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Tunisie : cinq morts en 48 heures, la colère ne retombe pas

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Par Maya Bouallégui

    En 48 heures, plusieurs localités tunisiennes ont été le théâtre de mouvements de protestation, parfois accompagnés d’affrontements avec les forces de l’ordre. À Agareb, Jebiniana, Sfax, Ettadhamen et Menzel Bouzelfa, cinq décès, des interventions sécuritaires contestées et des revendications locales ont suscité des mobilisations de nature différente. Cette succession d’événements intervient moins d’une semaine après la manifestation du 17 octobre à Tunis et alors que le FTDES vient de publier des chiffres faisant état de 2.882 mouvements sociaux au troisième trimestre 2026, contre 1.316 un an auparavant. Des événements distincts, qui s’inscrivent néanmoins dans un contexte de tensions sociales croissantes, documentées par les statistiques.

    Trois décès dans le gouvernorat de Sfax, un autre dans une banlieue populaire de Tunis, un conflit environnemental marqué par un accident mortel et l’incendie d’une usine à Menzel Bouzelfa. Les journées des 21 et 22 octobre 2026 ont été particulièrement agitées dans plusieurs régions du pays. Des routes ont été bloquées, des pneus incendiés, des affrontements signalés avec les forces de l’ordre et une grève générale décrétée dans les établissements universitaires de Sfax.

    Ces événements n’ont ni les mêmes origines ni les mêmes revendications. Leur succession intervient néanmoins dans un contexte de progression des mouvements sociaux, documentée depuis plusieurs mois par le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) et déjà relevée dans deux précédentes analyses de Business News, publiées en juillet et en août.

    Sfax : trois décès, trois foyers de contestation

    À Jebiniana, dans le gouvernorat de Sfax, la mort d’Aoun Salhi, âgé de 25 ans, a provoqué des rassemblements et des affrontements entre habitants et forces de l’ordre à partir du mercredi 21 octobre.

    Selon des témoignages locaux, le jeune homme aurait perdu la vie à la suite d’une poursuite policière sur la route reliant Jebiniana à El Hencha. Les circonstances exactes du décès restent à établir.

    Des habitants se sont rassemblés devant l’hôpital pour réclamer des explications. Des pneus ont été incendiés et des confrontations avec les forces de sécurité ont été signalées mercredi soir, puis jeudi, avec notamment l’utilisation de gaz lacrymogène.

    Ce décès a ravivé le souvenir d’Oussama Laatour, un autre jeune homme mort quelques années auparavant dans des circonstances également associées, selon des témoignages locaux, à une poursuite policière. Les protestataires réclament que la lumière soit faite sur les circonstances de la mort d’Aoun Salhi.

    À Agareb, la contestation a éclaté après le décès d’un homme d’environ 45 ans qui s’était immolé par le feu devant le siège de la délégation, mardi 20 octobre.

    Grièvement brûlé, il avait été transporté à l’hôpital universitaire Habib Bourguiba de Sfax, où il est décédé le lendemain. Les motivations précises de son geste ne sont pas établies.

    Sa mort a provoqué des manifestations nocturnes, des blocages de routes et des affrontements avec les forces de l’ordre. Des habitants ont dénoncé, à cette occasion, la marginalisation de leur ville et la dégradation des conditions sociales et économiques.

    Dans la ville de Sfax, c’est le décès d’une étudiante qui a suscité une mobilisation syndicale.

    Rahma Dziri, inscrite à l’Institut supérieur des études technologiques (ISET), est décédée après un malaise survenu dans la nuit du mercredi 21 octobre au foyer universitaire de Sidi Mansour.

    Des témoignages étudiants font état d’un retard d’environ une heure et demie dans l’arrivée des secours, une durée qui n’a pas été officiellement confirmée.

    L’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) a décrété une grève générale pour aujourd’hui, vendredi, dans les établissements universitaires de Sfax. Elle dénonce l’absence de structures médicales permanentes dans les foyers et réclame des unités de santé équipées pour intervenir en cas d’urgence.

    Trois drames distincts, donc, et trois formes de mobilisation : des protestations après des décès aux circonstances contestées, des revendications sociales et un mouvement syndical portant sur les conditions de prise en charge médicale.

    Ettadhamen : des accusations de violences policières et deux versions contradictoires

    Dans la cité Ettadhamen, quartier populaire du gouvernorat de l’Ariana, des affrontements ont éclaté jeudi 22 octobre après la mort d’un jeune homme survenue la veille, à la suite d’une intervention sécuritaire.

