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Quand la France impose ses exigences lors de la création du Dinar

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Par Sadok Rouai

    Par Sadok Rouai

    Le 18 octobre, le Dinar tunisien fêtera son soixante-huitième anniversaire. Sa naissance, à l’automne 1958, est généralement présentée comme l’un des actes fondateurs de la souveraineté nationale : la Tunisie indépendante se dotait de sa propre banque centrale et d’une monnaie nationale, mettant ainsi fin au système monétaire hérité du Protectorat.

    Cette lecture est juste, mais elle ne raconte qu’une partie de l’histoire.

    Longtemps considérées comme les acquis majeurs de la « bataille du dinar », la création de la Banque centrale de Tunisie et celle du Dinar furent en réalité l’aboutissement d’un processus beaucoup plus long et plus complexe. Loin d’être des décisions prises en quelques mois au lendemain de l’indépendance, elles résultèrent de près de deux années de discussions, de négociations et d’arbitrages, à la croisée de trois logiques : la volonté de la Tunisie d’exercer pleinement sa souveraineté monétaire, les intérêts que la France entendait préserver dans le nouvel ordre monétaire tunisien et l’assistance technique apportée par le Fonds monétaire international.

    Une lettre qui révèle les pressions françaises

    C’est précisément ce jeu à trois que révèle une lettre de Jean Bolgert, envoyé français chargé de préparer les négociations financières franco-tunisiennes, dont une copie est jointe au présent article(Archives de la Banque de France).

    Dans un courrier adressé à M. Calvet, vice-gouverneur de la Banque de France, le 22 septembre 1958, Bolgert explique avoir « protesté à la fois contre la définition du dinar et contre la suppression de fait du franc comme sous-multiple du dinar ». Il reconnaît que les deux questions n’ont pas la même importance, mais précise que sa « résignation désapprobatrice » sur la définition du Dinar lui permet d’être « intransigeant » sur le maintien du franc tunisien comme millième de la nouvelle unité monétaire.

    Cette lettre montre que la France ne se contentait pas d’observer la réforme tunisienne : elle cherchait à en orienter certains aspects, jusque dans la définition technique de la nouvelle unité monétaire.

    Bolgert rédige même un contre-projet destiné à modifier l’avant-projet tunisien. Il propose que « le dinar soit divisé en mille francs tunisiens ou millièmes ». Il insiste également pour que la loi monétaire ne prenne pas un « caractère déplaisant à l’égard du franc et de la zone franc ».

    Derrière cette question apparemment technique se joue donc une question politique : jusqu’où la nouvelle monnaie tunisienne peut-elle se détacher de l’ancien cadre monétaire français ?

    Une négociation sous pression

    La lettre de Bolgert révèle également les moyens de pression employés dans la négociation. Il explique avoir obtenu certaines modifications en laissant entendre que l’adoption du texte primitif aurait un « effet déplorable » à Paris et aurait pu compromettre les relations futures entre la Banque de France et la future BCT, notamment sur la question du découvert.

    Cette question était importante. Pendant des mois, Nouira négocia auprès de la Banque de France l’octroi d’une facilité de découvert de 5 milliards de francs au bénéfice du futur institut d’émission. La création de la banque centrale ne signifiait donc pas la disparition immédiate des mécanismes financiers hérités de la période antérieure. La souveraineté monétaire tunisienne s’exerçait encore dans un cadre marqué par des engagements et des facilités financières négociés avec la France.

    Le contexte politique pesait directement sur les discussions. Bolgert souligne que le soutien tunisien à la cause algérienne avait accru les craintes de ses interlocuteurs tunisiens quant aux réactions françaises et les avait conduits à davantage de conciliation.

    La création du Dinar ne se déroule donc pas dans un espace purement technique. Elle intervient alors que la Tunisie cherche à affirmer son indépendance, tandis que la France conserve encore des moyens d’influence importants.

    Dès 1956, la recherche d’une nouvelle architecture monétaire

    Pour comprendre cette négociation, il faut remonter à la fin de 1956.

    Quelques mois après l’indépendance, la Tunisie cherche à élargir ses relations économiques et financières au-delà du seul cadre franco-tunisien. Cecil Hourani, conseiller économique de Bourguiba, prend contact avec la Banque mondiale et le FMI. Le 27 novembre 1956, la Tunisie demande officiellement son adhésion aux deux institutions.

