette compétition pendant des mois ? À quel moment la décision budgétaire a-t-elle été prise ? Et pourquoi n’a-t-elle pas été communiquée plus tôt aux sportifs et à leurs familles ?

    C’est ici que la question du budget rejoint celle de la transparence.

    Pour un sportif adulte habitué aux aléas du haut niveau, une compétition manquée constitue déjà une déception. Pour des adolescents qui ont structuré leur été, leurs entraînements et une partie de leur vie quotidienne autour d’une première échéance continentale, une annonce aussi tardive peut être autrement difficile à encaisser. On ne construit pas une relève uniquement avec des chronomètres, des podiums et des séances d’entraînement. On la construit aussi avec de la visibilité, de la confiance et des décisions expliquées suffisamment tôt.

    Quand le budget ne suffit plus à expliquer le refus

    Face à l’argument budgétaire, le père de Skander Souayah propose de prendre lui-même en charge l’intégralité des frais liés à la participation de son fils : voyage, séjour et inscription. Autrement dit, lever l’obstacle financier avancé pour justifier la non-participation des minimes.

    À ce stade, aucune décision définitive n’a encore été communiquée concernant cette possibilité.

    La proposition soulève néanmoins une question délicate, celle de l’équité entre les jeunes athlètes. Peut-on permettre à un adolescent de participer parce que sa famille est en mesure de financer son déplacement lorsque d’autres parents ne pourraient pas nécessairement en faire autant ?

    Posée ainsi, la question semble légitime. Une place en équipe nationale ne doit évidemment jamais dépendre du portefeuille des parents. Une sélection ne s’achète pas avec un billet d’avion et les moyens financiers d’une famille ne sauraient constituer un critère sportif.

    Mais si l’équité devait être invoquée pour écarter la solution proposée dans le cas de Skander Souayah, l’argument résisterait difficilement à l’examen.

    Car il ne s’agit pas ici de payer pour obtenir une sélection. Il ne s’agit pas davantage de prendre la place d’un autre athlète. Les résultats de Skander Souayah, son intégration à l’équipe nationale et sa préparation pour Hurghada sont antérieurs à la proposition de son père. Le financement intervient uniquement après que le manque de moyens a été avancé pour expliquer la non-participation des minimes.

    Autrement dit, l’argent ne créerait pas le mérite sportif. Il servirait uniquement à lever l’obstacle financier.

    Le paradoxe est d’autant plus manifeste que les quatre minimes initialement concernés ont été retirés du déplacement. La participation de Skander Souayah aux frais de sa famille ne se ferait donc pas aux dépens d’un autre jeune et ne lui permettrait pas d’acheter une place qui aurait dû revenir à quelqu’un d’autre.

    Dès lors, si l’équité devait finalement être opposée à cette solution, le raisonnement conduirait à une situation pour le moins étrange : parce que toutes les familles ne peuvent éventuellement pas financer un déplacement, il faudrait empêcher celle qui le peut de lever elle-même l’obstacle budgétaire, alors même que le jeune concerné avait déjà été préparé sportivement pour cette échéance.

    Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille ériger le financement parental en modèle. Ce serait même reconnaître l’incapacité du système à prendre en charge ses propres athlètes. Mais entre faire du portefeuille des parents un critère de sélection — ce qui serait inacceptable — et permettre exceptionnellement à une famille de financer un déplacement que la Fédération dit ne pas pouvoir assumer, il existe une différence fondamentale.

    La famille de Skander Souayah a, parallèlement, entrepris des démarches auprès des organisateurs égyptiens et obtenu une possibilité d’inscription sur liste d’attente. Mais l’engagement doit passer par la Fédération tunisienne de triathlon pour que le jeune athlète puisse participer sous les couleurs nationales.

    À quelques jours de la compétition, le temps presse donc. Et, surtout, une question demeure : quelle perspective reste-t-il à offrir à ces jeunes après des mois de préparation ?

    Qui décide et selon quels critères ?

    Car derrière l’affaire de Hurghada apparaît un problème plus large : celui de la lisibilité des choix sportifs.

    Quels critères déterminent les participations tunisiennes aux compétitions continentales et internationales ? Quels résultats sont pris en considération ? Quelle importance est accordée à l’âge, au potentiel, au classement, aux performances récentes ou à l’expérience internationale ? Et selon quelle stratégie certaines catégories sont-elles privilégiées par rapport à d’autres ?

    Les familles disent ne pas disposer de critères suffisamment clairs et vérifiables pour comprendre les arbitrages opérés. D’autant que plusieurs des sportifs retenus disposent d’un véritable historique continental et international. Le sujet n’est donc pas de leur contester leur place ni d’opposer les jeunes entre eux. Il est de savoir quelle logique sportive préside aux choix et, surtout, comment la relève s’inscrit dans cette logique.

