Une femme tuée à Jbel Jelloud, onze ouvrières agricoles blessées dans un accident de la route à Jendouba, et, derrière ces drames, une même question qui revient : combien de vies faudra-t-il encore perdre avant que la protection des femmes cesse d’être une promesse inscrite dans les textes pour devenir une réalité ?
Dans un communiqué publié mardi 3 novembre 2026, l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) tire la sonnette d’alarme face à la multiplication des violences faites aux femmes et aux accidents impliquant des travailleuses agricoles transportées dans des conditions dangereuses. L’association dénonce une situation qui, à ses yeux, révèle les défaillances persistantes des politiques publiques et l’insuffisance de l’application des dispositifs légaux censés protéger les femmes.
Deux drames récents illustrent cette réalité. À Jendouba, un accident impliquant un camion transportant des ouvrières agricoles a fait onze blessées. Le véhicule, qui se dirigeait vers les champs, a dérapé avant de percuter un autre camion sur la route régionale n°59 reliant Bou Salem à Jendouba, en passant par Bulla Regia. Le chauffeur et les onze ouvrières ont été blessés à des degrés divers. Plusieurs victimes ont dû être maintenues à l’hôpital universitaire de Jendouba pour recevoir les soins nécessaires.
À peine quelques jours plus tard, le 2 novembre, une jeune mère a été tuée à Jbel Jelloud. L’ATFD évoque des violences conjugales répétées et de différentes formes auxquelles la victime aurait été exposée. Un drame qui vient rappeler que les violences faites aux femmes ne se limitent pas à l’espace public ni aux risques auxquels elles sont exposées dans leur environnement professionnel.
Dix morts et près de 190 blessés dans les accidents de transport agricole
Pour l’association, les accidents impliquant les ouvrières agricoles ne relèvent plus de faits isolés. Ils constituent une réalité récurrente, malgré l’existence d’un cadre légal censé encadrer le transport des travailleurs du secteur agricole.
L’ATFD avance un bilan de 19 accidents enregistrés depuis 2024, ayant causé dix décès et près de 190 blessés. Des chiffres qui donnent la mesure des risques auxquels sont exposées les femmes qui empruntent quotidiennement ces moyens de transport pour rejoindre leurs lieux de travail.
L’association rappelle l’existence de la loi n°51 de 2019 relative au transport des travailleurs agricoles, tout en dénonçant le décalage entre les dispositions légales et les conditions réelles de déplacement. Dans de nombreuses régions, les ouvrières continuent d’être transportées dans des véhicules qui ne garantissent pas leur sécurité.
À cette précarité s’ajoutent les difficultés économiques et sociales, l’absence de protection suffisante et des conditions de travail que l’association juge indignes. Pour l’ATFD, ces accidents sont le symptôme d’une marginalisation persistante des travailleuses agricoles, dont la sécurité reste trop souvent reléguée au second plan.
L’organisation pointe également l’absence de textes d’application permettant de rendre pleinement effectifs certains dispositifs, notamment le décret-loi n°51 de 2019 relatif au transport des travailleurs agricoles et le décret-loi n°4 de 2024 portant sur le régime de protection sociale des ouvrières agricoles. Elle appelle les autorités à accélérer la publication des textes réglementaires nécessaires et à concrétiser les engagements pris en matière de protection de cette catégorie de travailleuses.
Des lois contre les violences, mais une protection encore défaillante
L’autre volet de l’alerte concerne les violences physiques et conjugales, ainsi que les féminicides. L’ATFD estime que la répétition de ces crimes met en évidence les limites de l’application de la loi organique n°58 de 2017 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes.
L’association déplore notamment l’absence de données statistiques précises et régulières sur les violences faites aux femmes et les féminicides. Elle rappelle le rôle que devrait jouer l’Observatoire national pour la lutte contre la violence à l’égard des femmes dans la collecte des données et la production d’indicateurs permettant d’orienter les politiques publiques et les dispositifs de prévention.
Sans données fiables, difficile, selon l’association, de mesurer précisément l’ampleur du phénomène, d’identifier ses évolutions et de construire des stratégies adaptées. L’ATFD dénonce ainsi le risque de voir les textes législatifs, les programmes de sensibilisation et les initiatives de formation rester sans effet concret sur les comportements et les mécanismes de protection.
Dans son communiqué, elle appelle à une application intégrale de la loi de 2017, avec les moyens humains et financiers nécessaires, et réclame notamment l’inscription d’une enveloppe budgétaire spécifique dans le budget de l’État pour 2027.
L’association demande également le renforcement des unités spécialisées dans les enquêtes sur les violences faites aux femmes, leur déploiement dans l’ensemble des postes de police et de la garde nationale, ainsi que la mise à disposition des moyens nécessaires à leur fonctionnement. Elle appelle, en parallèle, les autorités judiciaires à accélérer les procédures de protection, à établir les responsabilités et à garantir que les auteurs de violences ne bénéficient pas de l’impunité.
L’État appelé à passer des engagements aux actes
Face à cette situation, l’ATFD réclame l’ouverture d’une enquête sérieuse et transparente sur l’accident de Jendouba, la détermination des responsabilités et la prise en charge complète des ouvrières blessées. Elle demande également que les victimes et leurs familles bénéficient des soins médicaux, de l’accompagnement psychologique et social nécessaires, ainsi que d’une indemnisation équitable pour les préjudices subis.
Elle appelle par ailleurs à garantir aux travailleuses agricoles des conditions de transport sûres, une protection sociale effective et des conditions de travail dignes, afin de mettre fin à une précarité qui les expose quotidiennement au danger.
Au-delà des mesures immédiates, l’association exhorte les organisations de la société civile, les forces démocratiques et les mouvements féministes à unir leurs efforts pour lutter contre les violences et les discriminations. Elle plaide également pour que les féminicides soient reconnus comme une catégorie spécifique de crimes dans le droit pénal tunisien, ce qui nécessiterait une révision de certaines dispositions législatives.
Le constat de l’ATFD est sévère : les violences conjugales, les féminicides et les accidents de transport des ouvrières agricoles ne sont pas des phénomènes indépendants, mais les manifestations de vulnérabilités et de défaillances qui se renforcent mutuellement.
« La vie des femmes n’est pas un détail passager ni un chiffre dans les registres des accidents et des crimes », rappelle l’association dans son communiqué. Une mise en garde qui résume son message : tant que les lois ne seront pas effectivement appliquées et que les mécanismes de protection ne seront pas à la hauteur des risques, les femmes continueront de payer le prix de cette défaillance.
S.H