    Le 29 janvier 1957, Hédi Nouira sollicite l’assistance technique du FMI pour la création d’une banque centrale. Le 31 janvier, l’administrateur français au FMI demande explicitement que sa transmission au Conseil d’administration soit différée. Paris souhaite temporiser, maintenir son contrôle sur l’évolution monétaire tunisienne et éviter que le FMI ne prenne trop tôt une place structurante dans la conception du futur institut d’émission. Ce n’est qu’après plusieurs semaines d’hésitation que la France accepte le principe de l’assistance. Le Conseil du FMI approuve finalement la mission le 6 mars 1957, avec un retard directement imputable aux réserves françaises.

    Jan Viktor Mladek, responsable du bureau du FMI en Europe, est chargé de la mission. D’avril à juin 1957, il étudie l’organisation du futur institut d’émission, la législation monétaire, le contrôle du crédit et les relations entre la banque centrale et l’État. Il rencontre à plusieurs reprises Bourguiba. Son rapport du 1er août 1957 constitue l’un des textes fondateurs de cette réflexion. Mladek insiste notamment sur la nécessité de protéger l’institut d’émission contre un recours excessif au financement du Trésor.

    Il se prononce également sur la définition de la nouvelle unité monétaire. Mladek propose que le futur Dinar soit défini directement par rapport au dollar ou à l’or, plutôt que par rapport au franc français. Cette proposition traduit sa volonté d’inscrire la future monnaie tunisienne dans le cadre monétaire international.

    La France prépare sa propre intervention

    Pendant que Mladek travaille avec les autorités tunisiennes sur les conditions techniques de la future banque centrale, la France prépare sa propre intervention. Le 26 avril 1957, Paris propose de confier à Jean Bolgert, ancien haut cadre de la Banque de France, l’étude des questions financières franco-tunisiennes, notamment celles liées à la création de la future banque centrale.

    Bolgert arrive à Tunis à la fin de décembre 1957. Sa mission répond à une logique différente de celle du FMI : il s’agit de défendre les intérêts français dans le règlement du privilège d’émission et, plus largement, dans l’ensemble des relations financières entre les deux pays.

    La question dépasse ainsi la seule organisation technique de la future banque centrale. Pour la France, la création de la BCT et d’une monnaie tunisienne doit s’inscrire dans un règlement négocié des relations monétaires et financières franco-tunisiennes. Le transfert du privilège d’émission devient dès lors un enjeu central de la négociation.

    Les discussions aboutissent finalement au cours de l’été 1958, après plusieurs mois de retard et de difficultés, dans un contexte marqué à la fois par les tensions franco-tunisiennes consécutives à l’affaire de Sakiet-Sidi-Youssef et par le retour au pouvoir du général de Gaulle en juin 1958. Ce nouveau contexte politique contribue à débloquer les négociations financières entre les deux pays. Le 17 juillet, de Gaulle arbitre à 1,8 milliard de francs le montant du règlement du privilège d’émission. Le 19 juillet, un protocole est conclu avec la Banque de l’Algérie et de Tunisie, avant la convention du 25 juillet qui transfère officiellement le privilège d’émission à la BCT.

    La création de la Banque centrale de Tunisie apparaît ainsi indissociable de la négociation financière qui accompagne le transfert du privilège d’émission. Derrière la mise en place d’un nouvel institut d’émission se joue donc aussi le règlement, encore largement négocié avec la France, des conditions financières de la souveraineté monétaire tunisienne.

    La loi monétaire du 18 octobre 1958

    Le 14 avril 1958, la Tunisie devient officiellement membre du FMI et de la Banque mondiale. Quelques mois plus tard, elle arrête son propre cadre juridique en retenant toutefois les propositions françaises. La loi du 19 septembre 1958 crée officiellement la Banque centrale de Tunisie. Puis, le 18 octobre, la loi portant réforme monétaire institue le Dinar, à raison de 1 000 francs tunisiens pour un Dinar.

    Le FMI prend acte de la création de la nouvelle monnaie. Il considère toutefois la réforme essentiellement sous l’angle du changement du taux de change, qui doit être porté à la connaissance du Fonds conformément à ses statuts.

    Cette réaction renvoie à une distinction fondamentale du système de Bretton Woods. La par value désigne une parité officielle, notifiée par l’État membre et acceptée par le FMI. Or, la loi tunisienne de 1958 définit une nouvelle unité monétaire — 1 Dinar = 1 000 francs tunisiens — sans établir encore une parité officielle formellement acceptée par le Fonds.