    Des habitants ont bloqué une route et incendié des pneus. Des confrontations avec les forces de l’ordre ont été signalées, avec utilisation de gaz lacrymogène.

    Mais au-delà des affrontements, ce sont les circonstances du décès qui suscitent des interrogations.

    Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, le père du défunt met directement en cause les policiers intervenus au domicile familial.

    Il affirme que son fils a subi des violences physiques. Il accuse également les agents d’avoir exercé des violences verbales et physiques contre ses autres enfants.

    Plus grave encore, il soutient que des grenades lacrymogènes ont été lancées à l’intérieur de la maison familiale. Il dénonce par ailleurs des menaces dont il affirme avoir été personnellement victime de la part de policiers qu’il assure pouvoir identifier.

    Selon son témoignage, des voisins auraient assisté à une partie des faits. Le père annonce son intention de poursuivre les agents qu’il considère comme responsables du décès.

    Une source sécuritaire citée par Mosaïque FM présente une version sensiblement différente. Selon cette source, les forces de sécurité auraient effectué une descente au domicile du jeune homme, suspecté dans une affaire de stupéfiants. Au cours de l’intervention, celui-ci aurait avalé des substances stupéfiantes qu’il détenait.

    Son état de santé se serait ensuite dégradé dans les locaux de la brigade, pendant les investigations et en présence de son avocate. Il aurait alors été transporté à l’hôpital local de la cité Ettadhamen, où son décès a été constaté.

    Deux versions s’opposent ainsi : celle d’une famille dénonçant des violences policières et celle d’une source sécuritaire attribuant la dégradation de l’état de santé du jeune homme à l’ingestion de stupéfiants.

    Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances du décès et les responsabilités éventuelles.

    Plusieurs questions restent en suspens, notamment sur le déroulement de l’intervention au domicile, les conditions de l’interpellation et la cause médicale exacte du décès. Les conclusions des investigations seront déterminantes pour établir les faits.

    Menzel Bouzelfa : un conflit environnemental qui s’envenime

    À Menzel Bouzelfa, dans le gouvernorat de Nabeul, les tensions remontent à plusieurs semaines. Des habitants contestent l’activité d’une usine d’élevage de mouches soldats noires, implantée à proximité d’habitations et d’établissements publics.

    Les riverains dénoncent des nuisances et des risques sanitaires et environnementaux. Ils ont organisé un sit-in devant l’établissement pour réclamer sa fermeture.

    La situation s’est aggravée après la mort de l’un des contestataires. Houcine Dridi est décédé mercredi 21 octobre après avoir été percuté par un véhicule. Une enquête est en cours pour déterminer les circonstances de sa mort, notamment le caractère accidentel ou intentionnel de la collision.

    Dans la nuit du mercredi 21 au jeudi 22 octobre, un incendie a entièrement ravagé l’usine. Les causes du sinistre restent indéterminées et une enquête judiciaire est en cours pour savoir s’il y a un lien direct entre l’accident de la route, cet incendie et le mouvement de protestation.

    La députée Rym Sghaier a dénoncé la gestion administrative du dossier, affirmant que des décisions de fermeture avaient déjà été prises sans être exécutées par les autorités régionales.

    Contrairement aux événements de Sfax et d’Ettadhamen, la contestation de Menzel Bouzelfa s’inscrit dans un conflit environnemental, qui soulève notamment la question du traitement des revendications locales par les autorités administratives.

    FTDES : les mouvements sociaux ont plus que doublé en un an

    Ces cinq événements interviennent au moment où les dernières statistiques du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux mettent en évidence une progression importante des mouvements de contestation.

    Dans son rapport publié mercredi 21 octobre, l’Observatoire social tunisien recense 2.882 mouvements sociaux entre juillet et septembre 2026, contre 1.316 durant la même période de 2025, soit une hausse de 119 % en un an. La progression est également spectaculaire d’un trimestre à l’autre : après 1.310 mouvements au premier trimestre et 1.884 au deuxième, le total atteint 2 882 au troisième, soit une augmentation de 53 % par rapport au trimestre précédent.

    Ces données concernent des formes diverses de mobilisation : grèves, sit-in, rassemblements, blocages de routes, protestations collectives et autres actions revendicatives. Elles ne correspondent donc pas exclusivement à des manifestations de rue ou à des affrontements, mais leur évolution est néanmoins significative.

    En juillet dernier, Business News relevait déjà, dans une analyse intitulée « Tunisie : la colère monte », une augmentation de 44 % des mouvements sociaux entre le premier et le deuxième trimestre 2026, leur nombre passant de 1.310 à 1.884.

