La suspension du tiers payant dans les pharmacies privées, entrée en vigueur le 1er novembre 2026, remet en lumière les fragilités persistantes du système tunisien de protection sociale. Entre retards de paiement de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), difficultés de trésorerie des officines, déséquilibres des caisses sociales et problèmes d’approvisionnement en médicaments, la crise dépasse désormais le seul différend entre pharmaciens et organismes de sécurité sociale.
Intervenant mardi 3 novembre 2026 sur les ondes de la Radio nationale, le spécialiste en droit du travail et en sécurité sociale et ancien ministre, Hafedh Laamouri a plaidé pour des réformes structurelles, tout en appelant les pharmaciens à préserver les patients atteints de maladies chroniques des conséquences de leur décision.
Sa première recommandation s’adresse directement aux propriétaires des pharmacies privées. Hafedh Laamouri les a exhortés à exclure les personnes atteintes de maladies chroniques de la suspension du tiers payant, compte tenu des conséquences particulièrement lourdes que cette mesure pourrait avoir sur leur quotidien.
Ces patients ne peuvent, selon lui, ni interrompre leurs traitements ni nécessairement supporter l’intégralité du coût de leurs médicaments en attendant un remboursement ultérieur de la Cnam. Le maintien du tiers payant à leur profit constituerait ainsi une mesure de protection indispensable pour éviter que les difficultés financières du système ne se répercutent directement sur les personnes les plus vulnérables.
L’expert a également mis en cause les délais de règlement appliqués aux pharmacies. Il a rappelé que la convention liant les officines à la Cnam prévoit un paiement dans un délai de quatorze jours, une échéance qu’il juge difficilement tenable dans les conditions actuelles. Il a estimé nécessaire que les deux parties s’accordent rapidement sur un calendrier de règlement réaliste, évoquant un délai d’un mois à un mois et demi.
Pour lui, l’essentiel est de mettre en place une programmation claire des paiements, assortie d’échéances précises et effectivement respectées. Les retards répétés et les promesses de régularisation qui ne se concrétisent pas alimentent une crise récurrente, dont les patients finissent systématiquement par subir les conséquences.
Au-delà du contentieux entre les pharmaciens et la Cnam, Hafedh Laamouri considère que la crise trouve une partie de ses origines dans les difficultés économiques plus générales du pays.
Il a notamment pointé la situation des entreprises publiques dont plusieurs accumulent des difficultés financières et ne s’acquittent pas régulièrement de leurs cotisations sociales. Certaines sont affiliées à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), d’autres à la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS). Leurs difficultés de paiement constituent, selon lui, une charge supplémentaire pour l’ensemble du système de protection sociale.
L’expert a ainsi appelé à définir une véritable stratégie concernant ces entreprises publiques, en posant notamment la question de leur modèle économique et de leur capacité à retrouver un équilibre financier. Il s’est interrogé sur la durée pendant laquelle l’État pourrait continuer à financer des entreprises déficitaires qui ne remplissent pas, en parallèle, leurs obligations envers les caisses sociales.
Cette situation contribue, selon son analyse, à fragiliser les équilibres financiers de la protection sociale. La crise ne peut donc être résolue uniquement par des arrangements ponctuels entre la Cnam et les prestataires de santé, sans traiter les difficultés qui affectent les ressources des organismes sociaux.
Hafedh Laamouri a également attiré l’attention sur les conséquences en chaîne des difficultés de paiement au sein du circuit pharmaceutique.
Il a notamment rappelé que la Pharmacie centrale de Tunisie (PCT), qui occupe une position centrale dans l’approvisionnement du pays en médicaments importés, dépend elle aussi du règlement de ses créances. Lorsque les paiements dus à cet organisme ne sont pas honorés, sa capacité à financer ses propres achats et à assurer la disponibilité des médicaments peut être compromise.
L’expert décrit ainsi un mécanisme d’interdépendance : les difficultés financières de la Cnam affectent les pharmaciens, tandis que les impayés et les tensions de trésorerie peuvent également peser sur la Pharmacie centrale et, par conséquent, sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement.
