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Dollar au-dessus de trois dinars : Ridha Chkoundali alerte sur les fragilités de l’économie tunisienne

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Par Nadya Jennene

    Le franchissement du seuil symbolique de trois dinars pour un dollar américain ravive les inquiétudes sur la capacité de l’économie tunisienne à résister aux tensions monétaires internationales et à ses propres déséquilibres structurels. Invité sur Express FM vendredi 9 octobre 2026, l’économiste Ridha Chkoundali a analysé les facteurs de cette dépréciation, ses répercussions sur les échanges extérieurs et les limites du modèle de croissance tunisien.

    Le passage du dollar américain au-dessus de trois dinars constitue un signal préoccupant pour Ridha Chkoundali. L’économiste rappelle que ce seuil lui évoque les débats suscités par le franchissement, quelques années auparavant, de la barre des trois dinars pour un euro. À l’époque, ses prévisions d’un dépassement de ce niveau avaient provoqué une vive controverse avant de se concrétiser.

    Pour étayer son analyse, il compare les cours de change à différentes périodes. Le 7 octobre 2025, le dollar s’échangeait autour de 2,93 dinars. Le 8 octobre 2026, son cours atteignait environ 3,00851 dinars. Au début de l’année 2026, il se situait aux alentours de 2,87 dinars.

    Sur cette base, l’économiste estime que le dinar a perdu près de 4,6 % de sa valeur face au dollar depuis le début de l’année. Une évolution qui pourrait se poursuivre, selon lui, compte tenu des facteurs internationaux et des déséquilibres propres à l’économie tunisienne.

    La balance commerciale, facteur de pression sur le dinar

    La vigueur du billet vert s’explique notamment par l’orientation de la politique monétaire américaine. Le niveau des taux directeurs contribue à renforcer l’attractivité des placements libellés en dollars sur les marchés financiers américains, favorisant les flux de capitaux vers ces actifs et soutenant la monnaie américaine face aux autres devises, notamment l’euro.

    Cette dynamique internationale se répercute sur le marché tunisien des changes, où le cours du dollar dépend également de l’offre et de la demande de devises. Or, la structure des échanges extérieurs du pays entretient une demande importante de billets verts, ce qui accentue la pression sur le dinar.

    Pour Ridha Chkoundali, la dépréciation du dinar ne peut être comprise sans examiner le déficit structurel de la balance commerciale tunisienne. Depuis trois à quatre ans, souligne-t-il, le déficit commercial s’alourdirait d’environ trois milliards de dinars supplémentaires par an.

    Cette détérioration traduit notamment la dépendance du tissu productif national aux approvisionnements extérieurs. La Tunisie importe des médicaments, des produits alimentaires de première nécessité, notamment du blé, des hydrocarbures, ainsi que des matières premières et des équipements industriels indispensables au fonctionnement des entreprises.

    Une partie importante de ces achats est réglée en dollars, en particulier les importations énergétiques. La demande de devises américaines demeure ainsi soutenue, tandis que les besoins du pays en produits importés limitent les possibilités de réduire les achats extérieurs sans affecter l’activité économique.

    L’économiste met, à cet égard, en garde contre une politique de compression des importations présentée comme un moyen de contenir la demande de devises. Une telle approche atteint rapidement ses limites lorsque les achats concernés répondent à des besoins incompressibles de consommation ou de production.

    « L’appareil productif ne peut pas fonctionner sans importations », résume-t-il. Réduire indistinctement les approvisionnements extérieurs risque ainsi de pénaliser les entreprises et de ralentir l’activité, sans apporter de réponse durable aux causes du déséquilibre commercial.

    La pression sur le marché des changes s’inscrit également dans un contexte de repli des réserves en devises. Selon les chiffres évoqués par Ridha Chkoundali, celles-ci sont passées d’environ 99 jours d’importation à 92 jours, avant de remonter à 93 jours. À la même période de l’année précédente, elles dépassaient les 100 jours d’importation.

    Cette contraction relative réduit les marges de sécurité du pays face à ses engagements extérieurs et aux besoins de financement de ses importations. L’économiste cite également le remboursement, en juillet, d’une échéance de 700 millions d’euros due à des créanciers européens, qui illustre le poids des sorties de devises dans la gestion des équilibres financiers extérieurs.

    Dollar, euro et facture énergétique : une exposition asymétrique

    L’appréciation du dollar par rapport à l’euro exerce une pression supplémentaire sur l’économie tunisienne, en raison de la structure géographique et monétaire de ses échanges.

    La Tunisie réalise une part importante de ses importations énergétiques et de ses achats de matières premières en dollars, tandis que l’Union européenne demeure son premier partenaire commercial et que les exportations tunisiennes vers ce marché sont largement libellées en euros.