    Le flou concerne également la gouvernance technique de la Fédération. Il a été affirmé à Business News que celle-ci ne dispose actuellement pas de directeur technique national. Dès lors, qui définit aujourd’hui la politique sportive, fixe les priorités entre les catégories et établit les critères de sélection ? Et surtout, qui décide qu’une catégorie entière peut préparer une échéance pendant des mois avant d’apprendre, quelques jours avant le départ, qu’elle n’y participera finalement pas ?

    Ces questions seraient beaucoup moins sensibles si les règles étaient connues à l’avance.

    La transparence ne crée pas de budget. Elle évite en revanche que chaque sélection ou exclusion soit interprétée comme une décision discrétionnaire. Et lorsqu’il s’agit d’adolescents, elle permet surtout aux entraîneurs, aux sportifs et à leurs familles de savoir pourquoi ils travaillent et vers quel objectif.

    Après les champions, le malaise gagne-t-il la relève ?

    La Tunisie s’interroge régulièrement sur le sort de ses champions. Ces derniers mois, plusieurs sportifs de haut niveau ont publiquement dénoncé leurs conditions d’accompagnement.

    Ahmed Jaouadi, champion du monde du 800 mètres nage libre, avait évoqué les difficultés administratives et financières entourant sa préparation, affirmant avoir engagé 80.000 euros de sa poche. Sa version avait été contestée sur plusieurs points par la Fédération tunisienne de natation et le ministère de la Jeunesse et des Sports.

    La championne paralympique Raoua Tlili avait également dénoncé des retards de paiement, des problèmes contractuels et la nécessité de financer elle-même certaines compétitions. Le recordman du monde paralympique Amanellah Tissaoui avait, lui, fait part de son sentiment d’abandon, affirmant notamment que son entraîneur américain assumait personnellement une partie importante des dépenses liées à sa préparation.

    Et il y a ceux qui sont partis.

    Ghofrane Belkhir, qui avait quitté la délégation tunisienne lors d’un déplacement en Norvège en 2025, a finalement choisi de poursuivre sa carrière internationale sous les couleurs de l’Allemagne.

    Lors des Jeux méditerranéens de Tarente, quatre sportifs tunisiens ont quitté leur délégation en quelques jours.

    Deux d’entre eux, Chahd Jeljeli et Ahmed Abidi, ont ensuite publiquement évoqué les difficultés matérielles et le manque de perspectives auxquels ils disaient être confrontés.

    Les histoires sont différentes, les disciplines également et les responsabilités ne sauraient être confondues. Mais leur accumulation pose une question qui dépasse désormais les cas individuels : que fait le système sportif tunisien pour conserver, accompagner et faire grandir ses talents ?

    L’affaire des quatre jeunes triathlètes ajoute une dimension plus préoccupante encore à cette interrogation. Il ne s’agit plus uniquement de champions confirmés arrivés au point de rupture. Il s’agit d’adolescents qui commencent leur parcours.

    À quatorze ou quinze ans, une médaille continentale n’est pas une fin en soi. L’essentiel est ailleurs : accumuler de l’expérience, apprendre à concourir à l’étranger, mesurer le chemin qui reste à parcourir et construire progressivement un sportif capable, quelques années plus tard, de rivaliser au plus haut niveau.

    Priver les jeunes de ces expériences n’hypothèque donc pas seulement une compétition. À force de fermer les portes au moment même où ils doivent apprendre à les franchir, c’est la relève que l’on risque de fragiliser.

    On ne peut pas attendre d’un athlète qu’il devienne, à vingt ans, un champion international si on lui refuse, à quatorze ans, les occasions d’apprendre à le devenir. Pas davantage qu’on ne peut lui demander de sacrifier ses vacances, de s’entraîner deux fois par jour et de construire son quotidien autour d’un objectif qui peut disparaître à une semaine du départ sans explication suffisamment anticipée.

    Le sport de haut niveau se construit sur des années. Le découragement aussi.

    Après avoir vu des champions réclamer leurs primes, financer une partie de leur préparation, dénoncer leur accompagnement, quitter leur délégation ou choisir d’autres couleurs, la Tunisie aurait tout intérêt à regarder ce qui se passe bien avant d’en arriver là.

    Car ces adolescents ne représentent pas seulement quatre participations à une compétition en Égypte. Ils représentent une partie de l’avenir du sport tunisien. Et un pays qui s’inquiète de voir partir ses champions devrait peut-être commencer par éviter de décourager ceux qui rêvent encore de le devenir.

    I.N.

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