Il a estimé que le renforcement du secteur public de la santé constituait également une partie de la réponse à la crise. Les efforts engagés pour réhabiliter les établissements hospitaliers publics et améliorer leurs prestations doivent, selon lui, se poursuivre.
Il a toutefois nuancé le rôle du dispositif du médecin de famille, estimant que celui-ci concerne principalement les catégories moyennes et modestes, tandis que les personnes les plus démunies se tournent davantage vers les hôpitaux publics. Dans les deux cas, l’accès effectif aux médicaments demeure une préoccupation majeure, notamment lorsque les établissements de santé rencontrent eux-mêmes des difficultés d’approvisionnement.
Pour Hafedh Laamouri, le rétablissement des équilibres financiers des caisses sociales passe également par une amélioration de la situation économique et une augmentation des recettes issues des cotisations.
Il a notamment insisté sur la nécessité de faciliter l’investissement, de réduire les obstacles bureaucratiques et de favoriser la création d’emplois. Une augmentation du nombre de travailleurs déclarés permettrait mécaniquement d’élargir l’assiette des cotisations sociales et de renforcer les ressources des caisses.
L’expert a, dans ce contexte, évoqué les 32 000 recrutements annoncés dans le cadre de la loi de finances, qui devraient notamment contribuer à alimenter les ressources de la CNRPS. Il a estimé que cette dynamique devrait s’accompagner d’une politique plus ambitieuse en matière d’investissement et de création d’emplois dans le secteur privé.
Autre levier qu’il juge indispensable : le renforcement des contrôles contre l’évasion sociale. Hafedh Laamouri a regretté que le budget du ministère des Affaires sociales ne prévoie pas, selon lui, un renforcement suffisant des effectifs chargés de cette mission.
Il a ainsi plaidé pour le recrutement d’au moins cent contrôleurs supplémentaires afin d’intensifier les opérations de vérification et de mieux identifier les entreprises qui échappent à leurs obligations sociales.
Il a également insisté sur la nécessité d’une meilleure coordination entre les services fiscaux, les organismes de sécurité sociale et l’inspection du travail. L’objectif serait de mieux repérer les employeurs qui ne déclarent pas leurs salariés ou ne versent pas les cotisations dues, privant ainsi les caisses de ressources essentielles.
En juin 2026, le Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie (SPOT) avait déjà brandi la menace d’une suspension du tiers payant, invoquant environ 80 millions de dinars de créances impayées et des retards de règlement de plusieurs mois. Une nouvelle escalade avait suivi en juillet, avec l’annonce de procédures judiciaires et d’un ultimatum fixé au 31 juillet.
La crise avait finalement connu une accalmie après des avancées dans les discussions avec la Cnam. Le 31 juillet, le SPOT avait annoncé le maintien du fonctionnement normal de la convention, tout en poursuivant les négociations pour parvenir à un accord durable. Cette désescalade n’a toutefois pas permis d’éviter une nouvelle rupture quelques mois plus tard.
Le 30 octobre 2026, le syndicat a annoncé la suspension du tiers payant à compter du 1er novembre, dénonçant une nouvelle fois le non-respect des engagements contractuels de la Cnam et l’absence de solutions concrètes. Il avait notamment rappelé avoir alerté la caisse dès le 19 octobre sur l’impossibilité de poursuivre le dispositif sans règlement des sommes dues.
Cette répétition des crises avait déjà été documentée par Business News. Fin octobre, le responsable syndical Aymen Khelifi avait notamment fait état de quelque 300 pharmacies confrontées à des difficultés de paiement de leurs fournisseurs, sur un total d’environ 2.500 officines dans le pays.
En juillet, les discussions avaient également été marquées par l’intervention de la présidence de la République, dont l’implication avait contribué à débloquer temporairement les négociations et à aboutir à un accord entre les différentes parties en janvier 2026.
Pour Hafedh Laamouri, ces interventions successives ne peuvent toutefois tenir lieu de politique durable. La résolution du différend entre les pharmaciens et la Cnam exige de s’attaquer aux déséquilibres économiques et financiers qui traversent l’ensemble du système de protection sociale.
N.J












