Épisode 1 – De l’hémicycle à la cellule, sans interruption de séance
Il fut un temps, pas si lointain, où le Parlement tunisien ressemblait à tout sauf à une institution. On y parlait fort, on s’y invectivait beaucoup, et parfois, on y frappait. Littéralement.
Dans ce théâtre devenu incontrôlable, deux silhouettes dominaient le tumulte : Seïf Eddine Makhlouf et Sahbi Smara. L’un avocat, l’autre chroniqueur devenu député par surprise. Tous deux convaincus que le bruit pouvait tenir lieu de stratégie et que la brutalité pouvait remplacer le débat.
Le 30 juin 2021 n’est pas une date anodine. Ce jour-là, les mots cèdent la place aux gestes. Les images circulent, choquent, et installent une idée dangereuse : celle que l’institution peut être malmenée sans conséquence immédiate.
La suite, elle, est venue plus vite qu’on ne l’imaginait. Le 25 juillet referme brutalement cette séquence, laissant derrière elle un Parlement déjà fragilisé, largement décrédibilisé.
Aujourd’hui, les deux hommes sont derrière les barreaux.
Dans l’affaire de l’agression d’Abir Moussi, Sahbi Smara a été condamné à six mois de prison, tandis que Seïf Eddine Makhlouf a écopé d’une peine d’un an et dix mois. Et comme si cette première page ne suffisait pas, Smara a été condamné jeudi à onze ans de prison pour avoir tenté, cette fois, de fabriquer des dossiers visant des opposants.
Le contraste est saisissant. Celui qui frappait a été condamné.
Celui qui fabriquait des accusations a été condamné plus lourdement encore.
Et le « viril » qui continue de nier, affirmant que « la vidéo est fabriquée », se heurte désormais à une réalité autrement plus solide.
Faut-il y voir une morale ? Peut-être pas.
Mais difficile de ne pas y voir une forme de retour.
Car au fond, ils n’ont pas seulement participé à la dégradation du débat public. Ils en ont été les figures les plus visibles, les plus bruyantes, celles qui ont contribué à banaliser ce qui ne devait jamais l’être.
On peut toujours discuter des responsabilités, des enchaînements, des contextes.
Mais il reste un constat.
Ceux qui ont le plus contribué à abîmer l’institution parlementaire se retrouvent aujourd’hui exclus de toute scène politique.
Et cette fois, sans possibilité d’interruption de séance.
Épisode 2 – La Tunisie aime ses champions… le jour des médailles
Il y a, en Tunisie, deux façons de parler du sport. La première est officielle. Elle se décline en podiums, en drapeaux hissés, en hymnes joués et en photos soigneusement cadrées. C’est le moment des félicitations, des communiqués et des sourires. Le pays gagne, le pays brille, le pays existe.
Puis il y a la seconde. Elle commence après la médaille.
C’est celle qu’a racontée Raoua Tlili cette semaine, dans une prise de parole rare par sa franchise. Une championne aux multiples titres, habituée à hisser le drapeau tunisien sur les podiums internationaux, qui explique, presque à voix basse, qu’elle n’a toujours pas de contrat pour l’année en cours, qu’elle attend ses salaires, et qu’elle a dû financer elle-même certaines compétitions.
La scène est connue, mais on préfère ne pas la voir.
Des athlètes qui s’entraînent dans l’incertitude, des promesses qui s’évaporent, des budgets qui se réduisent, et des responsables qui regardent ailleurs. Le tout dans un pays qui découvre soudainement ses champions… au moment où ils gagnent.
Le reste du temps, ils s’entraînent seuls. Ou presque.
Dans son témoignage, Raoua Tlili parle d’un « déclin progressif », d’un malaise profond, d’une fatigue qui n’est pas seulement physique mais aussi morale. Ce n’est pas une colère. C’est pire : une lassitude.