    En août, une deuxième analyse, « Tunisie : la colère monte encore », soulignait la poursuite de cette tendance. Le FTDES avait enregistré 1.101 mouvements pour le seul mois de juillet, contre 867 en juin.

    Les revendications concernaient notamment l’emploi, les conditions de travail, le pouvoir d’achat, les services publics et les difficultés d’approvisionnement en eau et en électricité.

    Le rapport du troisième trimestre apporte des précisions sur la nature de ces mobilisations.

    Selon les données du FTDES, les habitants ont été impliqués dans 1.713 mouvements, soit près de 60 % du total.

    Les coupures d’eau et d’électricité occupent une place particulièrement importante, avec 1.390 mouvements recensés autour de ces deux services essentiels, soit plus de 48 % de l’ensemble.

    Ces chiffres montrent que les contestations ne relèvent pas uniquement des conflits professionnels ou des revendications syndicales. Une part importante concerne directement les conditions de vie quotidienne.

    Les institutions publiques sont régulièrement destinataires de ces revendications, notamment les entreprises chargées de l’approvisionnement en eau et en électricité, les administrations locales et les autorités gouvernementales.

    Il convient toutefois de distinguer ces mobilisations sociales d’une opposition politique au pouvoir. Réclamer le rétablissement de l’eau potable, protester contre une coupure d’électricité ou demander une intervention administrative ne signifie pas nécessairement contester le régime.

    En revanche, la progression statistique des mouvements sociaux indique que les occasions de mobilisation collective se multiplient et concernent des secteurs de plus en plus variés.

    Le 17 octobre, la colère s’exprime aussi dans la rue

    À ce contexte social s’ajoute la manifestation politique organisée samedi 17 octobre dans le centre de Tunis.

    Parti de la place Mohamed Ali, le rassemblement a réuni environ 6.000 personnes, selon l’estimation de Business News.

    Enseignants, médecins, avocats, magistrats, syndicalistes, étudiants, salariés, chômeurs et citoyens de différents horizons ont participé à cette mobilisation, qui dénonçait notamment les restrictions des libertés et les orientations du pouvoir.

    Un important dispositif sécuritaire avait été déployé dans la capitale. Plusieurs axes menant vers le centre-ville avaient été fermés à la circulation dès la matinée, avec des barrages installés parfois à plusieurs kilomètres du lieu du rassemblement.

    La manifestation s’est déroulée sans incident majeur.

    Elle se distingue des événements survenus les 21 et 22 octobre par sa dimension directement politique. Aucun élément ne permet cependant d’établir un lien organisationnel entre ces différentes mobilisations.

    Leur succession mérite néanmoins d’être replacée dans le même contexte chronologique : une progression documentée des revendications sociales, une manifestation politique importante dans la capitale et plusieurs protestations locales déclenchées par des événements graves.

    Le pouvoir face à l’accumulation des colères

    Les événements de cette semaine ne constituent pas un mouvement homogène. Leurs origines diffèrent, tout comme les revendications exprimées. Ils ont néanmoins en commun de placer les institutions publiques face à des demandes d’explications, de services ou de décisions administratives.

    À ces tensions sociales s’ajoute un contexte politique marqué par l’emprisonnement de nombreuses figures de l’opposition, la poursuite de procédures judiciaires visant des personnalités publiques et des relations profondément dégradées entre le pouvoir et plusieurs organisations de la société civile.

    Syndicats, organisations professionnelles, associations et défenseurs des droits humains dénoncent, à des degrés divers, la réduction des espaces de concertation. En septembre, l’UGTT, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Ordre des avocats ont pris l’initiative de créer un cadre commun pour réclamer une nouvelle dynamique de dialogue national.

    Le tableau qui se dessine est celui d’un pays où les revendications sociales s’accumulent, où l’opposition politique continue de s’exprimer et où les mécanismes traditionnels de médiation peinent à jouer pleinement leur rôle.

    Les statistiques du FTDES ne permettent pas de mesurer la solidité du pouvoir. Elles témoignent en revanche d’une multiplication des mouvements sociaux, tandis que les mobilisations politiques et les tensions entre les autorités et plusieurs organisations se poursuivent.

    Les contestations se multiplient et montent crescendo, les revendications s’accumulent et les espaces de dialogue se réduisent. Combien de temps un pouvoir peut-il continuer à gouverner sans écouter ceux qui contestent ses décisions ?

    Maya Bouallégui

     

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