Ils viennent à l’hôpital pour soigner, examiner, soulager et parfois sauver des vies. Mais dans certains services, ils doivent aussi composer avec les insultes, les menaces et la peur d’être agressés. La violence contre les professionnels de santé n’est plus une succession d’incidents isolés. Elle s’impose comme une préoccupation récurrente dans les établissements hospitaliers tunisiens, au point de pousser les médecins à réclamer des dispositifs concrets pour assurer leur sécurité.
Dernier appel en date, celui de Kaïs Nouira, qui a exhorté, samedi 7 novembre 2026, ses consœurs et confrères à signaler systématiquement toute agression verbale, physique ou menace subie dans l’exercice de leur profession. Dans une publication sur Facebook, il les invite à recourir à l’Observatoire de la violence contre les professionnels de santé, mis à leur disposition par le Conseil national de l’Ordre des médecins.
Le message est clair : ne plus laisser les agressions disparaître dans le silence. Car derrière chaque incident non signalé se trouve une violence qui échappe aux statistiques et contribue à sous-estimer l’ampleur du phénomène. Pour Kaïs Nouira, le signalement ne relève pas d’une simple formalité administrative. Il constitue un moyen de documenter les faits, de défendre la dignité des professionnels et de réclamer des mesures sérieuses pour leur protection.
Cet appel intervient dans un contexte où les témoignages de médecins agressés se multiplient et où les chiffres disponibles dessinent une réalité particulièrement préoccupante.

Des médecins agressés jusque dans leurs services
Le 21 octobre dernier, Hajer Mokni, médecin exerçant en pédiatrie, racontait avoir été agressée alors qu’elle assurait une garde à l’hôpital. Son témoignage, publié quelques jours plus tard, avait mis en lumière le paradoxe auquel sont confrontés certains soignants : devoir continuer à prendre en charge les patients alors que leur propre sécurité n’est pas garantie.
Sa journée avait commencé dès cinq heures du matin. À partir de sept heures, les consultations s’étaient enchaînées, les enfants s’étaient succédé et les demandes s’étaient accumulées. Examiner, écouter, soigner, répondre aux urgences : la médecin décrivait un rythme soutenu, sans même avoir le temps de s’arrêter pour manger. C’est au cours de cette garde qu’elle affirme avoir été agressée.
« Être médecin ne signifie pas devoir accepter la violence », faisait-elle valoir, refusant que le dévouement professionnel soit assimilé à une obligation de supporter les agressions. Sa question, « Qui nous protège ? », dépassait alors le cadre de son expérience personnelle. Elle renvoyait à une inquiétude partagée par des professionnels qui ne devraient pas avoir à redouter pour leur intégrité physique en se rendant à leur travail.
Trois jeunes médecins sur quatre ont déjà subi une agression
Le malaise est loin de se limiter à quelques témoignages isolés. Une enquête menée par l’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM) auprès de 734 internes, résidents et jeunes spécialistes, publiée en mai 2026, révèle l’ampleur des violences auxquelles sont confrontés les jeunes praticiens dans les établissements publics.
Selon les résultats présentés par l’organisation, 73% des jeunes médecins interrogés déclarent avoir subi au moins une agression au cours de leurs trois à quatre premières années d’exercice. Pour une partie d’entre eux, les incidents sont loin d’être ponctuels : plus de la moitié des répondants disent avoir été agressés entre deux et cinq fois, tandis que 22% rapportent plus de cinq agressions.
La violence verbale domine largement, puisqu’elle concerne 96,8% des victimes. Mais les agressions physiques représentent également une réalité préoccupante : 20,1% des médecins interrogés déclarent en avoir subi, tandis que 12,1% affirment avoir été menacés avec une arme ou un objet dangereux.
L’enquête met aussi en évidence le rôle des accompagnants dans ces violences. Ils seraient impliqués dans 57,7% des cas, contre 19,6% pour les patients eux-mêmes. Les services d’urgence concentrent 63,3% des agressions recensées, tandis que 66,9% surviennent pendant les gardes de nuit. Dans 68,5% des situations, aucun agent de sécurité n’était présent au moment des faits.
Autre enseignement particulièrement révélateur : 65,5% des incidents ne sont pas signalés. Une réalité qui rejoint précisément l’appel lancé par Kaïs Nouira, invitant les médecins à ne plus taire les agressions et à utiliser l’observatoire mis à leur disposition par le Conseil national de l’Ordre des médecins.
Au-delà des violences elles-mêmes, leurs conséquences sur les professionnels sont considérables. L’enquête indique que 45,3% des victimes ont développé une anxiété après un incident violent et que 28,3% éprouvent une peur de se rendre au travail. Plus préoccupant encore, 82% des jeunes médecins interrogés envisagent de quitter les hôpitaux publics.
Quand la violence pousse les médecins vers la sortie
Au-delà des blessures physiques et des menaces, les conséquences sont aussi professionnelles et psychologiques. Une agression peut laisser des traces durables, provoquer une appréhension à l’idée de reprendre le travail et fragiliser le rapport au service public.
L’enquête de l’OTJM révèle ainsi que 82% des jeunes médecins interrogés envisagent de quitter les hôpitaux publics. L’insécurité et l’absence de protection figurent parmi les motifs avancés. Certains témoignages recueillis font également état de traumatismes psychologiques et de départs intervenant plusieurs mois après les faits.
Le problème ne se limite donc pas à la sécurité individuelle des médecins. Il touche directement à la capacité des établissements publics à retenir leurs professionnels et à assurer la continuité des soins. Dans un système déjà confronté à des difficultés de ressources humaines et au départ de jeunes praticiens, la multiplication des agressions risque d’accentuer davantage la désaffection pour l’hôpital public.
L’OTJM avait notamment pointé, lors de la présentation de son enquête, l’absence d’une stratégie nationale structurée contre les violences en milieu de soins et le manque de moyens consacrés à cette problématique.
Signaler, protéger et prévenir : au-delà des condamnations
L’appel de Kaïs Nouira remet ainsi sur la table une question essentielle : comment lutter contre des violences dont une grande partie ne laisse aucune trace dans les statistiques ?
La mise à disposition d’un observatoire par le Conseil national de l’Ordre des médecins constitue un outil de documentation et de signalement. Mais encore faut-il que les professionnels s’en saisissent et que les faits déclarés puissent alimenter une réflexion sur les mesures de prévention et de protection à mettre en place.
Car le problème appelle une réponse qui dépasse les condamnations de circonstance après chaque agression médiatisée. Renforcer la présence sécuritaire dans les établissements, mieux encadrer l’accès aux services, accompagner juridiquement et psychologiquement les victimes et garantir une réaction institutionnelle à chaque incident figurent parmi les pistes avancées par les représentants des jeunes médecins.
L’enjeu est aussi de restaurer un cadre dans lequel patients, familles et soignants puissent exercer leurs rôles sans que les tensions liées aux difficultés du système de santé ne dégénèrent en violence.
À force de rester sans suite, les agressions finissent par être considérées comme un risque inhérent au métier. C’est précisément cette banalisation que les médecins cherchent aujourd’hui à combattre. Car soigner ne devrait jamais signifier s’exposer aux coups, aux menaces ou aux humiliations. Et aucun professionnel de santé ne devrait avoir à choisir entre exercer sa vocation et protéger sa propre intégrité.
S.H