Car au fond, le problème n’est pas l’absence de moyens — encore que. C’est l’absence d’intérêt réel. Cette impression que la performance sportive est appréciée comme un résultat, mais jamais accompagnée comme un processus.
On aime la médaille. On oublie l’athlète.
Et parfois, on lui demande même de payer pour continuer à gagner.
Le paradoxe est presque parfait : plus les sportifs sont performants, plus ils donnent l’illusion que le système fonctionne. Et moins on se sent obligé de le corriger.
Jusqu’au jour où l’un d’eux parle.
Pas pour réclamer davantage.
Mais pour rappeler l’essentiel.
Qu’une médaille ne tombe pas du ciel.
Et qu’un drapeau ne se hisse pas tout seul.
Épisode 3 – Le baril s’envole, le silence gouverne
Il y a chez Kaïs Saïed une constance qu’il faut lui reconnaître : il parle volontiers de ce qui l’indigne, beaucoup moins de ce qui oblige à gouverner. Les complots l’inspirent, les traîtres l’occupent, les intermédiaires l’agacent, les spéculateurs l’obsèdent. En revanche, lorsqu’un baril de pétrole franchit les 100 dollars et menace de faire voler en éclats les équilibres déjà fragiles du budget de l’État, le silence devient soudain une forme de doctrine.
La scène est presque touchante. Partout dans le monde, la hausse du pétrole redevient un sujet central, parce qu’elle touche à tout : les finances publiques, les subventions, les prix à la pompe, le transport, l’inflation, et au bout du compte la vie quotidienne. En Tunisie, elle semble surtout toucher à une chose : l’envie présidentielle de parler d’autre chose.
Pourtant, l’affaire n’a rien d’un détail de technocrate. Le budget a été construit sur un baril à 63 dollars. Le voilà propulsé bien au-delà des cent. Entre les deux, il n’y a pas seulement un écart. Il y a une vérité très simple : quelqu’un devra payer. L’État d’abord, puis le contribuable, puis l’automobiliste, puis, comme toujours, tout le monde un peu à la fois.
C’est ici que le silence devient fascinant. Non parce qu’il serait prudent, ni parce qu’il traduirait une réflexion profonde, mais parce qu’il donne l’impression qu’à Carthage, on espère encore que les réalités économiques finiront par se lasser d’exister si on ne les commente pas. Le baril monte, mais le discours reste au sol. La facture approche, mais la parole publique reste ailleurs. Comme si gouverner consistait moins à arbitrer qu’à détourner le regard avec gravité.
Le plus remarquable est que tout le monde a déjà compris la suite. Les économistes la décrivent, les chiffres la crient, les marchés la dictent. Il faudra ajuster, compenser, recoller, expliquer. Ou plutôt non : expliquer, précisément, on verra plus tard. Chez nous, la pédagogie intervient généralement après la douleur, jamais avant.
Kaïs Saïed a souvent donné le sentiment qu’il préférait les batailles symboliques aux contraintes bien réelles, la littérature aux chiffres, et le mirifique au réel. Le pétrole lui offre aujourd’hui un test cruel : on ne sermonne pas un baril, on ne moralise pas un marché, on ne corrige pas une flambée mondiale avec une homélie sur les forces obscures.
Et pendant que le président choisit ses sujets, le pétrole, lui, choisit ses conséquences.











Commentaire
Hannibal
Il ne faut pas demander la lune à celui qui ne sait même pas naviguer.
Dites à Elon qu’on a trouvé le premier candidat à un voyage habité vers Mars : c’est peut-être elle d’où il vient.
Si ce voyage réussit, on proposera à Elon d’envoyer aussi les voyous et les énergumènes qui abîmé la Tunisie et son peuple, en d’autres termes les champions de la médiocrité à la tunisienne. On s’assurera qu’il ne prenne aucun drapeau tunisien parce que c’est le genre de champion que toute personne sensée devrait se débarrasser… à jamais.