    Cette distinction est essentielle : la création juridique du Dinar ne signifie donc pas encore l’établissement de sa parité officielle au sens des statuts du FMI. Tant que la Tunisie n’a pas notifié une parité au Fonds et que celle-ci n’a pas été acceptée, le Dinar ne dispose pas d’une par value reconnue dans le cadre de Bretton Woods. La notification et l’acceptation de cette parité constituent une exigence pour l’accès de la Tunisie aux ressources du Fonds.

    La création de la monnaie nationale et la reconnaissance internationale de sa parité constituent ainsi deux étapes distinctes.

    Le Dinar entre en circulation le 1er novembre 1958, tandis que la BCT commence officiellement ses opérations le 3 novembre.

    Le décrochage du 30 décembre 1958

    Quelques semaines plus tard, la question de la souveraineté monétaire prend une dimension majeure. Le 27 décembre 1958, la France dévalue le franc. La Tunisie décide de ne pas suivre le mouvement. Le 30 décembre, elle détache le Dinar du franc et fixe sa valeur à 0,420 Dinar pour un dollar.

    Ce « décrochage » constitue un acte fondateur : la Tunisie affirme finalement que la valeur de sa monnaie ne sera plus automatiquement déterminée par les décisions monétaires françaises. Mais cette décision comporte un risque économique, celui d’une surévaluation du Dinar.

    Mladek revient : l’avertissement de 1959 et la dévaluation de 1964

    Après le décrochage, Nouira, inquiet de ses répercussions, fait de nouveau appel à Mladek. Entre le 28 janvier et le 18 février 1959, celui-ci revient étudier les conséquences du nouveau régime de change. Son rapport, transmis à Bourguiba le 21 avril, met en garde contre le risque de surévaluation du Dinar.

    Le problème posé en 1959 est déjà celui qui réapparaîtra quelques années plus tard : une monnaie peut être politiquement souveraine tout en devenant économiquement trop forte.

    Les déséquilibres extérieurs causés par la surévaluation finissent par s’accentuer. En septembre 1964, la Tunisie dévalue finalement le Dinar de 20 %, le faisant passer de 0,420 à 0,525 Dinar pour un dollar.

    Le FMI accepte enfin le nouveau taux de change comme la parité officielle du Dinar.

    BIO EXPRESS

    Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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    4 commentaires

    1. Gg

      Répondre
      10 octobre 2026 | 14h03

      C’etait il y a 70 ans. Le temps a passé…
      Il est difficile d’expliquer les problèmes économiques et financiers actuels par ce qui s’est passé à cette époque.
      Dans le même laps de temps, d’autres pays ont digéré leur colonisation et décolonisation, et ont construit des pays performants. La Corée du Sud, par exemple.
      Autrement, en 486, Clovis a cassé le vase de Soissons, et….

      • SadokRouai

        Répondre
        11 octobre 2026 | 0h52

        Cet article n’a pas pour objet d’expliquer les difficultés actuelles de la Tunisie, auxquelles nous avons consacré d’autres travaux. Il propose de revenir sur la genèse de la création de la Banque centrale de Tunisie et de la naissance de notre monnaie nationale, le dinar. À partir de sources d’archives et de documents jusqu’ici peu exploités, il entend apporter un éclairage nouveau et documenté sur cette étape fondatrice de l’histoire monétaire et institutionnelle du pays. Car connaître notre histoire revêt une importance qui lui est propre, indépendamment de la situation économique et financière que traverse le pays. Comprendre les circonstances dans lesquelles nos institutions monétaires ont vu le jour permet de mieux saisir les choix, les contraintes et les enjeux qui ont présidé à leur création.

    2. Tunisino

      Répondre
      8 octobre 2026 | 16h44

      Ce n’est pas nouveau, les pays vainqueurs/colonisateurs/influenceurs ont tout le droit de servir leurs intérêts pour continuer à grandir, et c’est aussi le droit des pays vaincus/colonisés/suiveurs de se défendre pour survivre et se développer, mais comment? Plusieurs techniques sont possibles, mais elles se basent toutes sur l’intelligence scientifique et la patience stratégique. Il est possible pour la Tunisie de se détacher de la colonisation et de devenir durablement un pays influenceur, mais cela est difficile avec des littéraires et des illettrés au pouvoir.

    3. Roberto Di Camerino

      Répondre
      8 octobre 2026 | 14h26

      Quoi qu’il en soit les tunisiens disent toujours « Ma a »ndi hatta frank » je n’ai pas un sou. Ils ne disent pas je n’ai aucun millime ou aucun dinar.

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