    Cette asymétrie expose le pays à un effet de change défavorable. Lorsque le dollar s’apprécie face à l’euro, les importations facturées en monnaie américaine deviennent plus coûteuses en euros, toutes choses égales par ailleurs. Dans le même temps, les recettes d’exportation libellées en euros représentent une valeur moindre lorsqu’elles sont converties en dollars.

    La facture énergétique constitue un facteur de vulnérabilité supplémentaire. Ridha Chkoundali rappelle que l’énergie représente environ la moitié du déficit commercial, voire davantage selon son estimation, et que les achats énergétiques sont principalement réglés en dollars. Une hausse des cours internationaux des hydrocarbures, conjuguée à l’appréciation du billet vert, peut donc alourdir sensiblement le coût des approvisionnements.

    L’économiste souligne toutefois que les conséquences de ces mouvements monétaires ne sont pas uniformes. Le recul de l’euro face au dollar peut aussi présenter un avantage pour la dette extérieure tunisienne, dont une part importante est libellée en monnaie européenne.

    Si le dinar se déprécie nettement face au dollar, son évolution par rapport à l’euro apparaît beaucoup plus stable.

    Selon les données présentées par Ridha Chkoundali, la monnaie tunisienne aurait même enregistré une légère appréciation de l’ordre de 0,2 % face à la devise européenne depuis le début de l’année 2026.

    Cette relative stabilité s’explique notamment par l’évolution différenciée des politiques monétaires américaine et européenne. L’économiste rappelle que la Réserve fédérale américaine a engagé son resserrement monétaire avant la Banque centrale européenne lors de la séquence inflationniste ouverte par la guerre russo-ukrainienne.

    La hausse des taux directeurs américains a contribué à renforcer l’attractivité des placements en dollars et à soutenir la devise. Ce décalage entre les orientations monétaires des deux banques centrales a ainsi pesé sur la parité euro-dollar, avec des répercussions indirectes sur le dinar.

    Pour la Tunisie, la relative stabilité du taux de change face à l’euro peut atténuer le coût, exprimé en dinars, du service de la dette libellée dans cette monnaie. Cet effet favorable demeure toutefois partiel : il ne neutralise ni le renchérissement des importations facturées en dollars ni les déséquilibres structurels de la balance commerciale.

    Un modèle économique à réorienter vers la valeur ajoutée

    Au-delà des fluctuations monétaires, Ridha Chkoundali estime que les difficultés du dinar reflètent les limites du modèle économique tunisien. Les recettes en devises du pays restent tributaires d’un nombre restreint de secteurs et de facteurs souvent échappant à son contrôle.

    L’économiste cite notamment les industries manufacturières, les industries mécaniques et électriques ainsi que les produits agricoles parmi les composantes importantes des exportations tunisiennes. Mais plusieurs secteurs traditionnellement exportateurs, dont le textile et les industries extractives, enregistrent des performances dégradées, voire une croissance négative.

    Cette évolution fragilise la capacité du pays à générer des recettes d’exportation suffisamment diversifiées pour couvrir ses besoins en devises.

    La Tunisie dépend également des recettes touristiques, des transferts de ses ressortissants résidant à l’étranger et des performances de son secteur agricole. Or, ces ressources sont sensibles à la conjoncture internationale, aux conditions climatiques et à l’évolution de la demande sur les principaux marchés émetteurs.

    Pour l’économiste, cette dépendance ne saurait constituer une stratégie de développement pérenne. Le pays doit élargir ses sources de devises, renforcer ses capacités exportatrices et faire évoluer son appareil productif vers des activités à plus forte valeur ajoutée.

    Il plaide ainsi pour une transformation du modèle économique, fondée davantage sur le contenu technologique, le savoir et la productivité que sur les avantages comparatifs liés au faible coût de la main-d’œuvre.

    Ridha Chkoundali considère par ailleurs que la structure du marché du travail fournit un autre indice des limites du modèle économique tunisien.

    Il relève que le taux de chômage des hommes est environ deux fois inférieur à celui des femmes, alors que ces dernières sont fortement représentées parmi les diplômés de l’enseignement supérieur. Cette situation, selon lui, révèle le décalage entre les compétences produites par le système éducatif et les emplois générés par le tissu économique.

    L’économiste y voit la persistance d’un modèle productif privilégiant les activités à faible coût de main-d’œuvre, sans parvenir à absorber suffisamment les travailleurs qualifiés. Il estime que cette configuration n’a pas connu de transformation structurelle suffisante depuis les années 1970.

    Une telle orientation entretient un paradoxe : alors que la Tunisie dispose d’un capital humain susceptible de soutenir des activités à forte intensité de connaissances, son appareil productif continue de créer des emplois qui ne valorisent pas pleinement ces compétences.

    La transition vers une économie à plus forte valeur ajoutée devient, dès lors, un enjeu à la fois productif, social et monétaire. En améliorant la compétitivité des entreprises et la qualité des exportations, elle pourrait contribuer à renforcer les recettes en devises et à réduire la vulnérabilité du pays aux chocs extérieurs.

    N.J

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